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mercredi 5 novembre 2014

Race, histoire, et politique (2/2)





Procédons pas à pas. Il est incontestable que nos caractéristiques physiques ont une base génétique. En va-t-il de même pour nos caractéristiques psychologiques ? La question est évidemment beaucoup plus épineuse, d’une part car ces caractéristiques psychologiques sont sans conteste infiniment plus complexes et variables que nos traits physiques et donc beaucoup plus difficiles à saisir à l’aide des instruments de la science, et d’autre part car les implications sont politiquement explosives. Que l’on songe seulement aux controverses passionnées entourant la question du QI. En l’occurrence Nicholas Wade ne s’intéresse pas au problème de l’intelligence et il traite même avec une certaine désinvolture, ou en tout cas un certain manque de rigueur, cette question des capacités cognitives, ce qui est peut-être de sa part une manière de donner, malgré tout, quelques gages de bien-pensance. On ne saurait lui en tenir gravement rigueur. Ce qui intéresse prioritairement Nicholas Wade, ce sont nos comportements sociaux : notre capacité à coopérer avec nos semblables, à observer des règles communes, à faire confiance aux autres, ou bien au contraire l’agressivité, l’égoïsme, etc. Ces comportement sociaux sont-ils purement « culturels », et donc susceptibles d’être modifiés à volonté, comme le veut la doxa contemporaine, ou bien ont-ils une base génétique – sont-ils l’expression de notre nature d’être humain, et par conséquent difficile voire impossible à modifier durablement ?
Ce qui devrait être à peu près évident, mais que nous avons malheureusement besoin de réapprendre à l’aide de la science moderne, est que l’homme est par nature une créature sociale, qu’il est fait pour vivre avec ses semblables et qu’il ne peut développer pleinement toutes ses capacités qu’en société et même au sein d’une organisation sociale d’une certaine sorte. Aristote nous l’a déjà appris il y a plus de 2400 ans : l’homme est par nature un animal politique. Nicholas Wade ne va pas si loin qu’Aristote et il se contente de faire remarquer que notre sociabilité est inscrite dans notre corps. Notre pharynx, par exemple, est spécialement adapté pour nous permettre de parler et notre cerveau contient dès la naissance des aires dédiées à la parole. L’homme est aussi le seul animal qui rougisse sous l’effet de la honte, ce qui indique à la fois la conscience qu’il a de lui-même et l’importance qu’il attache au jugement que les autres hommes peuvent porter sur lui ; et l’on pourrait citer encore bien d’autres caractéristiques physiques qui prouvent, au-delà de tout doute possible, que l’être humain est sociable par nature.
Il n’est donc pas surprenant que, dès le plus jeune âge, les enfants montrent une disposition marquée à coopérer avec autrui, à partager, à se joindre à un groupe pour poursuivre des objectifs communs. Bien évidemment d’autres espèces sont également sociables, comme par exemple les grands singes, mais ce qui, du point de vue de la sociabilité, distingue les êtres humains de leurs cousins simiens, c’est ce que le psychologue Michael Tomasello a nommé « l’attention conjointe » ou « l’intentionnalité partagée » (shared intentionality), c’est-à-dire, en gros, la capacité à se mettre à la place d’autrui. L’homme peut se représenter les états de conscience des autres hommes et leur communiquer les siens. Il est donc capable d’une sociabilité beaucoup plus poussée que les grands singes. Ainsi les hommes se distinguent par leur capacité unique à élaborer en commun des normes symboliques pour l’ensemble du groupe, bien plus, par le besoin profond de créer de telles normes. Les enfants, par exemple, comprennent très tôt la notion de « règle du jeu » et sont très attachés à les faire respecter. Le besoin puissant de critiquer, et même de punir, ceux qui s’écartent des normes communément acceptées est une caractéristique distinctive des êtres humains. Ce qui, dans le fond, est une autre manière, une manière « scientifique » de dire que l’homme est le seul animal qui ait le sens de la justice, et qu’il est le seul à essayer d’ordonner sa vie en fonction de l’idée qu’il se fait de ce qui est juste.
Nous n’avons certes pas encore découvert de gène de la justice (et de l’injustice) et l’on peut raisonnablement penser qu’un tel gène n’existe pas. D’une manière plus générale, il parait vain de chercher à expliquer par la seule génétique tous les comportements humains un peu complexes. En revanche il est plausible, et même probable qu’un certain nombre de comportements de base soient sous l’influence de la génétique. Par conséquent, il est probable que nous soyons génétiquement plus ou moins prédisposés à certains comportements, en fonction des individus mais aussi en fonction des races. La recherche sur ce sujet n’en est qu’à ses débuts, mais au moins un gène influant sur le comportement semble avoir été identifié, le gène MAO-A, connu sous le surnom populaire de « gène du guerrier ».
Le gène MAO-A parait en effet jouer un rôle important dans le contrôle de l’agressivité. L’expression des gènes est contrôlée par ce que l’on appelle des « promoteurs », qui sont de courtes séquences d’ADN situées à proximité du gène qu’elles contrôlent. En ce qui concerne le gène MAO-A, celui-ci peut avoir un nombre assez variable de promoteurs, de deux à cinq. Or les individus n’ayant que deux promoteurs du gène MAO-A se montrent plus agressifs que les autres : ils sont plus impulsifs, plus sujets aux addictions, sont attirés par les comportements déviants, montent plus vite aux extrêmes face à une situation menaçante, et sont surreprésentés parmi les délinquants. Or il se trouve que le nombre de promoteurs du gène en question ne varie pas seulement suivant les individus mais aussi suivant les ethnies et les races. Ainsi une étude américaine a mis en évidence que 5% des hommes Afro-américains seraient porteurs de seulement deux promoteurs du MAO-A, contre 0,1% parmi les hommes Caucasiens.
Une telle découverte doit évidemment être maniée avec beaucoup de précautions, et pas seulement parce qu’elle est politiquement explosive. D’une part rien ne nous assure que le gène MAO-A soit le seul impliqué dans les comportements agressifs, il est même plus que probable qu’il ne soit pas le seul. Se baser sur les variations d’un seul gène est donc insuffisant pour affirmer que telle race ou telle ethnie serait plus prédisposée à la violence que les autres. D’autre part les gènes ne déterminent pas un comportement. Avoir seulement deux promoteurs du MAO-A signifie simplement avoir une plus grande propension à l’agressivité.
