Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 1 juin 2016

Porno et débandade





Le mois dernier, le célèbre magazine Time a publié un long article intitulé « Porn and the threat to virility » - que l’on pourrait à peu près traduire par « Le porno est-il une menace pour la virilité ? » - sous-titré : « La première génération d’hommes à avoir grandi avec un accès illimité à la pornographie tire le signal d’alarme. »
Lorsqu’un magazine tout ce qu’il y a de plus bien-pensant comme le Time se met à critiquer l’un des acquis de la « libération sexuelle », vous pouvez être sûr qu’il y a réellement un problème.
Bien évidemment, l’article n’aborde les méfaits de la pornographie que par le biais, très réducteur, des troubles du désir et de l’érection qu’elle pourrait induire chez les hommes. Il devrait être évident, pour n’importe qui ayant un peu d’intelligence et d’expérience de la vie, que la pornographie ne peut qu’abîmer de multiples façons l’âme de ceux qui en consomment massivement. Que plus les consommateurs sont jeunes et plus les dégâts doivent être grands. Et il devrait être évident aussi que, à terme, c’est l’ensemble de la société qui en sera affectée, et pas seulement ceux qui se masturbent compulsivement devant leur écran.
Plus généralement, c’est la « libération sexuelle » elle-même qui se trouve implicitement remise en cause par un tel article, à savoir l’idée qu’il serait possible et souhaitable de séparer les plaisirs de la sexualité des autres dimensions de l’existence humaine, de transformer le sexe en une simple activité récréative entre adultes consentants (pour une raison peu compréhensible, les enfants sont encore exclus de cette activité récréative censée être parfaitement plaisante et anodine pourvu seulement que chacun soit d’accord pour y participer. Mais on peut penser que la logique finira par prévaloir et que cette restriction irrationnelle disparaitra un jour).
Jamais, peut-être, idée plus contraire à la raison et à l’expérience universelle du genre humain n’a été adoptée avec plus d’avidité, et défendue avec plus d’opiniâtreté, par la partie censément la plus intelligente et la plus instruite de la population que celle-là. Et rien, peut-être, n’étonnera davantage les anthropologues et les historiens des siècles futurs que cet étrange aveuglement qui nous frappe depuis une cinquantaine d’années.
Mais il ne faut pas trop en demander à un magazine comme le Time. Et tel qu’il est là, cet article peu profond et au style fort banal est finalement une attaque aussi dévastatrice qu’on peut l’espérer contre l’omniprésence de la sexualité qui caractérise aujourd’hui les sociétés occidentales. Tant il est vrai que l’un des premiers effets de ce bombardement sexuel permanent est de nous rendre peu à peu insensible à tout ce n’affecte pas directement le corps.


Porn and the threat to virility

Time Magazine, 11 Avril 2016.

Noah Church est un pompier forestier à temps partiel de 26 ans, à Portland, dans l’Oregon. A l’âge de neuf ans, Noah trouva sur internet des photos de nus. Il apprit à télécharger des vidéos explicites. Lorsqu’il eut quinze ans, les vidéos en continu arrivèrent, et il se mit à les regarder. Souvent. Plusieurs fois par jour, tout en faisant ce que les gens font souvent lorsqu’ils regardent seuls ce genre de film.

Après un certain temps, dit-il, il trouva que ces vidéos ne l’excitaient plus autant, et il passa donc à d’autres configurations, certaines fois juste des femmes, d’autres fois une femme et plusieurs hommes, parfois même une femme non consentante. « Je pouvais trouver tout ce que j’imaginais, et des tas de choses que je n’imaginais pas, » explique-t-il. Après que ces vidéos aient elles aussi perdu leur attrait, il passa au niveau supérieur, plus intense, souvent plus violent.

A la fin du lycée, il eut l’opportunité d’avoir une vraie relation sexuelle, avec une vraie partenaire. Il était attiré par elle, et elle était attirée par lui, comme le montrait le fait qu’elle se tenait nue devant lui dans sa chambre. Mais son corps ne semblait pas intéressé. « Il y avait une déconnection entre ce que je voulais dans mon esprit et la manière dont mon corps réagissait », dit-il. Il ne put simplement pas faire fonctionner la mécanique nécessaire.

Il attribua cela au trac de la première fois, mais six ans se passèrent et, quelle que soit la femme avec laquelle il se trouvait, son corps n’était pas plus coopératif. Il ne réagissait qu’en regardant du porno. Church en vint à croire que son excès d’internet depuis l’adolescence était en quelque manière à l’origine de ses problèmes et qu’il souffrait de ce que certains appellent désormais « dysfonctionnement érectile provoqué par la pornographie » (porn-induced erectile dysfunction).

Un nombre grandissant de jeunes hommes sont persuadés que leurs réflexes sexuels ont été endommagés parce que leur cerveau a, pour ainsi dire, mariné dans le porno lorsqu’ils étaient adolescents. Leur génération a consommé des contenus pornographiques dans une quantité et une variété qui n’avaient jamais été possibles auparavant, sur des équipement conçus pour fournir des contenus de manière rapide et privée, à une période de leur vie où leur cerveau était plus malléable – davantage capable de subir des changements permanents – qu’à un âge plus avancé. Ces jeunes gens ont l’impression d’être des cobayes involontaires dans une expérience largement non supervisée et longue d’une décennie relative au conditionnement sexuel. Et le résultat de l’expérience, affirment-t-ils, leur coupe littéralement leurs moyens.

Ils commencent par conséquent à se révolter, en créant des groupes d’entraide via internet, des applications pour smartphone et des vidéos éducatives pour aider les hommes à abandonner le porno. Ils ont lancé des blogs et des podcasts et ils saisissent toutes les occasions qu’ils peuvent trouver de s’adresser au public. La pornographie a toujours fait l’objet de critiques parmi les croyants et les féministes. Mais désormais, pour la première fois, certains des cris d’alarme les plus stridents proviennent de la catégorie de la population qui est aussi celle qui en consomme avec le plus d’avidité.

Bien évidemment, les effets de la pornographie sur la société sont l’objet d’inquiétudes plus vastes, qui vont au-delà de sa capacité à provoquer des dysfonctionnements sexuels, y compris le fait que le porno célèbre la dégradation des femmes et banalise l’agression sexuelle. En février de cette année, ces questions ont amené le gouvernement du premier ministre britannique David Cameron, qui précédemment avait déjà demandé aux fournisseurs d’accès à internet de bloquer les contenus pour adultes à moins qu’un utilisateur ne les demande, à entamer le processus visant à ce que les sites hébergeant du porno vérifient l’âge de leurs utilisateurs ou bien doivent s’acquitter d’une amende. Peu de temps après, la législature de l’Utah adopta à l’unanimité une résolution visant à ce que la pornographie soit considérée comme une crise de santé publique. Et de nouvelles recherches convaincantes au sujet des stimuli visuels apportent de l’eau au moulin des théories des jeunes hommes, suggérant que la combinaison de l’informatique, du plaisir sexuel et des mécanismes cérébraux d’apprentissage pourrait rendre la pornographie en ligne hautement addictive, avec de potentiels effets psychologiques sur les consommateurs.

