Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 1 avril 2015

Frissons sataniques, fesses scintillantes, et avenir de la civilisation




Poussé par un léger goût pour la provocation j'ai failli intituler ce texte "éloge de la censure". J'aurais probablement doublé le nombre de lecteurs de ce billet, et attiré les foudres aussi bien de la gauche que de la droite libérale. Cela aurait sans doute été amusant, mais aussi infidèle aux propos de l'auteur, et je ne l'ai donc pas fait. Car contrairement à ce que penseront peut-être certains lecteurs pressés, Dalrymple ne fait pas ici l'éloge de la censure. En revanche il soulève des question profondes et complexes, au sujet du rapport entre les moeurs et les lois, entre les moeurs et le régime politique, et au sujet de la responsabilité politique et morale des artistes, ou même des simples amuseurs. Il n'y apporte pas nécessairement de réponse, mais il y a là de quoi bien réfléchir, pour tous ceux qui ne sont pas prêts à se contenter de l'opinion facile selon laquelle la liberté d'expression est un bien sans mélange.
Bonne lecture.
Twinkling buttocks

 Par Théodore Dalrymple

Une culture vulgaire produit un peuple grossier, et le raffinement privé ne peut survivre longtemps aux excès publics. Il existe une loi de Gresham pour la culture aussi bien que pour la monnaie : le mauvais chasse le bon, à moins que le bon ne soit défendu.
Dans aucun pays la banalisation de la vulgarité n’est allée aussi loin qu’en Grande-Bretagne : sur ce point au moins nous guidons le monde. Une nation renommée, il n’y a pas si longtemps, pour ses manières réservées est désormais tristement célèbre pour la grossièreté de ses appétits et pour la façon débridée et antisociale dont elle essaye de les satisfaire. L’ivresse publique de masse qui se donne à voir chaque fin de semaine dans les centres-villes, partout en Grande-Bretagne, et qui les rend insupportables à toute personne un tant soit peu civilisée, va de pair avec des rapports entre les sexes consternants de vulgarité, de violence, et de superficialité. La bâtardise de masse que connaît la Grande-Bretagne n’est nullement le signe d’une plus grande authenticité des relations humaines mais une conséquence naturelle de l’hédonisme sans frein qui conduit en peu de temps au chaos et au malheur, tout particulièrement chez les pauvres. Faites disparaître la retenue, et la discorde violente s’installera.
Curieusement, la révolution qui a affecté les mœurs britanniques n’est pas venue d’une quelconque éruption volcanique souterraine : bien au contraire, ce fut la frange intellectuelle de l’élite qui se révolta contre les contraintes. Et elle continue à le faire, en dépit du fait qu’il reste très peu de contraintes contre lesquelles se révolter.
Par exemple, l’obscénité sans limites de la presse britannique en ce qui concerne la vie privée des personnages publics, et tout particulièrement des hommes politiques, a un but idéologique : subvertir l’idée même de vertu et nier la possibilité de son existence, et ainsi nier la nécessité de la modération. Si toute personne qui essaye de défendre la vertu se révèle avoir des pieds d’argile (et qui d’entre nous n’est pas dans ce cas ?), ou bien s’être adonnée à un moment de sa vie au vice qui est l’opposé de la vertu qu’elle défend, alors la vertu elle-même apparaît comme n’étant rien d’autre que de l’hypocrisie, et par conséquent nous pouvons tous nous comporter comme nous le voulons. La perte de la compréhension religieuse de la condition humaine – l’idée que l’homme est une créature déchue pour laquelle la vertu est nécessaire sans pouvoir être complètement atteinte – est une perte, et non un gain, en matière de vraie sophistication. Le substitut profane – la croyance que l’extension infinie du choix des plaisirs est la perfection de la vie sur cette terre – n’est pas seulement puérile par comparaison, elle est aussi bien moins réaliste en terme de compréhension de la nature humaine.