De la même manière, certains individus semblent bien naitre avec une propension plus ou moins grande à devenir alcooliques ou à devenir obèses, en fonction de leur hérédité. Pour autant ils ne deviendront pas nécessairement alcooliques ou obèses, et celui qui est prédisposé à l’agressivité ne deviendra pas non plus nécessairement un délinquant. Le passage à l’acte dépend toujours de nous mais, dès lors que nous quittons les cas individuels pour nous attacher aux grands nombres, nous pouvons assez aisément discerner des « populations à risques », aussi bien pour l’obésité, l’alcoolisme, que la délinquance. Dans ces populations à risques les individus devront davantage se surveiller, et peut-être être aidés, pour ne pas devenir alcooliques ou obèses, ou pour ne pas céder à leur penchant à la violence, et, très probablement, ils seront surreprésentés parmi ceux qui in fine deviendront alcooliques, obèses, ou délinquants.
Néanmoins la découverte du rôle joué par le MAO-A pourrait nous aider à comprendre pourquoi, par exemple, le taux d’homicide est significativement plus élevé dans les pays sub-saharien qu’en Europe ou en Asie. Il nous fournit aussi une preuve du fait que chez les êtres humains certains traits comportementaux ont bien une base génétique, ou sont influencés par les gènes, et que ces traits comportementaux sous influence de la génétique sont susceptibles de varier d’une race à l’autre. Tout, ou presque, reste cependant encore à découvrir en la matière.

Une fois que nous en sommes là, nous sommes prêts à nous lancer dans la partie la plus spéculative du livre de Nicholas Wade. Si l’évolution de l’être humain a été « récente, ample, et régionale » et si par ailleurs certains traits comportementaux sont sous l’influence des gènes, n’avons-nous pas trouvé une piste sérieuse pour comprendre l’évolution très différente des sociétés humaines sur les cinq continents ?
Ce que Nicholas Wade a en vue n’est pas l’histoire politique mais ce que l’on pourrait appeler l’histoire des civilisations. Plus spécifiquement Wade cherche à expliquer le développement économique très inégal des différents continents. Comment se fait-il que tous les pays n’aient pas été capables d’imiter le développement économique remarquable qu’a connu l’Occident à partir du 18ème siècle ? Comment se fait-il, notamment, que le continent africain reste tellement à la traine du reste du monde, d’un point de vue économique, alors même qu’il a reçu plus de 2300 milliards d’aide au développement depuis cinquante ans ? En s’appuyant sur les travaux de l’historien Gregory Clarke, Wade suggère que cela pourrait être dû à des différences raciales : « Se pourrait-il, » écrit-il, « que les unités humaines qui constituent les économies ne soient pas aussi fongibles que le présuppose la théorie économique, avec pour conséquence que les variations de leur nature, telles que leur préférence temporelle, leur ardeur au travail et leur propension à la violence, aient un impact sur les décisions économiques qu’elles prennent ? » Si l’évolution génétique de l’espèce humaine a bien été « récente, ample, et régionale » cette question est effectivement sensée, à défaut d’être politiquement correcte.
Dans l’avant-dernier chapitre de son livre, Nicholas Wade élargit la perspective pour s’interroger sur « l’ascension de l’Occident » (the rise of the West), un phénomène il est vrai bien digne d’être expliqué. Cette ascension est en effet incontestablement le fait majeur de l’ère moderne. Comment expliquer que les Européens et leurs « descendants », notamment les Américains, aient pu acquérir une telle ascendance économique, militaire, technique, sur le reste du monde depuis, grosso modo, le 16ème siècle ? Comment expliquer que, aujourd’hui encore, en dépit d’un déclin relatif et de deux guerres mondiales conduites essentiellement sur le sol européen, l’Occident continue à dominer la planète ? La question pourrait être rendue plus décisive encore si l’on ajoutait à la domination économique, technique et militaire dont parle Nicholas Wade, l’écrasante supériorité de l’Occident en matière de productions artistiques et de découvertes scientifiques de premier plan, une supériorité qui a été documentée par exemple par Charles Murray dans Human Accomplishment. Une partie de la réponse est bien sûr que seul l’Occident a su, pratiquement jusqu’à aujourd’hui, combiner l’ordre et la liberté, une organisation sociale et politique forte, élaborée, englobant de très grandes masses d’hommes, mais qui fait néanmoins une large place à la liberté individuelle et favorise l’innovation et l’inventivité. Bref, seul l’Occident a su atteindre cet état si désirable de la « liberté rationnelle » dont parle le Fédéraliste, et s’y maintenir, tant bien que mal. Par contraste, les peuples non-européens paraissent toujours soit englués dans le tribalisme, comme les peuples sub-sahariens, soit dans le despotisme, comme nombre de peuples asiatiques, soit encore dans les deux, comme la plupart des peuples du Moyen-Orient. Même lorsque certains peuples non-occidentaux parviennent à concurrencer en partie l’Occident sur son terrain, comme par exemple le Japon en matière d’économie, leurs mœurs et leur organisation sociale conservent des caractéristiques distinctement non-occidentales qui les empêchent de contester pleinement cette domination de l’Occident. Ainsi, on a souvent fait remarquer, à juste titre, que, presque un siècle et demi après le début du Meiji, les Japonais n’ont pas encore produit de grandes réalisations scientifiques qui soient à la hauteur de leurs remarquables prouesses technologiques. Peut-être est-ce parce que les secondes s’accommodent bien plus que les premières de la recherche du consensus et du respect scrupuleux des hiérarchies sociales qui continuent à caractériser les mœurs du Japon.
Mais cette explication – l’Occident a inventé la « société ouverte » - pourrait elle-même appeler une autre explication : pourquoi seul l’Occident l’a-t-il inventé ? Et pourquoi cette invention semble-t-elle si difficile à exporter ? Il est très tentant de penser que, en-deçà des causes politiques, religieuses ou « culturelles », des forces naturelles sont à l’œuvre et que les différentes civilisations sont, en partie au moins, le produit de différences génétiques entre les races. Cependant, entre émettre une hypothèse vraisemblable et prouver cette hypothèse il y a une très grande distance, et Nicholas Wade a l’honnêteté de reconnaître qu’il ne peut pas la franchir. En fait, à le lire, il est à peu près évident que nous ne sommes aujourd’hui guère plus avancés que Montesquieu lorsque celui-ci proposait sa théorie des climats pour essayer expliquer les caractères des peuples.