Pour Gabe Deem, 28 ans, le porno faisait tout autant partie de l’adolescence que l’acné ou les devoirs à la maison. « C’était normal, et il y en avait partout, » dit-il. Il a grandi pendant une période durant laquelle ce qui était considéré comme des contenus classés X était en train de se répandre partout, et lui et ses amis avaient pour habitude de regarder constamment des vidéos pornographiques, explique-t-il, y compris en classe, sur les ordinateurs portables fournis par l’école. « Ce n’est pas quelque chose dont nous avions honte. » Deem, qui vit à Irving, Texas, est le fondateur de Reboot Nation, un forum et une chaine de télé en ligne qui offrent conseils et soutien pour les jeunes gens qui pensent être accros au porno, qui pensent souffrir de problèmes sexuels en conséquence de cela et qui désirent se défaire de leur addiction.

Il est un peu différent de grand nombre d’activistes dans ce domaine, parce qu’il était sexuellement actif à un jeune âge et qu’il ne consommait du porno qu’en complément. Mais cela a fini par devenir son alimentation principale et, quelques années après avoir terminé le lycée « je suis sortis avec une fille superbe, et nous nous apprêtions à avoir un rapport sexuel, mais mon corps est resté inerte, » dit-il. « J’étais effrayé, parce que j’étais jeune et en bonne santé et j’étais super attiré par la fille. » Il alla voir son médecin. « Je lui ai dit que j’avais peut-être insuffisamment de testostérone, » explique Deem. « Il a ri. »

Nombre de détails de son histoire sont confirmés par celle qui était sa petite amie à l’époque, et qui préfère rester anonyme. « Il essayait de commencer quelque chose, et puis soudain, en pleine action, il disait « je pense que nous devrions attendre, » » se rappelle-t-elle. « J’étais complètement déconcertée, et je pensais, est-ce que je ne lui plais pas ? Qu’est-ce qui se passe ? » Il lui fallu neuf mois après lui avoir révélé son problème pour être capable d’aller jusqu’au bout avec elle.

Avoir un partenaire qui a des difficultés d’érection n’est pas le premier problème que rencontrent la plupart des jeunes femmes avec le porno, et seule une toute petite partie de la population féminine déclare se sentir accro. Cependant, elles ne sont pas immunisées contre les effets qui proviennent du fait de grandir au sein d’une culture dans laquelle le porno abonde. Les adolescentes racontent de plus en plus fréquemment que les garçons attendent d’elles qu’elles se conduisent comme des starlettes du X, dépourvues aussi bien de poils que de besoins sexuels qui leur soient propres.

En avril 2015, Alexander Rhodes a quitté un bon poste chez Google pour développer des sites de conseil et d’entraide à destination de ceux qui se battent avec une addiction à la pornographie. Il a lancé NoFap subreddit – une série d’article consacrés à un sujet – sur le site web très populaire Reddit ainsi qu’un site web associé nommé NoFap.com en 2011, mais il s’y consacre désormais à plein temps (le nom vient du terme « fap », qui désigne la masturbation en langage geek). Le jeune homme de 26 ans affirme que sa première exposition au porno a été par le biais d’un pop-up – vraiment, il le jure ! – lorsqu’il avait aux environs de 11 ans. Son père était développeur de logiciels en Pennsylvanie, et il avait été encouragé à jouer avec des ordinateurs dès l’âge de 3 ans. « Dès qu’internet est apparu j’y ai eu un accès très large, » explique Rhodes. Le pop-up était celui d’un site qui montrait un viol, mais il dit qu’à l’époque il avait seulement compris qu’il y avait une femme nue. En peu de temps il imprimait les résultats de ses recherches d’image pour « ventre de femme » ou « nichons de jolies filles. » A l’âge de 14 ans, dit-il, il se masturbait sur du porno 10 fois par jour. « Ce n’est pas une exagération, » insiste-t-il. « Me masturber et jouer aux jeux vidéo, c’étaient les deux seules choses que je faisais. »

A la fin de son adolescence, lorsqu’il eut une petite amie, les choses ne se passèrent pas bien. « Je lui ai vraiment fait du mal émotionnellement, » dit Rhodes. « Je croyais qu’il était normal de fantasmer sur du porno tout en ayant un rapport sexuel avec une autre personne. » S’il cessait de penser au porno pour se concentrer sur la fille, l’excitation disparaissait, dit-il. Il a abandonné le porno plusieurs fois avant de finalement y renoncer pour de bon à la fin 2013. Ses deux sites comptent environ 200 000 membres, et il affirme qu’ils reçoivent environ un million de visiteurs uniques chaque mois.

Ces hommes, et les milliers d’autres qui aliment leurs sites web avec des histoires de dysfonctionnement sexuel, se donnent tous beaucoup de mal pour prouver qu’ils ne sont pas contre le sexe. « Si j’abandonne le porno, c’est pour avoir plus de sexe, » explique Deem. « Abandonner le porno est la chose la plus positive pour leur vie sexuelle que les gens puissent faire, » affirme Rhodes. L’un des commentateurs de leurs sites, nommé Sirrifo, dit les choses plus simplement : « Je veux juste prendre à nouveau plaisir à avoir des rapports sexuels et ressentir du désir pour une autre personne. »

Leurs affirmations au sujet de dysfonctionnements érectiles provoqués par le porno sont-elles fondées ? Des statistiques récentes laissent penser qu’il pourrait y avoir une certaine corrélation. En 1992, environ 5% des hommes avaient connu de tels dysfonctionnements arrivés à l’âge de 40 ans, selon le National Institutes of Health. Une étude parue en juillet 2013 dans le Journal of Sexual Medecine a révélé que 26% des hommes adultes cherchant une aide médicale pour des troubles de l’érection avaient moins de 40 ans. Dans une étude de 2014 portant sur 367 soldats de l’armée américaine âgés de moins de 40 ans, un tiers d’entre eux déclaraient souffrir de ce genre de problèmes. Et une étude suisse de 2012 portant sur des hommes encore plus jeunes, de 18 à 25 ans, a trouvé la même proportion de réponses positives : un tiers.