C’est dans les pages de nos journaux consacrées aux arts et à la littérature que les revendications continuelles de l’élite en faveur de l’effacement de toute modération se laissent voir le plus clairement. Prenez par exemple la rubrique consacrée aux arts d’un numéro récent de l’Observer, l’hebdomadaire dominical progressiste le plus prestigieux de Grande-Bretagne. Les deux articles les plus importants et les plus voyants de la rubrique chantaient les louanges du rockeur Marilyn Manson et de l’écrivain Glen Duncan.
En ce qui concerne le rockeur, la critique de l’Observer écrivait : « La capacité de Marilyn Manson à choquer a changé du tout au tout. Il faisait réellement peur à ses débuts, lorsqu’il jaillit de sa Floride natale pour déclarer la guerre à tout ce qui est cher à la classe moyenne américaine. Manson racontait de manière convaincante comment il s’était amusé à fumer des os de cadavres qu’il avait exhumés. Mais l’autobiographie de Manson révéla un homme intelligent et drôle – même s’il aimait couvrir ses groupies malentendantes de viande crue pour se livrer à des jeux sexuels. Il s’avéra être un artiste, plutôt que l’incarnation du mal. Des groupes religieux continuèrent à manifester à l’entrée de ses concerts, qui souvent rappelaient les rassemblements nazis (c’est toujours le cas). Mais n’importe quel imbécile pouvait voir que Manson soulevait un vrai problème à propos des concerts de rock et des comportements de masse, tout autant qu’il flirtait avec le style fasciste. »
L’auteur de cette critique – qui répugne à employer le mot « sourd » pour désigner les malentendants mais ne parait pas choquée outre mesure s’ils sont utilisés à des fins sexuelles perverses – prend soin de faire savoir à ses lecteurs qu’elle n’est pas assez naïve, simpliste, et américaine moyenne, pour trouver tout ce spectacle répugnant ; par exemple en protestant contre le fait d’utiliser le nom d’un tueur en série sadique à des fins de publicité triviale. Réagir de cette manière aurait signifié abandonner sa caste, se ranger du côté des chrétiens sincères et balourds plutôt que de celui des adorateurs profanes de Satan – en dépit du fait que le parti pris de n’être choqué par rien, de n’objecter à rien, est lui-même, bien évidemment, une convention. Il semble dépasser la faculté d’imagination ou de sympathie de la critique que des gens qui ont réellement combattu le fascisme, qui ont risqué leurs vies et vu leurs compatriotes tomber au cours de cette lutte, ou ceux qui ont souffert sous le joug du fascisme, pourraient trouver l’idée de flirter avec le style fasciste non seulement offensante mais désespérante, au soir de leur vie. Le fascisme n’est pas un accessoire de mode.
L’expression « n’importe quel imbécile » qui figure dans la dernière phrase est une forme subtile de snobisme et de flatterie intellectuelle, destinée à attirer le lecteur dans le cercle enchanté de l’élite intellectuelle sophistiquée, désabusée, de ceux qui savent, des vrais connaisseurs qui ont abandonné tout jugement et tout principe moral, qui ne sont pas trompés par de simples apparences, qui ne condamnent pas en fonction de principes dépassés et qui, par conséquent, sont insensibles à des considérations aussi insignifiantes (et oppressives) que la moralité publique. Il ne vient pas à l’esprit de l’auteur – et si cela lui venait à l’esprit elle ne s’en soucierait pas – que dans cette audience flirtant avec le fascisme il pouvait se trouver non pas un imbécile mais de nombreux imbéciles, ceux qui ne verraient pas le « vrai problème » que soulevait ironiquement le flirt avec le fascisme et qui adopterait le fascisme sans ironie.
Il n’y a pas longtemps un journal m’a demandé d’assister à un « concert » pour faire un reportage sur un groupe dont le principal argument de vente est qu’ils urinent et vomissent sur leur public, tout en traitant les gens composant leur audience de « fils de pute » (motherfucker) un nombre incalculable de fois. Des milliers de personnes assistaient au « concert » - en réalité un déluge assourdissant de bruits électroniques discordants ponctué par des chants obscènes – parmi lesquelles se trouvaient des centaines d’enfants, dont certains pas plus vieux que six ans. Pour ces malheureux enfants il ne s’agissait pas de nostalgie de la boue, c’était une immersion totale dans la boue elle-même, cette boue dans laquelle ils vivaient et respiraient, la boue avec laquelle ils formaient leur être culturel et dont il est douteux qu’ils puissent désormais jamais s’extirper. N’importe quel imbécile pouvait voir que ce n’était pas un spectacle pour les enfants, mais de nombreux imbéciles – leurs parents – ne le voyaient pas.

L’interview de l’Observer avec l’écrivain Glen Duncan était intitulé « frissons sombres et sataniques » et la journaliste conduisant l’interview se disait « plaisamment choquée » par le sadomasochisme de l’œuvre de Duncan – être choqué d’une manière qui ne soit pas plaisante étant bien sûr inenvisageable pour quelqu’un de sa caste. « Il s’est aventuré plus loin encore dans les sombres parages de la violence sexuelle et de la cruauté » qu’un autre auteur de littérature sadomasochiste, Mary Gaitskill – ce qui est un vrai compliment, étant donné que Gaitskill a été acclamée pour avoir « flirté de manière inflexible avec les tabous » (oh, comme ils aiment flirter nos littérateurs, attirés par les tabous comme la mouche par l’excrément), et pour « son usage lucide du détail sordide. » Il n’est rien de mieux, cela va de soi, pour accroitre la liberté de l’homme, sa maturité, sa connaissance de lui-même, que quelques bons détails sordides ; même si, naturellement, vous ne pouvez jamais être tout à fait assez inflexible ni les détails suffisamment sordides.
Non pas, bien entendu, que les descriptions imagées que fait monsieur Duncan des pratiques sadomasochistes soient libidineuses ou sensationnalistes ; le ciel nous préserve d’une pensée aussi « grossièrement réductrice » : « bien que » - soyons francs, les gens adultes peuvent regarder en face n’importe quelle vérité – « ce soit là un excellent argument de vente pour les éditeurs. » Les scènes de sexe, « qui ne sont pas pour les petites natures » (telles que par exemple, ceux qui ne croient pas que le fascisme soit un sujet approprié pour un traitement purement stylistique), ont une vraie portée philosophique et pas seulement commerciale. Comme le dit l’auteur à la journaliste qui l’interviewe, sans aucun doute pour établir au-delà de tout doute raisonnable sa réputation de penseur sérieux : « Il se passe parfois des putains de trucs et je voulais que le narrateur ait à se demander comment vivre même avec ça. » Les scènes de sexe, par conséquent, ne sont pas gratuites, encore moins sont-elles des coups publicitaires – elles ne sont pas non plus, cela va de soi, le résultat de choix (les putains de trucs ne sont pas choisis : ils se passent, tout simplement ; c’est inévitable) – mais elles soulèvent d’importantes questions métaphysiques au sujet des limites de ce qui est permis.