 
L’une des raisons de cela est certes que nous n’en sommes qu’au début de l’exploration du génome humain. Mais une autre raison est aussi la division intellectuelle du travail qui prévaut dans les universités occidentales et qui fait que les spécialistes en génétique ont souvent une compréhension faible des questions dites « culturelles » ou philosophiques, et inversement. Ainsi, par exemple, on pourra légitimement trouver bien peu convaincante l’explication darwinienne de « l’instinct religieux » de l’homme que propose Nicholas Wade, tout simplement car celle-ci repose sur une compréhension très appauvrie de ce qu’est une religion. Plus directement en rapport avec le sujet qui nous préoccupe, Wade justifie à plusieurs reprises son hypothèse selon laquelle certaines différences culturelles s’ancreraient dans des différences génétiques par l’affirmation que ce qui est « culturel » doit être éminemment variable et facile à transposer. Par conséquent, si nous constatons qu’une certaine « culture » persiste pendant des siècles et qu’il ne parait pas possible de la faire adopter par d’autres peuples, cela doit signifier que cette « culture » a une base génétique. Ce qui rend ce raisonnement superficiellement plausible est le fait qu’il repose sur une tautologie : par définition la nature (la génétique) est ce qui est permanent tandis que la convention (la « culture ») est variable. Cependant le fait que la « culture » soit en théorie plus fluide que la génétique ne nous aide pas à séparer le « culturel » du génétique tant que nous n’aurons pas répondu à la question : fluide à quel point ? Cette variabilité doit elle se mesurer en années, en décennies, en siècles, en millénaires peut-être ? Bref, que la « culture » soit par définition plus variable que le patrimoine génétique (qui n’est lui-même pas immuable, selon la théorie de l’évolution) n’implique aucunement qu’une « culture » ne pourrait pas se perpétuer à peu près identique à elle-même pendant des siècles. Pour en décider il faudrait déterminer bien plus précisément que ne le fait Nicholas Wade ce que peut bien être une « culture » et comment elle se transmet. Malheureusement, autant l’auteur de A troublesome inheritance semble à son aise lorsqu’il parle de génétique, autant il parait souvent chaussé de semelles de plomb lorsqu’il aborde des questions plus philosophiques.
De la même manière, Nicholas Wade affirme que l’homme est naturellement imitateur et que, par conséquent, les peuples devraient facilement adopter les pratiques de leurs voisins dès lors qu’il est évident que celles-ci conduisent au succès, par exemple en matière de commerce. Il fait ainsi remarquer : « Les populations Malaises, Thaï ou Indonésiennes qui abritent en leur sein des populations chinoises prospères peuvent envier le succès des Chinois mais elles semblent étrangement incapables de le copier. Les êtres humains sont hautement imitateurs et si le succès commercial des Chinois était purement culturel, tout le monde devrait facilement pouvoir adopter les mêmes méthodes. » D’où il en conclut que le succès commercial des Chinois doit avoir une base génétique.
Il est effectivement possible que cela soit le cas, mais l’argument est singulièrement faible et aucunement conclusif. On pourra facilement accorder que l’être humain est naturellement imitateur, mais pourquoi donc les populations Malaises, Thaï ou Indonésiennes devraient-elles « imiter » les pratiques chinoises plutôt que, par exemple celles de leurs ancêtres, et perpétuer ainsi leur propre « culture » au lieu d’adopter celle des Chinois ? Parce que la « culture » chinoise conduit au succès commercial ? Mais cela suppose que le désir de s’enrichir soit un motif qui l’emporte sur tous les autres, qui l’emporte par exemple sur le désir de perpétuer ses propres traditions et de suivre la voie de ses ancêtres, pour ne rien dire d’autres motifs qui peuvent parfaitement conduire à mépriser l’enrichissement, ou bien à refuser les moyens qui mènent à l’enrichissement. Car il est parfaitement possible de désirer une chose tout en méprisant les moyens qui pourraient y conduire, et par conséquent de se priver volontairement de cette chose. Nul besoin d’invoquer une quelconque prédisposition génétique pour expliquer cela.
Considérons simplement ce qu’écrivait Tocqueville à propos des Indiens d’Amérique :
« Il est facile de prévoir que les indiens ne voudront jamais se civiliser, ou qu’ils l’essaieront trop tard, quand ils viendront à le vouloir. »
« Les hommes qui se sont une fois livrés à la vie oisive et aventureuse des chasseurs sentent un dégout presque insurmontable pour les travaux constants et réguliers qu’exige la culture. On peut s’en apercevoir au sein même de nos sociétés ; mais cela est plus visible encore chez les peuples pour lesquels les habitudes de chasse sont devenues des coutumes nationales. (…) Les indigènes de l’Amérique du nord ne considèrent pas seulement le travail comme un mal, mais comme un déshonneur, et leur orgueil lutte contre la civilisation presque aussi obstinément que leur paresse. Il n’y a point d’indien si misérable qui, sous sa hutte d’écorce, n’entretienne une superbe idée de sa valeur individuelle ; il considère les soins de l’industrie comme des occupations avilissantes ; il compare le cultivateur au bœuf qui trace son sillon, et dans chacun de nos arts il n’aperçoit que des travaux d’esclave. Ce n’est pas qu’il n’ait conçu une très haute idée du pouvoir des blancs et de la grandeur de leur intelligence ; mais s’il admire le résultat de nos efforts, il méprise les moyens qui nous l’ont fait obtenir et, tout en subissant notre ascendant, il se croit encore supérieur à nous. »
Il est certes tout à fait possible que la répugnance des Indiens à adopter les mœurs occidentales ait en réalité une cause génétique, mais cela est simplement de l’ordre du possible, et le fait qu’ils restent obstinément attachés à leurs pratiques ancestrales ne prouve rien. En fait, tant que nous n’aurons pas découvert la fonction précise de chacun des gènes qui composent le génome humain, une analyse comme celle de Tocqueville, en termes de paresse et d’orgueil, restera beaucoup plus convaincante que des spéculations sur une possible prédisposition génétique. Et sans doute même le restera-t-elle après que nous ayons acquis cette connaissance, si nous l’acquérons un jour.