Bien sûr, d’innombrables raisons pourraient expliquer ces résultats. Depuis l’avènement du Viagra et autres médicaments similaires, les troubles de l’érection sont beaucoup mieux connus et acceptés, et grâce à toutes ces publicités télévisées, la honte qui s’y attache est beaucoup moins grande, par conséquent il se pourrait que davantage de personnes admettent en souffrir. Le diabète, l’obésité, l’anxiété ou la dépression peuvent également provoquer ce genre de dysfonctionnement, de même que la drogue et l’abus d’alcool. Dans la mesure où les jeunes hommes souffrent davantage de tout cela, les troubles de l’érection pourraient être plus fréquents en conséquence. Cependant, les urologues n’excluent pas que la pornographie pourrait aussi jouer un rôle.  « Je pense que c’est possible », explique le docteur Ajay Nangia, ancien président de la Société pour la Reproduction Masculine et l’Urologie. « Il y a une sorte de désensibilisation de ces hommes, et ils ne se sentent vraiment excités que lorsque le sexe est comme dans les films. »

Si les causes de l’augmentation des troubles de l’érection sont sujettes à débat, l’accès sans précédent, depuis une décennie, à la pornographie via les vidéos en ligne ne l’est pas. L’avènement de sites internet qui, comme Youtube (lancé en 2005), permettent aux utilisateurs de charger, de regrouper et d’organiser des vidéos a transformé la manière dont les gens peuvent expérimenter la pornographie. Il existe désormais une diversité renversante de contenus classés X gratuits, qui augmente sans cesse car n’importe qui, qu’il soit amateur ou professionnel, peut mettre une vidéo en ligne. En février 2006, les sites pour adultes comptaient 58 millions de visiteurs mensuels en provenance des Etats-Unis. Dix ans plus tard, leur nombre était de 107 millions. L’un des plus grands sites de ce genre, Pornhub, explicitement dédié au partage de vidéos, affirme qu’il reçoit 2,4 millions de visiteurs par heure et que, rien qu’en 2015, les gens dans le monde entier ont regardé ses vidéos pendant 4 392 486 580 heures ce qui représente deux fois plus de temps que celui que l’Homo Sapiens a passé sur cette terre. La pornographie est tellement omniprésente qu’elle a donné naissance à des mèmes qui lui sont consacrés, parmi lesquels la règle n°34, qui dit : « Si ça existe, on le trouve dans un film porno. » (Leprechauns ? C’est fait. Ptérodactyles ? C’est fait. Pandas ? C’est fait.) Internet est comme un buffet à volonté ouvert 24h sur 24 et servant n’importe quelle sorte de friandise sexuelle.

Et les jeunes gens s’en gavent. Près de 40% des garçons britanniques âgés de 14 à 17 ans déclarent qu’ils regardent régulièrement du porno, selon une étude de l’université de Bristol parue en 2015. Chyng Sun, un professeur associé spécialisé dans les médias, de l’université de New-York, explique que presque la moitié des 487 hommes qu’elle avait interrogé pour une étude avait été exposé au porno avant l’âge de 13 ans. Une étude parue dans le Journal of Sex Research estime l’âge moyen de la première exposition au porno à 12 ans pour les hommes.

  
Une mutation sociale de grande ampleur qui a des implications pour la santé des jeunes gens suscite habituellement un effort de recherche soutenu pour essayer d’évaluer ce qui se passe réellement. Mais dans ce cas précis, pas vraiment. Il est même difficile d’obtenir des fonds pour étudier à quel point l’usage du porno est répandu, affirme Janis Whitlock, une ancienne éducatrice en santé sexuelle qui est maintenant une chercheuse en santé mentale à l’université de Cornell. Il se dit que le National Institute of Health conseille aux chercheurs de ne pas utiliser le mot « sexuel » dans leurs demandes de financement, si cela est possible. La neuroscientifique Simone Khün, dont l’étude relative à la consommation de pornographie et à la structure du cerveau a été publiée dans le renommé JAMA Psychiatry, dit que ses employeurs au Max Planck Institute n’étaient pas contents d’être associés à cette étude.

Le manque de recherche exacerbe une lutte acharnée au sein de l’université au sujet des effets de la consommation excessive de porno. Et il n’existe pas beaucoup de preuves scientifiques solides pour trancher le conflit.

Les jeunes qui font vœux de s’abstenir du porno ont un gourou improbable en la personne de Gary Wilson, 59 ans, un ancien professeur associé en biologie à la Southern Oregon University et dans diverses écoles professionnelles, qui est l’auteur de « Votre cerveau et le porno : la pornographie sur internet et la science naissante de l’addiction. Son site web, Yourbrainonporn.com, ou plus communément YBOP, est un centre de documentation pour toutes les informations qui confirment le lien entre une consommation intensive de porno à l’adolescence et les dysfonctionnements sexuels. Beaucoup de gens le découvrent par le biais de sa vidéo sur TEDx, qui compte plus de 6 millions de vues.

YBOP affirme que regarder trop de matériel masturbatoire à l’adolescence affecte le cerveau de multiples façons. « Le porno entraine votre cerveau à avoir besoin de tout ce qui est associé au porno pour ressentir une excitation, » dit Wilson. Cela inclus non seulement le contenu mais aussi la manière dont on y accède. Parce que les vidéos pornographiques sont en nombre illimité, que l’on peut y accéder rapidement et gratuitement, les utilisateurs peuvent d’un clic accéder à une nouvelle scène ou un nouveau genre aussitôt que leur niveau d’excitation décroît et ainsi, explique Wilson, « se conditionnent à désirer sans cesse de la nouveauté. »

Un usage intensif du porno et les hauts niveaux de dopamine qui en résultent renforcent ces mécanismes. « Le résultat chez certains consommateurs de porno sur internet est que leur cerveau a un niveau d’activité élevé avec les vidéos pornos, et un moindre niveau d’excitation lorsqu’il s’agit de sexe avec un vraie personne, » argumente Wilson. Et puis il y a l’accoutumance : le besoin de plus de stimulation pour ressentir le même effet. « L’extrême nouveauté, certains fétichismes, le choc, la surprise, l’anxiété, tout cela élève le niveau de dopamine, » dit-il. « Par conséquent ils ont besoin de cela pour être sexuellement excités. »

D’autres chercheurs nient qu’il existe un lien entre la pornographie et les troubles de l’érection. « En l’absence de données scientifiques pour le corroborer, la force de la conviction de ces jeunes gens que le porno provoque des troubles de l’érection n’est pas une preuve de la validité de leur conviction, » dit David J. Ley, un psychologue clinicien et l’auteur de « Le mythe de l’addiction sexuelle. » « L’immense majorité des utilisateurs de porno ne rapportent aucun effet négatif. Une toute, toute petite minorité fait part de ces problèmes d’érection. »