Mervyn Griffith-Jones

Quand exactement cette spirale descendante a-t-elle commencé, cette perte de tact, de raffinement, cet oubli du fait que certaines choses ne devraient pas être dites ou directement représentées ? Quand avons-nous cessé de comprendre qu’honorer certains comportements, certaines mœurs, certaines manière d’être en les représentant de manière artistique revenait implicitement à les glorifier et à les promouvoir ? Il y a, comme l’a dit Adam Smith, une bonne dose de gaspillage dans une nation, et cette vérité s’applique aussi bien à sa culture qu’à son économie. Le travail de destruction culturel, bien que souvent plus rapide, plus aisé et moins volontaire que celui de la construction, ne se fait pas en un moment. Rome n’a pas été détruite en un jour.
En 1914, par exemple, Bernard Shaw fit sensation en faisant prononcer à Eliza Doolittle cette réplique sur les planches londoniennes « C’est foutrement hors de question ! » (not bloody likely !) Bien entendu, la sensation que provoqua cette exclamation inoffensive, et même innocente, dépendait entièrement pour exister de la convention qu’elle défiait : mais ceux qui en furent outragés (et qui en général furent dépeints par la suite comme ridicules) comprenaient instinctivement que la sensation ne frappe pas deux fois au même endroit, et que tous ceux désirant créer une sensation équivalente dans le futur devraient aller beaucoup plus loin que « foutrement hors de question. » Une logique conventionnelle de défi des conventions était établie, de sorte que, quelques décennies plus tard, il était devenu très difficile de provoquer la moindre sensation sauf en usant des moyens les plus extrêmes.
Néanmoins, s’il est un événement, dans notre histoire culturelle récente, qui établit la grossièreté explicite et dépourvue d’ironie comme étant l’idéal de la création artistique, c’est le célèbre procès intenté à Penguin Books en 1960 pour la publication d’un livre obscène, la version non expurgée de L’amant de Lady Chatterley de D.H. Lawrence. Le procès posait la question de savoir si les habitudes culturelles de tact et de modération allaient s’effondrer en l’absence de soutien légal. Car, comme le comprenait trop bien le procureur Mervyn Griffith-Jones, qui fut beaucoup moqué à cette occasion, et comme il l’expliqua au gouvernement du moment, si la publication de Lady Chatterley n’était pas contestée en justice, ou bien si le procès était perdu, cela signifierait en pratique la fin de la loi sur l’obscénité. Pour paraphraser légèrement la fameuse phrase de Dostoïevski au sujet des conséquences morales de l’inexistence de Dieu, si L’amant de Lady Chatterley était publié, n’importe quoi pourrait être publié.
Penguin Books voulait depuis longtemps publier le roman de Lawrence mais s’était décidé à le faire en 1960 parce que le Parlement avait modifié la loi sur l’obscénité l’année précédente. La loi, dont le but officiel était de réprimer la pornographie tout en protégeant la littérature, conservait à peu près la précédente définition de l’obscénité comme ce qui, prit dans son ensemble, tendait à corrompre et à dépraver. Mais pour la première fois la loi contenait un article selon lequel l’intérêt artistique, littéraire ou scientifique pouvait l’emporter sur le but de prévenir la dépravation et la corruption. De plus la loi permettait de faire appel aux témoignages « d’experts » pour défendre la valeur artistique ou littéraire d’une œuvre censée être obscène. Le moment choisi par Penguin Books pour publier L’amant de Lady Chatterley laisse fortement penser que la maison d’édition savait que le livre ne pouvait pas être défendu contre l’accusation d’obscénité ; la publication devait attendre le moment où Penguin pourrait se reposer sur le témoignage des « experts », c’est-à-dire des membres de l’élite, pour défendre le livre.
Parmi ces experts appelés à témoigner se trouvait Roy Jenkins, qui deviendra plus tard un ministre de l’intérieur libéral, l’un des rédacteurs de cette nouvelle loi dont l’effet se révéla être davantage la protection de la pornographie et la suppression de la littérature que l’inverse – un effet qui, au vue l’affirmation ultérieure de Roy Jenkins selon laquelle une société civilisée est une société permissive, était exactement ce que désiraient les rédacteurs de la loi mais qu’ils ne jugeaient pas à propos de dire à ce moment-là.