Allons plus loin. Il serait légitime de se demander pourquoi Nicholas Wade a choisi d’inclure toutes ces spéculations dans son livre. Les deux premiers points, celui portant sur la réalité biologique des races et celui portant sur la part génétique de certains comportements sociaux auraient pu, semble-t-il, largement suffire à remplir son livre et à en assurer le succès, ou au minimum à susciter la controverse. Pourquoi y ajouter ces considérations sur le destin des civilisations ? Non pas, pour le répéter, que ces considérations ne soient pas intéressantes, ni que les hypothèses émises ne soient pas plausibles, mais toutes les hypothèses intéressantes et plausibles méritent-elles d’être mises sur la place publique ? Cette question, c’est Nicholas Wade lui-même qui nous invite à la lui poser. Le deuxième chapitre de son livre est en effet consacré aux « perversions de la science » (c’est là son titre), c’est-à-dire aux conséquences politiques désastreuses qui, par le passé, ont pu être tirées des découvertes de Darwin et de la génétique. On peut penser, bien évidemment, qu’il s’agit là en partie pour l’auteur de payer son écot à la dénonciation obligatoire des horreurs du racisme avant d’aborder lui-même des sujets sulfureux, mais même en ce cas nous aurions tort de ne pas prendre au sérieux les leçons que contient ce chapitre. Il ne s’agit nullement de pratiquer une énième reductio ad hitlerum en sous-entendant que parler de races et de génétique conduit inévitablement aux camps de concentration et aux chambres à gaz, mais simplement de rester humble face à l’étendue de notre ignorance ainsi que de tenir compte des effets politiques probables des idées que nous mettons en circulation dans le grand public.
Nicholas Wade rappelle ainsi utilement que, au début du 20ème siècle, le « darwinisme social » a connu une grande vogue intellectuelle et a commencé à être mis en pratique dans les pays même qui, peu de temps après, allaient lutter de toutes leurs forces contre l’Allemagne nazie, à savoir la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. L’idée générale, adaptée des théories de Darwin, est que les institutions et les lois ne devraient pas entraver le processus de la sélection naturelle au sein de la société, comme elles le font trop souvent dans les nations civilisées. En protégeant ses membres les plus faibles, les moins capables, les moins intelligents, une société favorise leur perpétuation et leur propagation et ainsi s’expose à une dégénérescence progressive. Il s’agit donc de laisser à nouveau opérer le salutaire principe de « la survie du plus apte » au sein de la société, notamment en supprimant les lois dites « sociales » et en décourageant les conduites charitables. Ces idées, défendues notamment par Herbert Spencer, s’allièrent avec la science génétique naissante en une combinaison intellectuellement très séduisante mais qui allait se révéler désastreuse en pratique : l’eugénisme, un concept inventé par le cousin de Darwin, Francis Galton.
Les prémisses en sont très simples : dans les nations civilisées les catégories supérieures de la population ont une fécondité déclinante, tandis qu’à l’inverse les catégories inférieures ont une fécondité stable ou en croissance. Or les qualités individuelles, et notamment l’intelligence (Galton est l’un des inventeurs des tests de QI), sont largement héréditaires. Dans un régime libre, comme la Grande-Bretagne du 19ème siècle, ces qualités sont concentrées essentiellement dans les classes moyennes et supérieures de la population : leur position sociale supérieure provient justement de leurs qualités morales et intellectuelles supérieures. A l’inverse, les tares physiques, intellectuelles et morales tendent à s’accumuler dans les catégories inférieures. Il s’agira donc d’encourager les classes supérieures à avoir plus d’enfants, et à l’inverse de décourager la reproduction des classes inférieures, ou du moins de ne pas favoriser leur fécondité par des lois inappropriées.

 
La notion d’eugénisme rencontra un vif succès en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis pendant les premières décennies du 20ème siècle. Adoubées et diffusées par nombre des plus grands savants et intellectuels de l’époque, les idées eugénistes gagnèrent rapidement les cercles politiques les plus élevés, mais ce fut principalement aux Etats-Unis qu’elles trouvèrent une traduction pratique. Toutefois cette traduction ne fut peut-être pas tout à fait celle que ses promoteurs attendaient initialement. Encourager la natalité des classes supérieures pouvait paraître une idée impeccable (qui pourrait être contre le fait que la société compte plus de gens intelligents ?) mais elle était aussi impraticable : nul gouvernement n’a encore trouvé le moyen de faire en sorte que les classes moyennes et supérieures désirent avoir plus d’enfants. En revanche décourager ou empêcher les individus « inaptes » d’avoir des enfants était beaucoup plus faisable, et c’est donc dans cette direction que s’orienta le courant eugéniste : vers la mise à l’écart et la stérilisation des individus jugés « incapables ». Ce programme reçu pour ainsi dire l’imprimatur de la Cour Suprême des Etats-Unis dans un arrêt rendu en 1927, Buck v. Bell, qui portait sur le cas d’une femme que l’Etat de Virginie désirait stériliser au motif qu’elle-même, sa mère et sa fille, étaient déficientes mentales. La cour suprême donna raison à l’Etat de Virginie et le juge Oliver Wendell Holmes, écrivant pour la majorité, employa cette formule, devenue fameuse, pour justifier l’action eugéniste des pouvoirs publics : « Trois générations d’imbéciles sont assez. »
« L’eugénisme, » écrit Nicholas Wade, « qui avait commencé comme une proposition politiquement impraticable de favoriser la reproduction entre les familles de bonne race, s’était maintenant converti en un mouvement politique ayant pignon sur rue porteur de conséquences sinistres pour les pauvres et les individus sans défense. »
En 1930, 24 Etats des Etats-Unis avaient adoptés des lois visant à stériliser les « incapables », et au début 1940 35 878 Américains avaient été stérilisés ou castrés contre leur gré.
La leçon à retenir de ce triste épisode de l’histoire américaine est double. Elle doit tout d’abord nous rappeler combien il est délicat de vouloir transposer au domaine des affaires humaines les méthodes et les catégories de la science naturelle moderne. L’eugénisme peut sembler n’être rien d’autre que l’application de la théorie darwinienne aux sociétés humaines, et une simple transposition de ce que nous faisons avec nos animaux domestiques, mais ce qui est relativement simple avec les animaux devient extraordinairement compliqué dès lors qu’il s’agit de l’être humain. Pour n’évoquer qu’un seul problème, la notion de « plus apte », qui est relativement simple lorsque nous considérons une espèce animale, devient extrêmement difficile à déterminer dans le cas de l’homme. A la différence des qualités animales, les qualités humaines sont fondamentalement ambigües et trop interdépendantes les unes des autres pour qu’il nous soit sans doute jamais possible d’isoler quelques traits pour essayer « d’améliorer » l’espèce. Que signifie la perfection dans le cas d’un être humain ? Pour ne prendre qu’un seul exemple, l’intelligence, qui est sans conteste une composante indispensable de bien des vertus, et que nous savons à peu près mesurer, est en elle-même une qualité douteuse. Elle peut servir aussi bien à bâtir et à conserver qu’à détruire, elle peut nous aider à découvrir la vérité ou nous perdre dans des labyrinthes de son invention, elle peut nous élever très au-dessus des animaux ou nous faire descendre très en-dessous d’eux, et ainsi de suite. Sommes-nous sûr qu’une société comportant plus d’intellectuels serait une chose si désirable ? Un simple coup d’œil sur notre histoire récente devrait suffire, semble-t-il, pour dissiper une telle illusion.