Ley se réfère à des études récentes portant sur des jeunes hommes consommant de la pornographie, comme un article paru en 2015 dans le Journal of Sexual Medecine, et dans lequel des chercheurs de l’université de Zagreb, en Croatie, ont analysé des études portant sur environ 4000 jeunes hommes hétérosexuels, sexuellement actifs, dans trois pays européens, et n’ont trouvé qu’une très légère corrélation entre l’usage de la pornographie et des troubles de l’érection (et seulement en Croatie). Une autre est arrivée à la conclusion que les consommateurs de porno ayant des convictions religieuses étaient plus susceptibles de croire qu’ils étaient dépendants. Nicolas Prause, un psychologue et neuroscientifique, ainsi que le PDG de Liberos, une compagnie qui mène des recherches sur le cerveau, pense également que les problèmes d’érection provoqués par le porno sont un mythe. « Un nombre écrasant d’études ont montré que les prédicteurs les plus fiables des troubles de l’érection continuent à être la dépression et l’usage de la drogue. »

Pour les jeunes hommes qui militent contre la pornographie, cependant, la preuve numéro 1 est toujours leur propre physiologie. « Si vous pouvez bander avec le porno et que vous ne pouvez pas bander sans le porno, pour moi c’est une preuve aussi décisive qu’on peut le souhaiter, » affirme Deem, de Reboot Nation. Il rejette toutes les autres raisons avancées pour expliquer ses problèmes sexuels. L’inexpérience ? « Je suis un type sexuellement confiant et actif depuis l’âge de 14 ans. » L’obésité ? Il est un entraineur certifié avec, dit-il, moins de 10% de masse grasse. Les drogues ? Il affirme avoir fumé environ cinq joints durant toute sa vie. Et ses problèmes d’érection ne pouvaient pas avoir pour origine l’angoisse de performance, puisqu’il dit qu’il était même incapable d’en avoir une en se masturbant sans internet lors d’un dimanche après-midi tranquille. « Je suis retourné à mon ordinateur pour vérifier. J’ai mis du porno, et bing ! »

Au-delà des problèmes affectant ces jeunes gens, il existe une littérature scientifique émergente qui devrait amener à réfléchir tous les utilisateurs du porno. Une étude du Max Planck Institute publiée en 2014 et utilisant l’imagerie par résonnance magnétique a montré qu’un usage régulier de la pornographie pourrait avoir un effet sur le cerveau. « Plus les hommes consommaient de pornographie et plus leur striatum, le centre de récompense du cerveau, était petit, » explique Kühn, l’auteur de cette étude. « Et ceux qui consommaient davantage de pornographie avaient une réaction moindre de cette zone du cerveau lorsqu’on leur montrait des images pornographiques. » Une autre étude a montré que les utilisateurs plus réguliers étaient plus impulsifs et avaient une moindre capacité à différer la gratification. Et une étude de l’université de Cambridge, basée sur la scannographie du cerveau et publiée en 2014, a révélé que les hommes ayant un comportement sexuel compulsif réagissaient aux images explicites de la même manière que les toxicomanes à la drogue ; ils les recherchaient avidement, même si elles ne leur plaisaient pas.

Le directeur de cette étude, la neuropsychiatre et neuroscientifique Valérie Voon, explique qu’un grand nombre de ses cobayes faisant un usage intensif du porno rapportaient avoir des problèmes d’érection. Mais elle et Kühn notent tous les deux que rien de ceci ne prouve que la pornographie rétrécit le cerveau ; il se pourrait que les gens ayant un plus petit centre de récompense aient besoin de regarder davantage de porno pour parvenir à la même excitation. « Je serai prudente quant au fait d’utiliser une seule étude d’imagerie cérébrale pour conclure qu’il existerait des « dommages » au cerveau, » explique Voon. « Nous avons simplement besoin de davantage d’études sur la question. »

La question de l’addiction à la pornographie est un point de désaccord houleux au sein des communautés médicales et scientifiques concernant le fait de savoir s’il est possible de classer les soi-disant addictions comportementales, comme l’addiction au jeu ou à la nourriture, dans la même catégorie que les addictions toxicologiques, comme l’addiction à l’alcool ou aux médicaments. Prause argumente qu’utiliser le terme « addiction » pour décrire ce qui pourrait simplement être un appétit sexuel élevé n’est pas utile et pourrait même aggraver le problème en le stigmatisant. Mais pour Voon, qui étudie les addictions, la consommation compulsive du porno y ressemble fort, même si elle a des propriétés différentes des autres addictions, comme le fait de développer un appétit plus fort pour la nouveauté. « Il est possible que la combinaison de la nouveauté et du fait que les stimuli pornographiques soient particulièrement gratifiants puisse provoquer une sorte d’effet plus grand, » dit-elle.

Brian Anderson, un neuroscientifique cognitif qui travaille à la John Hopkins University, a une théorie intrigante. Sa spécialité est la formation des habitudes ; en février son équipe a publié une étude qui montre que les stimuli visuels qui sont associés à une récompense sont plus difficiles à ignorer lorsqu’on les rencontre à nouveau. Lorsque le cerveau détecte la présence de ces stimuli agréables, il fait davantage attention et bloque les autres stimuli. « Votre cerveau est construit pour développer ce mode de fonctionnement, et lorsque vous l’associez à quelque chose comme le porno, cela peut être très perturbateur et difficile à modifier, » explique Anderson.

Il formule l’hypothèse que la nature visuelle de la pornographie la rend particulièrement attractive pour le cerveau. « Cela est propice à la formation d’un biais d’attention rapide et puissant, » dit-il. « Le cerveau va apprendre cette association très rapidement. » Et parce nos vies modernes sont très centrées sur les ordinateurs, l’existence du porno se rappelle sans cesse à nous. « Il arrive probablement un moment, » explique-t-il, « où vous commencez à penser au porno rien qu’en ouvrant votre navigateur internet. » (Et ceci avant même que les technologies de la réalité virtuelle ne fassent passer tout cela à un niveau supérieur.)

Dans la mesure où le cerveau des adolescents qui absorbent tout ce porno est encore en train de se construire, il est possible qu’ils soient particulièrement vulnérables. Philip Zimbardo, qui est professeur émérite de psychologie à l’université de Stanford (et qui est celui qui a mené la fameuse expérience de la prison de Stanford), note que l’usage du porno va souvent de pair avec celui des jeux vidéo et que les deux sont conçus pour être aussi addictifs que possible.