Les membres de l’élite se bousculèrent pour témoigner en faveur du livre durant le procès, et la défense put exhiber une liste d’experts constellée de stars, parmi lesquelles E.M. Forster et Rebecca West. Elle fut incontestablement aidée par la maladresse du procureur, qui ne semblait pas s’être aperçu que la société avait changé depuis le temps de sa jeunesse dorée, et qui ouvrit le procès avec des propos tellement pompeux qu’il devint ensuite un inusable objet de moquerie, et que l’on se rappelle toujours de lui pour les propos par lesquels il commença à s’adresser au jury – et uniquement pour ces propos : « Vous pourriez penser que l’une des manières de juger ce livre… serait de vous poser la question suivante… approuveriez-vous le fait que vos jeunes fils, ou vos jeunes filles – car les filles peuvent lire aussi bien que les garçons – lisent ce livre ? Est-ce là un livre que vous laisseriez trainer dans votre maison ? Est-ce même un livre dont vous souhaiteriez que votre femme ou vos serviteurs le lisent ? » Sans surprise, la cour éclata de rire ; et plus tard, après que le verdict d’acquittement ait été rendu, au cours d’un débat à la chambre des Lords au sujet d’une proposition visant, sans succès, à renforcer la loi sur l’obscénité, l’un des Lords aurait répondu, à la question de savoir si cela le dérangerait que sa fille lise L’amant de Lady Chatterley, que cela ne le dérangerait absolument pas mais qu’en revanche il n’aimerait pas du tout que son garde-chasse le lise.
Griffith-Jones soulevait maladroitement la possibilité que ce qui est inoffensif pour quelques individus ne le soit pas nécessairement pour la société dans son ensemble, et que les artistes, les écrivains, les intellectuels, aient la responsabilité de considérer les effets que leurs œuvres sont susceptibles d’avoir : une proposition discutable, certainement, mais nullement absurde en elle-même. Mais la position qu’il essayait de défendre ne se remit jamais de sa gaffe initiale, et le fait qu’une simple gaffe suffise à obscurcir la question importante qui était en jeu montre bien la frivolité intellectuelle qui s’était déjà installée dans la société britannique.
En fait, les preuves avancées par les experts étaient, à leur manière, largement aussi absurdes que les remarques liminaires de Griffith-Jones, et leurs effets bien plus destructeurs. Par exemple, lorsque la très éminente et très cultivée Helen Gardner, l’archétype du professeur du Cambridge, qui avait passé une grande partie de sa vie à étudier les poètes métaphysiques, fut interrogée au sujet de l’emploi répété, pour ne pas dire incessant, du mot « baiser » (fuck) par Lawrence, elle laissa entendre que celui-ci avait en quelque façon réussi à rendre le mot moins obscène et plus raffiné en le débarrassant de ses connotations grivoises. Dans sa dernière plaidoirie devant le jury, Griffith-Jones – aussi absurde, pompeux et vilipendé qu’il ait pu être – se montra bien plus clairvoyant que les experts de la défense au sujet des conséquences sociales probables de l’affaiblissement du tabou concernant l’usage de mots grossiers : « Madame Gardner a dit… « Il me semble que le fait même que ce mot soit utilisé si fréquemment dans le livre diminue le choc initial qu’il crée, à chaque usage successif… » Je suppose que cela est censé constituer une excuse pour l’usage de ce langage. Mais est-ce le cas ? Et si cette affirmation est exacte, n’est-il pas terrible de dire « Tout va bien, si nous oublions le choc causé par l’emploi de ce langage, si nous l’employons un nombre suffisant de fois, plus personne ne sera choqué, tout le monde l’utilisera et tout ira bien ? » N’est-il pas possible d’appliquer le même raisonnement à tout ? Des images pornographiques, si vous les regardez un grand nombre de fois, le choc, l’effet va disparaître, et par conséquent nous pouvons tout inonder d’images pornographiques ! » Madame Gardner, mais pas Griffith-Jones, aurait été surprise si elle s’était trouvée dans mon cabinet quatre décennies plus tard, d’entendre un enfant de trois ans dire à sa mère, qui venait d’interrompre sa tentative de détruire mon téléphone, « Putain, tu fais chier ! »