La seconde leçon est que les théories ne doivent pas seulement être considérées du point de vue de leur mérite philosophique mais aussi du point de vue de l’effet moral ou politique qu’elles peuvent produire, ainsi que l’écrivait Tocqueville à Gobineau. Nous pouvons sans doute faire crédit aux fondateurs du concept d’eugénisme de n’avoir pas voulu toutes les conséquences condamnables qui ont été tirées de leur théorie, mais il faut reconnaître qu’il était quelque peu naïf de leur part de ne pas comprendre que de telles conséquences avaient toutes chances d’être tirées un jour. Or, considéré sous cet angle, il faut reconnaître que les spéculations auxquelles se livre Wade ne sont pas nécessairement anodines. Tocqueville décrivait les théories raciales de son ami Gobineau comme « vraisemblablement fausses » et « certainement pernicieuses », pernicieuses notamment car elles encourageaient un « monstrueux fatalisme » chez leurs auditeurs : « Quel intérêt peut-il y avoir, » écrivait-il, « à persuader à des peuples lâches qui vivent dans la barbarie, dans la mollesse ou dans la servitude, qu’étant tels par la nature de leur race il n’y a rien à faire pour améliorer leur condition, changer leurs mœurs ou modifier leur gouvernement ? Ne voyez-vous pas que de votre doctrine sortent naturellement tous les maux que l’inégalité permanente enfante, l’orgueil, la violence, le mépris du semblable, la tyrannie et l’abjection sous toutes ses formes ? » Les spéculations de Nicholas Wade sur le rôle des différences raciales dans l’évolution des civilisations ne méritent sans doute pas un jugement aussi sévère, ne serait-ce que parce que l’auteur de A troublesome inheritance reconnaît franchement leur caractère spéculatif et qu’il est bien plus mesuré que ne l’était Gobineau. Il prend par exemple soin d’écrire : « En ce qui concerne le comportement, génétique ne signifie pas immuable ».
Mais en dépit des nuances de son propos et des précautions qu’il prend, on peut se demander si Nicholas Wade ne pourrait pas lui aussi encourir à juste titre le reproche de favoriser le fatalisme. C’est là le défaut commun de toutes les doctrines qui tentent de substituer la race à la politique comme catégorie fondamentale de l’histoire humaine. Que l’auteur lui-même ait mis ou pas ce fatalisme dans sa doctrine importe bien moins que le fait qu’il est à peu près inévitable que la foule, « qui suit toujours les grands chemins battus en fait de raisonnement », l’en fasse sortir. Si nous péchions par excès d’enthousiasme et par une confiance exagérée dans nos propres forces, nous rappeler les limites de nos possibilités pourrait être salutaire, mais en matière politique nous ne sommes aujourd’hui que trop portés à croire qu’un destin irrésistible nous emporte, que ce destin se nomme d’ailleurs « progrès » ou « déclin ». Une dose supplémentaire de fatalisme n’est sans doute pas ce dont nous avons le plus besoin.

Néanmoins, ces reproches mis à part, quelles leçons positives pouvons-nous tirer de A troublesome inheritance ?
Oublions les spéculations sur le destin des civilisations qui, à l’heure actuelle et pour sans doute encore longtemps, restent par trop spéculatives et potentiellement porteuses de conséquences politiques indésirables. En revanche, apprendre que la science confirme ce que nos yeux nous disent et que nous ne pouvons pas nous empêcher de percevoir est une excellente chose. Oui, les races sont une réalité biologique, et non il ne s’agit pas uniquement d’une question de couleur de peau. La diffusion de ce savoir peut nous permettre d’espérer mettre fin un jour à cette double injonction absurde et destructrice qui nous est constamment adressée aujourd’hui : nier l’existence des races et en même temps les magnifier à travers ce qu’on appelle le multiculturalisme. Car les « cultures » que le multiculturalisme prétend défendre, promouvoir et faire coexister paisiblement, recoupent presque systématiquement des catégories raciales ou ethniques. Une société « multiculturelle » n’est pas une société dans laquelle cohabiteraient paisiblement des catholiques des protestants, des athées, des orthodoxes, etc. c’est une société dans laquelle cohabitent des Blancs, des Noirs, des Jaunes, des Maghrébins, etc. Multiculturel n’est qu’une manière hypocrite de dire « multiraciale ». Et cependant une telle société multiculturelle/multiraciale ne peut sembler possible et désirable que pour autant que nous nions l’existence des races. Car si les races existent, et que par conséquent nous les remarquons, il est inévitable que les différences raciales jouent un rôle dans les relations humaines. Il est inévitable notamment que des groupes humains aux différences physiques clairement marquées ne se mélangent que peu et tendent à former des communautés distinctes, séparées les unes des autres, à la fois géographiquement et moralement, car la ressemblance est une condition fondamentale de la confiance sociale, et donc de la coopération. Il est inévitable également que des groupes aux aptitudes légèrement différentes obtiennent globalement des résultats différents, par exemple en matière scolaire ou sur le marché du travail, et qu’ainsi une société multiculturelle soit une société fortement stratifiée selon des lignes raciales, ce qui, dans un régime comme la démocratie libérale, ne peut manquer d’être une source de tensions et de récriminations infinies. Ainsi, si A troublesome inheritance n’avait qu’un mérite, ce serait sans doute celui-ci : nous aider à dévoiler le multiculturalisme pour ce qu’il est : un projet hasardeux et très certainement pernicieux.