« Le porno vous enferme dans ce que j’appelle le présentisme hédoniste, » dit-il. « Vous recherchez le plaisir, la nouveauté, et vous vivez dans l’instant. » Bien qu’il ne provoque pas de dépendance chimique, le porno a le même effet sur le comportement que l’addiction à la drogue : certaines personnes cessent pratiquement toute autre activité pour s’y consacrer. « Et ensuite le problème est que, plus vous en consommez, et plus les centres de récompense de votre cerveau perdent leur capacité à être stimulés, » explique-t-il. A une période de leur vie où les jeunes hommes sont au maximum de leurs potentialités physiques, cette inactivité pourrait contribuer à ces dysfonctionnements sexuels inattendus.

Noah Church consacre environ 20 heures par semaine à essayer d’aider les autres à éliminer le porno de leurs vies, ou tout au moins à se débarrasser de l’habitude dénommée PMO (Porno, Masturbation, Orgasme). Il a écrit à ce sujet un livre gratuit, « Wack », tient le site internet « addictedtointernetporn.com » et conseille les gens via Skype pour des honoraires de 100 dollars. Rhodes, de son côté, essaye d’aider des hommes à retrouver le goût du sport en chambre en montant des « challenges », durant lesquels des jeunes gens essayent de s’abstenir de PMO pendant un certain temps. Il existe différents niveaux d’abstinence : le plus extrême (nommé, ironiquement, « mode dur ») consiste à s’abstenir de toute activité sexuelle, et le moins extrême consiste à avoir toutes les expériences sexuelles qui se présentent, y compris en solitaire, mais sans support visuel. Le site de Deem offre des stratégies similaires, avec beaucoup de soutien communautaire et du matériel éducatif. Un groupe de jeunes hommes de l’Utah a lancé une organisation nommée Fight the New Drug (« combattre la nouvelle drogue »), qui a un programme de réhabilitation gratuit pour les adolescents, nommé « Fortify ».



Les jeunes hommes qui désirent reprogrammer leurs cerveaux décrivent les mêmes conséquences à mesure qu’ils abandonnent leur dépendance. Certains expérimentent des symptômes de manque, tels que des maux de tête et des insomnies. Beaucoup d’entre eux parlent d’un « aplatissement de l’existence », une période de morosité, d’absence de libido, et même de rétrécissement des organes génitaux, qui peut durer plusieurs semaines. « Je me sentais comme un zombie, » explique Deem. Les hommes plus vieux ont rapporté des symptômes semblables, mais s’en sortent en général plus vite, peut-être parce qu’ils ont eût plus d’expériences sexuelles réelles. Le joueur de football devenu acteur, Terry Crews, a récemment posté sur Facebook une série de vidéos pour expliquer les dégâts que le porno avait fait à son mariage, à sa vie en général, bien que sa virilité soit restée intacte. Il est parti en cure de désintoxication. D’autres rapportent avoir rebondi plus vite. « Je me sentais plus concentré, plus éveillé, socialement plus confiant, plus attentif aux autres, plus intéressé par mes activités quotidiennes et plus sensible émotionnellement, » explique Church. « J’ai commencé à ressentir ces changements très rapidement après avoir abandonné le porno. »

Parce que la pornographie est souvent consommée sous le coup d’une impulsion, la dernière production de NoFap est un bouton d’urgence en ligne qui, lorsque l’on clique dessus, amène l’utilisateur à une image motivante, une vidéo, une histoire, ou bien des conseils, comme celui-ci : « PMO n’est même pas une option. Pas plus que manger de la neige jaune n’est une option. Cela ne rentre même pas en ligne de compte dans le processus de décision. » L’application Brainbuddy, qui a été développée après qu’un jeune Australien nommé David Endacott ait remarqué à quel point il lui était difficile d’abandonner le porno, offre une série d’alternatives – une activité ou bien une vidéo stimulante. Ne pas regarder de porno n’est que la moitié du combat, dit-il. Le cerveau doit développer des associations nouvelles et plaisantes avec l’ordinateur. Comme un Fitbit, l’application comptabilise aussi le nombre de jours passés par l’utilisateur sans retomber dans ses habitudes. Elle a été téléchargée plus de 300 000 fois jusqu’à maintenant.

S’il est bien une chose que ces jeunes hommes ne demandent pas, c’est la fin du porno, même si cela était possible. « Je ne pense pas que l’on devrait légiférer au sujet de la pornographie, la bannir ou la restreindre, » affirme Rhodes. De toute manière réguler la pornographie a toujours été une affaire compliquée, et de nos jours ce n’est pas seulement à cause du premier amendement mais aussi à cause de la technologie. Un des défis auquel doit faire face la proposition britannique de contraindre les sites pornographiques à vérifier l’âge de leurs visiteurs est d’imaginer comment y parvenir sans attenter à la vie privée des adultes et en dépit de la facilité avec laquelle la plupart des adolescents sont capables de contourner les filtres sur internet (une enquête a montré que, en mai 2015, 1,4 millions de visiteurs uniques sur les sites pour adulte en grande Bretagne avaient moins de 18 ans, après que les fournisseurs d’accès aient mis en place de tels filtres). En dépit du fait qu’un site basé aux Etats-Unis, Pornhub, se soit engagé à respecter les nouvelles règles britanniques, l’industrie du porno est sceptique au sujet des accusations dont ses productions font l’objet. « Mon problème numéro 1 avec l’industrie du porno est qu’en général celle-ci n’accepte pas la notion d’addiction à la pornographie, » explique Rhodes. « Ils banalisent vraiment cette question. » (Pornhub a décliné de répondre à nos questions pour l’écriture de cet article.)

« Notre industrie a connu bien des vagues de paniques morales, » dit Mike Stabile, qui est directeur de la communication pour The Free Speech Coalition, l’association professionnelle de l’industrie du divertissement pour adulte. « Il ne semble pas exister beaucoup de littérature scientifique solide. Si quelque chose devait émerger, cela pourrait lancer le débat. » La profession n’est pas favorable à l’approche britannique, qui demande aux internautes de souscrire aux contenus pour adultes, au lieu de leur demander de les refuser s’ils n’en veulent pas, explique Stabile. « Ce genre de filtres peuvent bloquer l’accès à des sites LGTB ou des sites d’éducation sexuelle. » C’est pourtant exactement ce genre de modèle que le sénateur Todd Weiler espère voir appliquer dans l’Etat de l’Utah. « Nous avons modifié la manière dont nous abordons le problème du tabac, » dit-il, « non pas en le bannissant mais en mettant en place des restrictions raisonnables. » Il aimerait que des endroits comme les McDonad, les Starbucks – et même les bibliothèques – mettent en place des filtres de manière à bloquer les contenus pornographiques dans leurs locaux.