Les témoins au procès exagérèrent grossièrement, et à mon avis malhonnêtement, les mérites littéraires de Lawrence, pour renforcer les arguments de la défense, celle-ci n’étant en fait qu’un cheval de Troie dans leur campagne pour faire disparaître toutes les limites artistiques et pour éroder les irritantes contraintes posées par la civilisation. Helen Gardner affirma dans son témoignage que, pour estimer la valeur littéraire d’une œuvre, deux considérations rentraient en ligne de compte : ce que l’auteur avait essayé de dire, et s’il avait réussi à le dire. Sur ces deux points, Lawrence échoue, et échoue lamentablement. Bien sûr, que le fils d’un mineur de Nottinghamshire ait pu, à cette époque, écrire un roman était en soi un fait remarquable, ce qui explique qu’il soit devenu la mascotte prolétarienne du groupe de Bloomsbury : mais la rareté de la chose ne doit pas nous aveugler au sujet de sa valeur intellectuelle ou esthétique. Par exemple, la prose de Lawrence réussit l’exploit d’être à la fois
surchargée et insipide. Je trouve le passage suivant en ouvrant le livre au hasard et en mettant le doigt à l’aveugle sur la page : « Elle s’enfuit, et il ne vit rien d’autre que la tête ronde et mouillée, le dos mouillé penché en avant dans sa fuite, les fesses rondes scintillantes : une admirable et peureuse nudité de femelle en fuite. » (« She ran, and he saw nothing but the round wet head, the wet back leaning forward in flight, the rounded buttocks twinkling: a wonderful cowering female nakedness in flight.”) Polonius se serait exclamé : « Très bon, « les fesses rondes scintillantes », très bon ! »
La totale absence d’humour de ce passage (en plus d’être caractéristique) indique un défaut moral profond, dans la mesure où le sens de l’humour requiert un certain sens des proportions. Bien entendu, comme l’a fait remarquer Sommerset Maughan, seul un écrivain très médiocre est toujours à son meilleur ; mais seul un écrivain très mauvais donne aussi souvent le pire de lui-même, comme le fait Lawrence. Le passage suivant rapporte une conversation entre Mellors, le garde-chasse, et le père de Lady Chatterley, Sir Malcolm, après que celle-ci soit tombée enceinte de Mellors :

« C’est seulement quand le café fut servi, et le serveur sorti, que Sir Malcolm, allumant un cigare, dit d’un ton cordial :
- Eh bien, jeune homme, et ma fille ?
Un petit sourire effleura le visage de Mellors.
- Eh bien, monsieur, et votre fille ?
- Vous lui avez bel et bien fait un enfant.
- J’ai cet honneur, ricana Mellors.
- Honneur, grand Dieu !
Sir Malcolm eut un petit rire gras, et se transforma en Ecossais lubrique.
- Honneur ! répéta-t-il. Comment est-ce que ça a marché, l’amour ? Bien, n’est-ce pas ?
- Très bien.
- J’en mettrais ma main au feu ! Ha ! ha ! Ma fille chasse de race. Moi non plus, je ne me suis jamais repenti d’une bonne baise. Bien que sa mère… Ah ! dieux du ciel !
Il roula les yeux vers le plafond ; puis :
- Mais vous l’avez réchauffée, oh, vous l’avez réchauffé, je le vois bien ! Ha ! ha ! C’est bien mon sang qui coule en elle ! Vous avez su y mettre le feu, pour sûr. »