mercredi 29 octobre 2014

Race, histoire, et politique (1/2)




Depuis des temps immémoriaux les hommes ont reconnu que l’espèce humaine se subdivisait en races, c’est-à-dire en vastes sous-ensembles d’individus présentant des caractères héréditaires communs, exactement de la même manière que les espèces animales se subdivisent en sous-groupes aux caractéristiques héréditaires communes. Ils l’ont reconnu car ils ne pouvaient pas ne pas le reconnaître, exactement de la même manière qu’ils ne pouvaient pas ne pas reconnaître que l’espèce canine, par exemple, regroupe un grand nombre de races de chiens différentes. Que le monde présente une hétérogénéité sensible et intelligible, qu’il ne forme pas un grand tout homogène mais est au contraire divisé en classes d’êtres manifestement très différents les uns des autres est l’une des premières réalités qui s’impose à nous et qu’il nous est strictement impossible de nier. La division du règne animal en espèces et sous-espèces, ce que l’on appelle communément des races, n’est que l’un des aspects de cette hétérogénéité fondamentale du monde qui nous entoure (et il importe de noter que l’homme n’est pas le seul à percevoir cette hétérogénéité, les autres animaux aussi la perçoivent. Les lapins, par exemple, ne donnent pas de noms aux choses et ne font pas de métaphysique, et cependant ils savent très bien différencier, mettons, une lapine, une carotte, et un renard, puisqu’ils recherchent activement les premières, s’approchent volontiers des secondes et fuient le plus vite possible loin des derniers).
L’existence des races humaines, au sens relativement imprécis que le sens commun prête à ce terme, n’a donc jamais sérieusement pu être mise en doute, et les plus grands savants n’ont pas hésité à se servir de cette notion pour essayer de la raffiner et de mieux délimiter ce que nous percevons tous spontanément mais relativement grossièrement. Ainsi, par exemple, Carl von Linné, le célèbre naturaliste suédois fondateur du système de classification binominale, distinguait au sein de l’espèce humaine quatre grandes races, en fonction essentiellement de la couleur de la peau et du continent d’origine : Europæus albus (Européens), Americanus rubescens (Indiens d’Amérique), Asiaticus fuscus (Asiatiques) and Africanus niger (Africains).
Le terme de « race » était alors essentiellement descriptif, dénué de charge politique ou morale particulière, une simple manière de décrire la diversité visible du monde humain.
Aujourd’hui, bien entendu, il en va très différemment et le mot « race » est devenu l’un des plus sulfureux qui soit, tout au moins au sein des démocraties libérales. Le « racisme » est assurément l’un des pires crimes que nous puissions concevoir, et peut-être même le pire étant donné que le crime le plus grave que connaisse notre droit positif, le crime contre l’humanité, est lui-même plus ou moins censé être fondé sur une forme de « racisme ». Les raisons immédiates de ce changement ne sont pas difficiles à comprendre : les crimes abominables du nazisme, combinés à la moralité démocratique, qui nous demande de faire abstraction de toutes les particularités, raciales, sexuelles, nationales, etc. pour reconnaître immédiatement l’humanité des autres hommes, ont rendus la notion de race publiquement indéfendable.
Il est vrai pourtant que la « race » n’est pas identique au « racisme » et qu’une notion ne conduit pas nécessairement à l’autre. Pour le dire rapidement, le racisme est la tentative d’établir une hiérarchie objective, « scientifiquement fondée », entre les différentes races, de sortes que l’une pourrait légitimement prétendre gouverner toutes les autres, ainsi que de faire de la race la réalité fondamentale de la vie humaine, conditionnant et expliquant toutes les autres. En ce sens, le racisme peut originellement être compris comme une tentative de remplacer la science politique traditionnelle par une science « biologique » censée être exacte et prédictive. Si la notion de race est immémoriale, le racisme lui, pris en ce sens précis, est fondamentalement moderne. Son apparition dépend de l’apparition de la science moderne de la nature, ainsi que de l’attaque menée depuis le 16ème siècle contre la philosophie politique comme reine des « sciences humaines ». L’honneur, si l’on peut dire, d’être le premier théoricien du racisme revient ainsi, de l’aveu général, à un Français, Arthur de Gobineau, dont l’Essai sur l’inégalité des races humaines, publié entre 1853 et 1855, a connu une postérité dont lui-même se serait sans doute passé.
Race et racisme ne se recouvrent donc nullement, et reconnaître l’existence de races humaines ne conduit, a priori, pas plus au racisme que la reconnaissance de l’existence de différentes races de chiens ne conduit à conclure que l’une de ces races canines est supérieure à toutes les autres. Mais, pour des raisons intellectuellement faibles mais moralement compréhensibles, il a paru préférable de jeter le discrédit sur la notion de race elle-même pour condamner plus sûrement le racisme et, si l’on peut dire, de jeter le bébé avec l’eau du bain. Par conséquent, la seule opinion qui de nos jours soit publiquement défendable est que, en ce qui concerne l’espèce humaine, les races n’existent pas.

 
Et cependant, les races continuent d’exister, et tout homme normalement constitué continue à les percevoir, même si, désormais, seuls les plus téméraires osent parler de ce que tout le monde peut voir. Bien mieux, la science moderne apporte sans cesse de nouvelles preuves du bien-fondé de cette catégorie de sens commun, à peu près aussi vieille que l’humanité elle-même. Le récent décryptage du génome humain nous permet ainsi d’affirmer que, contrairement à la vérité officielle sur la question, la notion de race a bien un fondement biologique : les différentes races, celles dont parlait Linné, correspondent à des variations réelles au sein de ce génome. Plus généralement, la science moderne bat en brèche l’idée encore largement prédominante que l’homme serait un être entièrement « culturel », à savoir que chaque génération serait une sorte de page blanche capable d’écrire à sa convenance sa propre histoire, sans avoir à tenir compte d’aucune contrainte provenant de notre nature. La science moderne réhabilite chaque jour davantage la notion, elle aussi très ancienne, de nature humaine, même si, malheureusement, la nature qu’elle retrouve est parfois assez peu humaine.