Donner aux adolescents une autre interprétation de la pornographie qu’ils rencontreront de toute manière, quels que soient les filtres mis en place, et un but essentiel pour les jeunes activistes. « Les 13/14 ans ont par internet un accès illimité à une production pornographique sans cesse renouvelée bien avant qu’ils puissent découvrir qu’elle pourrait avoir des effets secondaires négatifs, » dit Rhodes. Deem fait remarquer qu’il s’est tenu à l’écart de la cocaïne parce qu’on lui avait appris que c’était une substance nocive. Il aimerait que la pornographie soit traitée de la même manière, et que les écoles apprennent à leurs élèves les effets secondaires possibles de la pornographie durant les cours d’éducation sexuelle. « Je dirais à mon fils, je vais être direct avec toi, tous les trucs super stimulants, comme la pornographie sur internet, la junk food, les drogues, peuvent êtres amusants et plaisants, temporairement, » affirme Deem. « Cependant, elles ont aussi la capacité de te désensibiliser aux choses normales, naturelles, et en définitive de te voler précisément ce que tu croyais qu’elles te donneraient, la capacité à éprouver du plaisir. »

Introduire la pornographie dans l’éducation sexuelle à l’école pourrait sembler une quête chimérique. L’éducation sexuelle est d’ores et déjà l’objet de beaucoup de controverses et les écoles ne veulent pas être accusées d’initier les enfants à la pornographie, même si les scientifiques étaient d’accord au sujet de ses effets. Les parents aussi sont peu désireux d’aborder le sujet, car ils ont peur des questions qui pourraient leur être posées. Mais la curiosité a horreur du vide ; la pornographie en ligne est en train de devenir l’éducation sexuelle de facto pour de nombreux jeunes gens.

Whitlock, l’ancienne éducatrice en santé sexuelle, explique qu’elle a été surprise de constater à quel point ses anciens collègues étaient réticents à aborder le sujet de la pornographie. Elle pense que cela est dû au fait que les éducateurs sexuels ont pendant longtemps combattu une image négative de la sexualité, lorsque l’éducation prônait uniquement l’abstinence, de sorte qu’ils répugnent à tout ce qui pourrait mettre en cause les appétits sexuels. Elle a découvert que le simple fait de demander aux étudiants de réfléchir à propos de l’effet que pourrait avoir sur leur santé mentale ce qu’ils ont l’habitude de regarder suscite de la résistance. « Pour moi ça n’a aucun sens, » dit-elle. « C’est comme de dire que si vous mettez en cause le fait de manger tout le temps des McDo vous êtes contre la nourriture. »

Un moyen idéal de faire passer ce discours pourrait être internet mais, ironiquement, bon nombre de ces messages sont bloqués par les filtres anti-pornographie. C’est par exemple le cas de Brainbuddy. Son créateur pense qu’il est important qu’il soit accessible dès 12 ans, mais les utilisateurs doivent avoir plus de 17 ans pour pouvoir le télécharger.

La honte qui entoure le fait de consommer compulsivement du porno rend difficile de demander de l’aide, en dépit du fait que les neuroscientifiques affirment que cela pourrait arriver à n’importe qui. Et puis il y a l’ostracisme qui attend les jeunes hommes qui prennent fait et cause contre la pornographie au sein d’une culture qui célèbre la sexualité. Deem et les autres défenseurs de cette cause savent qu’ils vont devoir faire face à un barrage d’apathie, d’opposition, et de ridicule. Mais cela ne les dissuade pas. « Si quelque chose doit changer, » explique Deem, « cela ne pourra venir que des types qui ont été dans les tranchées, qui étaient effectivement en train de cliquer et de regarder du porno hardcore lorsqu’ils avaient 12 ans. »

L’un des nouveaux adhérents de NoFap (qui se nomment les Fapstronauts), un homosexuel d’une trentaine d’années qui commence tout juste un défi de 30 jours, explique les choses de cette manière : « Lorsque j’y réfléchis, » écrit-il « je réalise que j’ai perdu des années de ma vie en demandant à un ordinateur ou à un smartphone de me donner quelque chose qu’ils ne sont pas capables de donner. »