Il serait difficile de trouver un passage plus mauvais, plus grossier, ou plus dépourvu de sensibilité dans toute la littérature anglaise. Son irréalisme est saisissant, bien sûr (et Lawrence prétend être réaliste) : aucun père ne parlerait de sa propre fille de cette manière digne d’un vestiaire masculin, ni aucun veuf de sa défunte femme. Il réduit les relations humaines au plus petit dénominateur possible : les êtres humains deviennent de simples animaux de basse-cour. Et Lawrence approuve Sir Malcolm, il veut nous faire partager l’idée que celui-ci est supérieur aux autres membres de sa classe sociale, parce que plus terrien et animal.
Lawrence prenait son art au sérieux, mais il n’était pas un écrivain sérieux – si par sérieux nous entendons quelqu’un dont la conception de l’existence est intellectuellement ou moralement digne de notre considération. Lawrence met beaucoup de lui-même en Mellors, qui à un moment du livre énonce l’essence de la philosophie de Lawrence, le résumé de toute sa réflexion sur l’existence humaine, son legs à l’humanité : « Je crois en quelque chose. Je crois au fait d’avoir du cœur. Je crois surtout au fait d’avoir du cœur en amour, au fait de baiser en ayant du cœur. Je crois que si les hommes pouvaient baiser avec du cœur, et si les femmes pouvaient accepter leur amour avec du cœur, tout irait bien. » L’idée que la perfection sociale pourrait être atteinte grâce à des relations sexuelles merveilleusement sensuelles entre les hommes et les femmes est un fantasme indigne d’une considération prolongée. Appeler cela une niaiserie adolescente serait faire injure à nombre d’adolescents intelligents. Le fait que tant de gens éminents aient été prêt à témoigner devant le tribunal que Lawrence était un des plus grands écrivains du 20ème siècle, digne d’être comparé, mettons, avec Conrad, est un indice de la perte de goût et de jugement de l’élite. Leur imprimatur a contribué à transformer un mauvais écrivain et un penseur pire encore en une icône culturelle ; et son naturalisme grossier et égotiste a été sans cesse surpassé depuis par encore plus de naturalisme, de grossièreté et d’égotisme.
Cependant le naturalisme n’est pas l’honnêteté ou la fidélité à la vérité – loin de là. Car l’expérience de l’humanité toute entière montre que la vie sexuelle est toujours, doit toujours, être cachée par des voiles plus ou moins opaques si elle doit être humanisée et dépasser le niveau de la pure animalité. De ce qui est secret par nature, c’est-à-dire ce qui est humain et conscient de lui-même, on ne peut pas parler directement : la tentative de le faire mène seulement à la vulgarité, pas à la vérité. La paillardise est le tribut que notre instinct paye à notre besoin de secret. Si vous allez au-delà de la paillardise et que vous soulevez tous les voiles, vous obtenez de la pornographie et rien d’autre. En substance Lawrence était donc un pornographe, mais un pornographe ennuyeux même pour un genre aussi ennuyeux.
La demande n’avait jamais été grande, à part du côté de l’élite, pour assouplir la loi sur la censure : en effet, jusqu’à ce que cette loi soit relâchée le public n’avait montré qu’un appétit très limité pour les œuvres de D.H. Lawrence. Mais à peine la loi avait-elle été assouplie, et le livre publié, qu’un foyer britannique sur quatre en fit l’acquisition. Le génie était bel et bien sorti de la bouteille, l’offre avait créé la demande, et l’appétit vient en mangeant.
C’est un préjugé courant d’affirmer que la censure est mauvaise pour les arts et par conséquent qu’elle est toujours injustifiée ; bien que, si cela était le cas, l’héritage artistique de l’humanité devrait être bien faible et nous devrions vivre dans un âge d’or artistique. Mais si nous ne pouvons pas censurer, nous pouvons du moins juger : et nous devrions répéter sans relâche que D.H. Lawrence et sa progéniture déplorable et stéréotypée, jusqu’à Marilyn Manson et Glen Duncan, avec ses « frissons sombres et sataniques », obscurcissent le monde au lieu de l’éclairer.


mercredi 4 mars 2015

Soumission




Une fois n'est pas coutume, et sans doute pour la dernière fois, votre serviteur s'essaye à la critique littéraire. Ayez un peu d'indulgence pour celui qui n'est pas familier de cet exercice, et bonne lecture tout de même.
 

La dernière phrase de Soumission, « Je n’aurais rien à regretter », m’a immédiatement fait penser à la dernière phrase de L’éducation sentimentale, « C’est là ce que nous avons eu de meilleur. »
A première vue ce parallèle pourrait sembler trompeur, car si la dernière phrase de L’éducation sentimentale est à l’évidence un aveu d’échec, le constat de la distance abyssale qui sépare ce que la nature humaine désire et ce que n’importe quelle réalité sociale peut offrir, la dernière phrase du roman de Houellebecq semble plutôt ouvrir la promesse d’une « deuxième vie, sans grand rapport avec la précédente », et bien plus satisfaisante. Le narrateur n’aura « rien » à regretter du monde qu’il laisse derrière lui, et qui est celui de la civilisation occidentale pourrissante, un monde qui ne lui a apporté aucune vraie satisfaction et qu’il quitte pour entrer dans ce qu’il perçoit vaguement comme une sorte de paradis à sa mesure : un « paradis » fait d’un statut social élevé, de femmes jeunes, soumises, et toujours renouvelées, et de bons petits plats.
Mais nous pouvons remarquer que le narrateur, « François », qui marche manifestement à côté de ses pompes durant tout le roman et qui n’a jamais su être heureux, n’est peut-être pas une autorité très fiable en matière de bonheur. Et que Michel Houellebecq partage peut-être son point de vue ne change rien à l’affaire. Car il est tout à fait clair que, pour entrer dans le paradis terrestre que parait lui offrir sa conversion à l’islam, François devra acquitter un prix : il devra se soumettre, comme l’indique le titre du roman. Il devra dire adieu à la raison et à la liberté, l’islam étant la religion qui n’a de place ni pour l’une ni pour l’autre. Que François n’ait jusque-là guère fait un bon usage de sa raison et de sa liberté explique sans doute qu’il ait l’impression qu’il n’aura rien à regretter, mais il est permis d’être en désaccord avec lui, à la fois dans l’absolu et aussi sur la base du roman lui-même.
En fait, Soumission, tout comme L’éducation sentimentale, appartiennent bien au même genre littéraire, celui du Bildungsroman - bien que le narrateur de Soumission ne soit plus un jeune homme - et tous deux culminent dans un semblable nihilisme. Un nihilisme peut-être plus profond chez Houellebecq, car si l’art pour l’art demeure une possibilité chez Flaubert, un exutoire pour la grande âme de l’artiste, il ne semble pas en aller de même chez l’auteur de Soumission.