Peu osent le dire, et moins encore trouvent un éditeur ayant pignon sur rue acceptant de publier un livre sur le sujet. Nicholas Wade est de ceux-là. Avec A troublesome inheritance - Genes, race and human history, publié en 2014 par Penguin Press, cet ancien journaliste au New-York Times s’attaque de front non pas à un mais à plusieurs tabous « raciaux » à la fois. Il y soutient en effet trois thèses. La première est que les races sont une réalité biologique incontestable, produit d’une évolution qui a continué jusqu’à une époque très récente. La seconde est que les comportements humains, et pas seulement les traits physiques, ont une base génétique et qu’ils sont par conséquent affectés par cette évolution qui a fait apparaître les différentes races. La troisième est que ces différences dans le patrimoine génétique des différentes races, et particulièrement dans la partie du patrimoine génétique affectant nos comportements sociaux, pourrait contribuer à expliquer l’évolution remarquablement différente des sociétés au sein des différentes races. Pour le dire sous une forme plus condensée et plus schématique : les races sont une réalité biologique, les différences raciales incluent des différences comportementales, et ces différences comportementales sont un élément, parmi d’autres, permettant de comprendre pourquoi les sociétés occidentales sont très différentes des sociétés asiatiques ou africaines. Wade va encore plus loin, puisqu’il suggère que ces différences génétiques pourraient contribuer à expliquer le fait que l’Occident ait dominé le monde d’un point de vue économique et militaire à partir du 19ème siècle, et qu’il continue dans une grande mesure à le faire.
Ces trois thèses sont à la fois fort intéressantes et très inégalement étayées, comme Nicholas Wade lui-même le reconnaît et le répète à plusieurs reprises dans son livre. La première, celle de la réalité biologique des races, est la mieux fondée scientifiquement, celle à l’appui de laquelle les preuves fournies par la science moderne sont les plus solides et les plus nombreuses. La seconde, celle concernant le fondement génétique de nos comportements sociaux, est déjà moins assurée. Elle est, dans l’absolue, fort plausible, mais la recherche génétique sur ce point n’en est qu’à ses débuts. La troisième enfin, qui s’efforce de découvrir une base génétique aux  grandes évolutions sociales sur les cinq continents, est hautement spéculative, et par certains aspects problématique.
Mais examinons rapidement chacune d’entre elles, en commençant par le commencement, c’est-à-dire par l’existence des races humaines.

Pour qui souscrit à la théorie darwinienne de l’évolution des espèces – et, en dépit de certaines faiblesses persistantes, il n’en est pas d’autre qui puisse aujourd’hui prétendre avoir un statut « scientifique » - l’existence de races différentes au sein d’une même espèce découle tout naturellement du processus de l’évolution. Les espèces doivent s’adapter à leur environnement, ou disparaître, par conséquent des variations au sein de l’espèce apparaitront dès que des groupes issus de cette même espèce se retrouveront placés dans des environnements suffisamment différents pendant suffisamment longtemps. De la même manière, lorsque qu’un groupe se sépare géographiquement de la population principale et cesse de se reproduire avec elle, le phénomène de la dérive génétique fera que ce groupe tendra, au fil du temps, à se différencier génétiquement de la population-mère.
Ce mécanisme de différentiation, par lequel une espèce tend à se diviser en sous-espèces ou races s’applique à l’espèce humaine comme à toutes les espèces animales.
Ainsi, selon l’hypothèse la plus généralement admise, une première différentiation majeure est apparue lorsque, voici environ 50 000 ans, des hommes modernes (homo sapiens) quittèrent le continent africain pour coloniser très progressivement le reste de la terre. Cette expansion se fit selon toute vraisemblance par « bourgeonnement de population » s’étalant sur des dizaines de milliers d’années. Quelques centaines d’individus commencent par se séparer de la population-mère pour aller chercher plus loin des ressources plus abondantes. Une fois installé dans un territoire favorable le groupe s’agrandit progressivement, jusqu’à ce que le manque de ressources provoque une nouvelle scission, une partie de la population du groupe allant s’installer plus loin, et ainsi de suite. Une fois séparés, les groupes humains restaient séparés et cessaient de se reproduire entre eux. Outre les obstacles géographiques et les dangers des voyages, ces bandes de chasseurs-cueilleurs défendaient sans doute agressivement leur territoire contre tous les intrus et les conflits devaient être très fréquents, comme ils l’étaient encore à l’époque moderne parmi les peuples ayant conservé ce mode de vie. Par conséquent, une fois un territoire occupé, la quasi-totalité des individus vivaient, se reproduisaient, et mourraient là où ils étaient nés, ainsi que le confirme l’étude du génome. Cela n’a commencé à changer, très progressivement, que depuis à peine un siècle. Ainsi, comme l’écrit Nicholas Wade, « la population humaine du globe est très finement structurée dans chaque région géographique en termes de génétique, le génome changeant de manière très reconnaissable tous les quelques kilomètres sur toute la planète. Une telle situation n’existe que parce que, jusque dans les dernières décennies, la plupart des gens trouvaient leur conjoint très près de leur lieu de naissance. »
Ces populations, isolées les unes des autres et vivant dans des environnements très différents se sont peu à peu différenciées génétiquement, l’une de ces premières différentiations étant probablement la couleur de la peau, les populations restées en Afrique conservant la peau foncée tandis que les autres, ayant migrées vers les autres continents, voyaient leur peau s’éclaircir peu à peu.
Si les différences raciales peuvent être très visibles au niveau du phénotype – comme par exemple la couleur de la peau, la forme du crâne, la dentition, etc. – au niveau du génotype en revanche ces différences sont légères et subtiles. Les différentes races ne présentent pas de gènes différents, tous les êtres humains ont, pour autant que nous sachions, le même ensemble de gènes. Chaque gène se présente sous un grand nombre de versions légèrement différentes, que l’on nomme les allèles. Mais pour l’essentiel les différences raciales ne tiennent pas non plus à une différence d’allèles. Il est très peu de cas connus où un allèle particulier ne serait présent que chez une seule race. Pour l’essentiel, les différences génétiques entre les races sont des différences dans la fréquence allélique, c’est-à-dire la fréquence à laquelle se trouve l'allèle d'un gène dans une population. D’un point de vue génétique, les différentes races sont réellement des variations subtiles sur un même thème, celui de l’espèce humaine.
En un sens, bien entendu, tous les hommes sont uniques, y compris au niveau génétique, mais les génomes des individus présentent des ressemblances plus ou moins grandes. Il est possible de déterminer ces ressemblances et ainsi de regrouper, selon diverses méthodes qu’il n’importe pas d’exposer ici, les individus en fonction de leur fréquence allélique. Les groupements génétiques les plus basiques correspondent aux races des cinq continents, celles qui sont immédiatement identifiables à l’œil nu : les Africains, les Caucasiens (Europe et Moyen-Orient), les Asiatiques, les Aborigènes (Australie et Nouvelle-Guinée), et les Indiens d’Amérique. Le décryptage du génome humain a tout simplement ressuscité les catégories raciales traditionnelles.