lundi 28 mars 2016

A propos de Donald Trump, et de la politique en général





Au fur et à mesure que Donald Trump se rapproche de la victoire finale lors des primaires républicaines, victoire qui ferait de lui le candidat officiel du parti et un possible futur président des Etats-Unis, on sent grandir en France, dans le camp dit « réactionnaire » - camp dans lequel je me classe bien volontiers, en dépit du grand flou de cette qualification –, une sympathie pour le tonitruant homme d’affaires au teint orangé et à la moumoute improbable. Au motif que Trump refuse de s’incliner devant les totems du politiquement correct, on lui prête du courage et de la franchise, et on rêve secrètement que quelqu’un tienne le même discours en France. Au motif que les politiciens professionnels, en France comme aux Etats-Unis, ont lamentablement échoué les uns après les autres, enfonçant leurs pays dans un endettement inouï et ouvrant la porte à une immigration de masse qui menace la pérennité même de la nation, on trouve des vertus à l’inexpérience et à l’ignorance. Au motif que les hommes politiques ont pour mauvaise habitude de ne pas tenir leurs promesses, on voit un atout dans le fait de n’avoir aucun programme à proposer aux électeurs et de remplacer les propositions par des (mauvais) slogans publicitaires.
Et puis, faut-il le dire, le machisme outrancier, la virilité surjouée du personnage n’est pas pour déplaire. On la compare à la mollesse et à la lâcheté de notre personnel politique et on se prend à soupirer après un mâle, un vrai, un qui n’a pas peur d’appeler un terroriste musulman un terroriste musulman ni de déclarer qu’il les traquera jusque sur le trou des chiottes s’il le faut. Bref, on fait des excès et des ridicules même de Trump des qualités, pour des raisons finalement assez semblables à celles pour lesquelles Vladimir Poutine suscite l’enthousiasme de nombre de « réactionnaires. »
Des raisons en général mauvaises, il faut bien le dire.
Lorsqu’il s’agit de choisir le chef du pouvoir exécutif, dans un pays comme la France ou les Etats-Unis, deux grandes considérations devraient nous guider.
D’une part les idées politiques professées par cette personne, et plus généralement ses opinions sur les questions les plus sérieuses (il n’est pas indifférent, par exemple, de savoir si un candidat croit en Dieu, en quel Dieu il croit, et de quel genre est sa foi religieuse s’il en a une). Bien évidemment, seuls les plus naïfs se fieront exclusivement à ce que cette personne qui brigue nos suffrages déclare publiquement, durant la campagne électorale, pour se former une idée sur ses opinions. Les opinions d’un homme ne se déduisent pas seulement de ses déclarations, mais aussi de ses actions ou de ses omissions, et c’est bien pour cela qu’il est préférable qu’un candidat à la magistrature suprême soit un homme ou une femme qui ait déjà une assez longue carrière publique derrière lui, de manière à ce que ses opinions véritables, ou son absence d’opinion sur tel ou tel sujet, ne puissent échapper à personne se donnant la peine de chercher un peu.
De manière connexe, il n’est absolument pas indifférent que le candidat connaisse ses dossiers, à savoir qu’il montre une certaine familiarité avec les grands problèmes qu’il aura à traiter une fois élu. Dire, comme le fait Donald Trump pour contrer les attaques sur son ignorance manifeste, qu’une fois élu il saura s’entourer des meilleurs conseillers et qu’ainsi il n’a pas besoin d’avoir réfléchi préalablement à tous ces problèmes, est une ineptie, qui montre bien que le personnage n’a absolument pas saisi à quel genre de fonction il était candidat. Un président reçoit toujours de ses conseillers des avis divergents, et son rôle est précisément de décider au milieu de ces avis contradictoires et plausibles. Cela ne peut bien se faire que s’il a déjà une connaissance suffisante des dossiers en question. Plus généralement, on ne peut pas espérer grand-chose de bon, comme chef de l’exécutif, de quelqu’un qui n’a pas sérieusement réfléchi aux grandes questions politiques et à la situation de son pays, de quelqu’un qui ne s’est pas forgé quelques solides convictions, appuyées sur la raison et l’expérience, au sujet de la manière dont il devrait agir une fois parvenu aux responsabilités suprêmes. Sans cela il se laissera balloter au fil de l’actualité et des considérations purement électorales, comme un bouchon au fil de l’eau. Ce sera un Chirac, un Sarkozy, un Hollande. Ce ne sera rien, et parfois pire que rien.
Mais d’autre part nous devons porter grande attention à la personnalité de l’homme ou de la femme qui se présente à nos suffrages, à son caractère, tel que ses actions et ses propos nous permettent de le deviner (et pour cette raison aussi il est bien préférable de ne pas avoir à faire à un perdreau de l’année, car un caractère ne se dévoile qu’au fil du temps et des épreuves). Cet homme ou cette femme est-il courageux ou lâche ? Est-il doux ou bien vindicatif ? Calme ou bien emporté ? Est-il franc ou bien dissimulateur ? Est-il fidèle à ses engagements ou opportuniste ? Est-il d’un naturel généreux ou bien porté à la mesquinerie ? De quelle nature est son ambition (car quelqu’un qui aspire à la magistrature suprême est nécessairement fort ambitieux) ? Vise-t-il la gloire qui vient des grandes réalisations ou bien simplement la gloriole, la prééminence personnelle et les honneurs détachés de toute action véritablement honorable ? Quel est son rapport à l’argent, au sexe, aux tentations du pouvoir plus généralement ? Bref, à QUI avons-nous à faire, et comment pouvons-nous attendre qu’il se comporte une fois parvenu au sommet de l’Etat ?
Les deux – les idées et le caractère – sont indispensables (et bien sûr ne sont pas entièrement distincts, bien que différents). Avoir les bonnes idées sans le caractère adéquat, de même que le bon caractère sans la colonne vertébrale intellectuelle nécessaire présagent mal de la réussite future, une fois élu, du candidat, et donc présagent mal de l’avenir du pays. Ce pourquoi il est si rare d’avoir un véritable homme d’Etat au gouvernail, car toutes ces qualités sont rares, et encore plus rarement réunies, et ce qui explique pourquoi, la plupart du temps, nous devons nous contenter de substituts médiocres.
Mais lorsque les idées sont manifestement absentes, ou manifestement inadéquates, et qu’au surplus le caractère est manifestement hautement problématique, voire dangereux, nous devrions nous porter de toute urgence vers un autre candidat si nous le pouvons ou bien, si nous ne le pouvons pas, faute d’alternative, au moins ne pas apporter de contribution au désastre qui se prépare, c’est-à-dire parer de vertus celui qui n’en a pas au motif douteux qu’il viendrait « secouer l’establishment ». Bref, continuer à dire la vérité, en attendant le moment où nos compatriotes, peut-être, seront à nouveau capables de l’entendre.
Ce qui est très exactement le cas de Donald Trump.
En ce qui concerne ses idées il n’est pas besoin d’insister, puisque lui-même a fait de son ignorance un argument de campagne. Trump est, au sens strict, un démagogue, qui flatte les bas instincts de l’électeur moyen en lui faisant croire que l’ignorance et la médiocrité intellectuelle sont des titres à gouverner.
En ce qui concerne son caractère, n’importe qui ayant des yeux pour voir et des oreilles pour entendre devrait à ce stade s’être rendu compte que « The Donald », comme il aime à s’appeler lui-même, est un mégalomane qui serait bouffon s’il n’était pas si ouvertement vindicatif, un homme qui n’a pas d’autre principe que d’écraser les autres pour parvenir à la place qu’il convoite, qui n’a pas d’autre compas ni d’autre boussole que son bon plaisir. Bref, un homme dangereux.
On entend parfois dire que, à la fin des années 1970, la même classe jacassante qui aujourd’hui trouve Trump ridicule et dangereux n’avait pas de mots assez durs pour qualifier Ronald Reagan, et on en déduit que, puisque les jacasseurs se sont trompés hier, ils doivent aussi se tromper aujourd’hui. D’un simple point de vue logique un tel raisonnement ne vaut évidemment rien. Mais même pour ceux dont la logique n’est pas le point fort, un peu de connaissances historiques devraient suffire pour dissiper l’illusion. Reagan était un homme politique d’une dignité évidente, qui s’abaissait rarement à se mettre en colère en public et évitait soigneusement toute vulgarité. Ses principes politiques s’étaient formés par des décennies de lectures et de débats. Trump est à l’opposé de cela.
Concernant le caractère de l’homme, je ne peux pas faire beaucoup mieux que de vous traduire un court article de l’excellente Heather Macdonald (du non moins excellent City Journal) qui résume très bien le problème Trump. L’auteur aurait même, à mon avis, pu rendre son plaidoyer plus percutant encore en rappelant par exemple que Trump est allé jusqu’à suggérer que John McCain est un lâche et qu’il n’aurait pas dû se laisser prendre vivant (rappelons juste que John McCain, le candidat républicain malheureux à l’élection de 2008, a été capturé par les Nord-Vietnamiens en octobre 1967 après avoir dû s’éjecter de son avion touché par un missile sol-air. Lorsqu'il s'éjecte, la violence du choc lui brise les deux bras et une jambe. Tombé en parachute au milieu du lac du Bambou blanc, situé au cœur de la capitale nord-vietnamienne, il manque de se noyer lorsque des habitants le tirent de l’eau, lui arrachent son équipement et le rossent. S’en suivront cinq années de captivité, dont deux à l’isolement total, faites de tortures et d’humiliations presque incessantes). Ou encore que le seul principe avoué de Trump est : "Get even. When somebody screws you, screw 'em back, but a lot harder." Et sa conclusion aurait pu être encore plus inquiétante. Mais ce sont là des détails.
A ceux d’entre vous qui me diraient qu’ils se fichent bien de ce qui peut se passer aux Etats-Unis, je répondrais que si leur parle de Trump, c’est surtout pour en tirer des considérations générales qui peuvent aussi bien s’appliquer à ce qui se passe chez nous. Et à ceux d’entre vous, enfin, qui se réjouiraient secrètement de ce qui est en train d’arriver aux Etats-Unis, je me contenterai de dire que le destin de l’Occident est indissolublement lié à celui de l’Amérique. S’ils coulent, nous coulons. C’est aussi simple que cela. Que cela puisse éventuellement nous déplaire ne change rien à cette réalité, et comme l’a dit le dernier grand homme d’Etat qu’ait connu la France, il n’est pas de politique qui vaille en dehors des réalités.