La psychologie qui sous-tend le roman de Houellebecq est sommaire, caricaturale peut-être, mais forte : en l’absence de religion seuls subsistent des individus atomisés, en proie à une immense solitude, qui « tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leurs âmes. » Ces plaisirs sont réellement très petits et très vulgaires, puisqu’ils se résument à peu près à deux choses : le sexe et la nourriture, les plaisirs les plus simplement matériels qui soient, en apparence. Bien sûr, chez l’être humain, ces plaisirs peuvent devenir immensément sophistiqués, et très cérébraux. L’être humain est le seul animal qui ait inventé l’érotisme et la grande gastronomie. Mais dans Soumission sexe et nourriture ne sont guère plus que cela : les « dons de Dieu » se résument à la fellation et au poulet rôti, comme le suggère drôlement le narrateur. D’où l’abondance, dans le roman, des notations sexuelles dépourvues de tout érotisme et des notations culinaires réduites à leur plus simples expression, tel que « délicieux. »
Une telle vie est évidemment sinistre, car si les plaisirs les plus animaux sont les seuls qui aient une réalité, les seuls en lesquels peuvent croire des hommes sans Dieu, les êtres humains, ou en tout cas certains d’entre eux, continuent pourtant d’éprouver des élans sublimes, « le goût de l’infini et l’amour de ce qui est immortel. » Le narrateur est bien dans ce cas, qui recherche confusément une religion à laquelle se raccrocher, même s’il ne le formule pas aussi clairement. Il n’est donc pas étonnant qu’il manifeste peu de goût pour la vie, et exprime plusieurs fois une vague envie de mourir.
Cette psychologie sommaire est aussi ce qui explique le rapport que le narrateur entretient avec les femmes, et plus largement qui explique le regard que Houellebecq porte sur les femmes. Dans une société entièrement « matérialiste », où les êtres humains ne parviennent plus à se passionner, mollement, que pour le sexe et la nourriture, le sort des femmes est particulièrement peu enviable. D’une part car leur pouvoir de séduction disparaît bien plus vite que celui des hommes («Je bénéficiai en somme pleinement », remarque le narrateur quadragénaire, « de cette inégalité de base qui veut que le vieillissement chez l’homme n’altère que très lentement son potentiel érotique, alors que chez la femme l’effondrement se produit avec une brutalité stupéfiante, en quelques années, parfois en quelques mois »), et d’autre part car le sexe en tant que tel, séparé des sentiments amoureux, est bien moins satisfaisant pour elles que pour les hommes. On ne sait combien de vies de femmes la négation de ces évidences, au nom de la « libération sexuelle » et de « l’égalité des sexes », a pu briser, mais le nombre doit à l’évidence être très élevé.
Cette malédiction de la condition féminine dans l’Occident finissant est symbolisée par les rencontres du narrateur avec deux femmes de son âge, Aurélie et Sandra : « Quand au présent, il était évident qu’Aurélie n’avait nullement réussi à s’engager dans une relation conjugale, que les aventures occasionnelles lui causaient un dégoût croissant que sa vie sentimentale en résumé s’acheminait vers un désastre irrémédiable et complet. » Pour autant le narrateur, et sans doute l’auteur lui-même, parait n’éprouver que peu de compassion pour la gent féminine dont il décrit le malheur aussi crûment. Probablement car il estime que les femmes – via le féminisme - sont les premières responsables de cette situation désastreuse, et aussi sans doute car les hommes payent également un tribut très élevé au féminisme. Le narrateur lui-même, qui rêve du retour du « patriarcat » tout en étant à peu près dépourvu des qualités viriles que l’on serait en droit d’attendre d’un père et d’un chef de famille, n’est-il pas une parfaite illustration de ce désarroi psychologique profond qui frappe le mâle occidental moyen ?