Bien entendu aussi, les races ne sont pas des entités discrètes, en ce sens qu’il est impossible de fixer une frontière précise entre chacune d’entre elles. En cela les races sont semblables à la plupart des phénomènes naturels qui, bien qu’indubitablement distincts les uns des autres, n’admettent pas de délimitation nette. La frontière entre les races est aussi floue que, mettons, la frontière entre la maladie et la santé ou entre l’enfance et l’âge adulte, mais cette incertitude ne rend pas l’existence des races plus douteuse que l’existence de la maladie ou de l’âge adulte. Il existe ainsi des zones géographiques frontières, où les races se rencontrent et où les populations sont beaucoup plus mélangées, d’un point de vue génétique. Les Palestiniens, les Somaliens et les Ethiopiens, par exemple sont, d’un point de vue génétique, un mélange de Caucasiens et d’Africains. Les Ouïghours, du Nord-Ouest de la Chine, et les Hazaras, qui vivent au centre de l’Afghanistan, sont un mélange de Caucasiens et d’Asiatiques, et ainsi de suite. De la même manière, il est toujours possible de sous-diviser les races en effectuant des recherches plus poussées, et d’élaborer une classification plus fine. Les considérations rentrant en ligne de compte pour ce faire sont alors essentiellement pratiques : est-il utile ou au contraire superflu d’établir une classification plus fine ? De cette manière, il a paru utile, en ce qui concerne les chiens, d’élaborer une classification suffisamment précise pour distinguer, par exemple, quatre types parmi les bouviers suisses, alors même que ceux-ci ont une même origine géographique, une apparence et des comportements très similaires. Cela n’est pas nécessairement utile en ce qui concerne l’espèce humaine, par conséquent le classement de base reste celui des cinq grandes races continentales.
Ce qu’il importe simplement de retenir de cela est que cette classification, bien qu’en partie conventionnelle, correspond à une réalité biologique incontestable et que l’impossibilité de tracer avec certitude les frontières d’un phénomène ne prouve nullement l’inexistence de ce phénomène, contrairement à ce qui est parfois affirmé.


L’évolution a donc amené une différenciation de l’espèce humaine en races qui se distinguent par un ensemble de caractères, dont certains sont très visibles, comme la couleur de la peau, la dentition, la forme du crâne, la texture des cheveux, etc. et dont d’autres le sont moins. Au total, on estime aujourd’hui que les variations raciales porteraient sur 15% du génome humain. Autrement dit l’évolution aurait affecté 15% du génome initial d’Homo Sapiens pour donner naissance aux différentes races. 15% est une proportion loin d’être négligeable, ne serait-ce que parce ces différences génétiques sont souvent corrélées entre elles.
L’exploration du génome humain étant une entreprise très récente la fonction précise de la plupart des gènes est encore incertaine, mais il est possible néanmoins de connaître la mission générale assurée par la plupart d’entre eux, la catégorie à laquelle ils appartiennent. Il est possible, par exemple, de déduire que tel gène est impliqué dans le métabolisme et tel autre dans les fonctions cérébrales, même si nous ne savons pas encore précisément à quoi ils servent l’un et l’autre. Nous savons ainsi d’ors et déjà que ces gènes affectés par une évolution récente sont impliqués dans un grand nombre de fonctions importantes, comme la couleur de la peau, la structure des cheveux et des os, la résistance à certaines maladies, la reproduction, les fonctions cérébrales. En ce qui concerne les fonctions cérébrales, la mission précise des gènes affectés est encore inconnue, mais cela nous permet du moins d’établir que les gènes appartenant à cette catégorie sont affectés par l’évolution, comme n’importe quels autres.
La plupart des transformations détectées par les généticiens au sein du génome humain sont très récentes, à l’échelle de l’évolution, puisqu’elles se situent grosso modo dans une fourchette allant de 30 000 à 5000 ans. Ces évolutions ont donc eut lieu bien après le début des migrations qui, à partir de l’Afrique, allaient peupler l’ensemble du globe. Autrement dit, elles se sont produites avant tout à l’intérieur de chaque race.
Contrairement à une idée très répandue l’évolution de l’être humain ne s’est pas arrêtée il y a des dizaines de milliers d’années. Cette évolution a été, comme Nicholas Wade le répète à plusieurs reprises, « récente, ample, et régionale ». Cela ne devrait pas nous surprendre. Il n’existe aucune bonne raison pour que l’évolution suspende tout à coup ses lois pour l’espèce humaine. Par ailleurs on a depuis longtemps soupçonné que certaines populations ont, au cours de millénaires, développé des aptitudes physiques particulières. Que, par exemple, depuis 1980 tous les finalistes du 100 mètres aux jeux olympiques aient eu une ascendance ouest-africaine peut difficilement passer pour un hasard. Que certaines populations soient manifestement particulièrement aptes à vivre en altitude laisse fortement penser que cette aptitude doit avoir une base génétique, et ainsi de suite. Les progrès de la science nous permettent de confirmer ces soupçons. Il a ainsi pu être établi que les Tibétains présentent une mutation au niveau d’un gène qui leur permet de vivre normalement dans des atmosphères pauvres en oxygènes, au-delà de 4400 mètres d’altitude. Et cette mutation est très récente puisqu’elle remonterait à environ 3000 ans. En fait, l’idée que l’évolution de l’espèce humaine aurait pris fin avant la dispersion d’Homo Sapiens hors du continent africain ne s’est imposée que parce qu’elle venait à l’appui de l’idée que les races n’existent pas, et que la génétique n’avait rien à voir avec l’organisation des sociétés humaines, pas parce qu’elle aurait une base scientifique.

Et de fait, la découverte, ou la confirmation, du fait que l’évolution du génome humain a été récente, ample, et régionale, conduit tout naturellement à se demander si cette évolution ne pourrait pas contribuer à expliquer davantage que les particularités physiques de chaque race.
Plus précisément, le raisonnement est le suivant : si les caractéristiques physiques, comme la couleur de la peau, ont une base génétique, pourquoi n’en irait-il pas de même pour certaines caractéristiques psychologiques ou comportementales ? Si certaines caractéristiques comportementales ont une base génétique, pourquoi cette base génétique n’aurait-elle pas été soumise à une évolution différenciée suivant les races, exactement de la même manière que la couleur de la peau ? Et si certaines caractéristiques comportementales ont effectivement subi une évolution différenciée suivant les races, n’avons-nous pas là une clef permettant d’expliquer les différences entre civilisations ?