Le malapris en chef

Par Heather MacDonald, City Journal, 28 janvier 2016

Il n’est pas difficile de prendre un malin plaisir au châtiment que Donald Trump est en train d’infliger à l’establishment républicain, alors même qu’il continue à bousculer le jeu politique en se dispensant du débat de ce soir (28 janvier 2016) pour les primaires républicaines. Durant des décennies, ces notables ont fait taire toute expression d’inquiétude au sujet de l’arrivée massive d’immigrés non-qualifiés ; les notables du commentariat ont même depuis peu commencé à agiter l’épouvantail du racisme, en accusant les opposants à cette immigration de masse d’être des adeptes d’une « politique identitaire blanche ». Mais aujourd’hui nous assistons au retour du refoulé dans l’enthousiasme frénétique que suscite un candidat d’une ignorance totalement décomplexée au sujet de la plupart des questions qu’un président aurait à traiter (y compris la question de l’immigration), qui serait probablement battu par Hillary Clinton, mais qui a toujours envoyé paitre avec énergie ceux qui lui demandaient de se taire au sujet de l’immigration illégale. La domination exercée par Trump est aussi un rappel du faible impact que peut avoir le monde de l’expertise politique conservatrice. L’année dernière, un groupe de jeunes « conservateurs réformateurs » a élaboré des propositions savantes dans lesquelles figuraient d’obscures dispositions relatives à des crédits d’impôts et autres choses du même genre afin d’attirer davantage d’électeurs des classes moyennes vers le parti Républicain. Il s’est avéré que cela ne pesait d’aucun poids comparé au pouvoir de séduction de quelqu’un braillant à tue-tête que l’Amérique allait à nouveau être grande, qu’elle allait à nouveau gagner, comme le prouvait le fait que le braillard était lui-même très grand et qu’il était un sacré gagnant.
Si l’establishment républicain mérite ce qui lui arrive, les conséquences négatives d’une présidence Trump pour le pays dans son ensemble seraient vraisemblablement aussi sévères que le prédisent ses critiques. Les supporters de Trump ne paraissent pas accessibles à l’argumentation, persuadés qu’ils sont que Trump doit être la réponse à tous les maux dont souffre le pays – ce qui rappelle un autre accès d’idolâtrie électorale huit ans plus tôt. Mais les conservateurs qui soutiennent Donald Trump devraient au moins considérer ceci : l’effet que celui-ci risque de produire au niveau des mœurs et de la civilité. Trump est le personnage public le plus gratuitement méchant que ce pays ait connu de mémoire d’homme. Il est la définition même du voyou : il saisit la moindre opportunité de s’acharner sur quelqu’un à terre, tout en se vantant sans vergogne de sa propre supériorité. Bien longtemps après que l’ancien gouverneur du Texas Rick Perry se soit retiré des primaires, Trump continuait durant ses meetings de campagne à se gausser des lunettes et de l’intelligence de ce dernier et à se vanter de la manière dont il l’avait forcé à se retirer. Le gouverneur de New-York George Pataki s’est maintenu plus longtemps dans la campagne des primaires, mais il n’a jamais représenté une menace pour Trump. Pourtant, presque chaque discours de campagne de Trump continue à contenir des attaques mesquines contre ce personnage falot.  Les supporters de Trump défendent ce penchant à l’agression permanente, obsessionnelle, au motif qu’il ne se déchaine que lorsqu’il a lui-même été critiqué. Mais il y a de la vertu dans la mesure. Trump transforme une banale saillie de campagne électorale en un prétexte pour une guerre et une autoglorification permanentes.
Trump est l’incarnation de ce que les Italiens appellent « maleducato » - mal-éduqué, mal élevé. En fait, si l’on en juge par le résultat, son éducation semble avoir été dépourvue de la moindre limite posée aux penchants masculins les plus grossiers pour l’agression et l’humiliation. Trump est constamment personnel dans ses attaques. Et son comportement n’est pas simplement la conséquence du fait qu’il refuse le politiquement correct. Trump était fondé à répondre à Megyn Kelly, la journaliste de Fox News, lors du premier débat de la primaire, qu’il n’avait pas de temps à perdre avec le politiquement correct. Cependant, répudier le politiquement correct signifie dire la vérité. Les sarcasmes de Trump ne sont pas de la véracité mais les postures égocentriques de quelqu’un qui ne fait strictement aucun effort pour contrôler son désir d’humilier les autres.
Les conservateurs, tout particulièrement, devraient comprendre le caractère fragile et précieux des manières. Les garçons tout spécialement ont besoin d’être civilisés. Cette tâche sera rendue plus difficile avec Trump à la Maison-Blanche. Il n’existe aucune raison de penser que Trump changera ses manières d’être une fois élu ; il ne montre aucun signe qu’il soit capable d’introspection ou de se corriger. N’importe quel parent essayant d’éduquer un garçon pour qu’il devienne courtois, respectueux, et au moins occasionnellement humble, aura des difficultés à le faire lorsque notre leader national est aussi instinctivement malpoli, de la même manière qu’il est plus difficile d’apprendre à une fille à être prudente en matière de sexualité si elle est entourée de modèles médiatiques qui vantent le fait de multiplier les partenaires. Notre culture est déjà devenue suffisamment grossière. Elle n’a pas besoin qu’un président des Etats-Unis la dégrade encore plus.