Le narrateur est un intellectuel professionnel, théoriquement payé par les pouvoirs publics pour réfléchir et transmettre son savoir. Bref, c’est un universitaire. Mais, en l’absence de recherche de la vérité, et en définitive de poursuite de la sagesse, la vie intellectuelle apparait rapidement comme dépourvue de sens, et de satisfactions qui lui soient propres ; car les petits plaisirs d’amour-propre qu’un universitaire peut retirer de son activité, par exemple publier dans une revue ou une édition prestigieuse (« La pléiade »), ne peuvent pas, en toute rigueur, être classés parmi les plaisirs intellectuels. François ne retire donc aucune satisfaction particulière de sa profession, si ce n’est peut-être de pouvoir coucher facilement avec des étudiantes car, pour des raisons peu compréhensibles, les jeunes et jolies jeunes femmes semblent se laisser facilement séduire par cet homme sans qualités et neurasthénique. Pour François, l’expression « vie de l’esprit » est vide de sens, et tout professeur d’université qu’il soit sa vie est ordonnée essentiellement autour de sa « bite » et de son estomac. Pourtant, les pulsions demeurent, même lorsque nous avons perdu tout espoir de les satisfaire. Aussi François est-il vaguement tourmenté par la conscience que, depuis sa thèse, sa vie intellectuelle s’est réduite comme peau de chagrin et que le peu de désir de savoir qu’il avait pu posséder en lui s’est évaporé comme neige au soleil. Un peu de la même manière que les pulsions érotiques demeurent en lui, même en l’absence d’éros, et l’envie de vivre, même en l’absence de raisons de vivre. Son âme a ses besoins, au même titre que son corps, mais il ignore comment les contenter car il est intimement persuadé qu’il n’a pas d’âme et qu’il n’est qu’un corps.
Par ailleurs, les deux personnages du roman qui font manifestement la plus forte impression sur lui l’impressionnent avant tout par leur clairvoyance, pour ne pas dire par leur supériorité intellectuelle. Ils savent, ou paraissent savoir des choses que François ne sait pas et qui l’intéressent vivement. L’un d’eux, Godefroy Lempereur, est un tout jeune homme qui débute dans la carrière universitaire. L’autre, Robert Rediger, est plus âgé que François et s’apprête à prendre la présidence de son université, ainsi qu’à grimper les échelons du pouvoir au sein du nouveau régime islamique qui s’installe en France. Tous deux partagent la caractéristique d’avoir appartenu au mouvement politique dit des « identitaires ».
Un autre personnage du roman, il est vrai, parait posséder une sorte de savoir supérieur, et à ce titre intéresse un moment François. Il s’agit du mari de sa collègue, Marie-Françoise Tanneur, lequel travaille à la DGSI. Mais cet homme à l’apparence désuète appartient à un monde qui est en train de disparaitre. Il n’a plus sa place dans la France d’après, comme l’indique suffisamment le fait qu’il soit mis à la retraite et qu’il se retire dans un petit village reculé du Lot, Martel. Un lieu hautement symbolique, et même doublement symbolique, puisque proche de Rocamadour, où François fera un premier essai, infructueux, pour renouer avec le catholicisme de ses ancêtres. Ces exploits guerriers – Charles Martel repoussant les Arabes – et cette foi profonde – la Vierge noire de Rocamadour – qui ont fondé l’Occident chrétien appartiennent irrévocablement au passé et doivent désormais laisser la place à un « accommodement », une « alliance » avec l’islam, comme le suggère paisiblement l’ancien de la DGSI.

L’accommodement avec l’islam est précisément ce que conseille Rediger à François, et même un peu plus qu’un accommodement, puisqu’il lui propose de se convertir, comme lui-même l’a fait il y a quelques années. Rediger est sans conteste le personnage supérieur du roman : intelligent, séduisant, cultivé, ayant réussi socialement et commençant tout juste une carrière politique qui s’avère très prometteuse, il concentre tout ce que François peut désirer ou admirer, et il parait au surplus avoir des réponses aux grandes questions métaphysiques qui, malgré lui, tourmentent le narrateur de Soumission. Les raisons qu’il donne à François pour le rallier à l’islam sont donc, en quelque sorte, le sommet de ce roman à thèse, ou de cet essai qui se cache sous la forme d’un roman, et le discours que Houellebecq prête à Rediger est certainement l’une des intuitions les plus brillantes du romancier : « l’ensemble de l’article n’était qu’un énorme appel du pied à ses anciens camarades traditionnalistes et identitaires. Il était tragique, plaidait-il avec ferveur, qu’une hostilité irraisonnée à l’islam les empêche de reconnaitre cette évidence : ils étaient, sur l’essentiel, en parfait accord avec les musulmans. Sur le rejet de l’athéisme et de l’humanisme, sur la nécessaire soumission de la femme, sur le retour au patriarcat : leur combat, à tous points de vue, était exactement le même. Et ce combat nécessaire pour l’instauration d’une nouvelle phase organique de civilisation ne pouvait plus, aujourd’hui, être mené au nom du christianisme ; c’était l’islam, religion sœur, plus récente, plus simple et plus vraie (…), c’était l’islam donc, qui avait aujourd’hui repris le flambeau. »
De fait, bien que les « identitaires » soient, dans le roman comme dans la réalité, les plus en pointe dans le combat contre l’islam, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi Houellebecq fait des identitaires des musulmans en puissance.
L’islam est la religion qui ne connait ni la raison, ni la liberté. Le mouvement identitaire est, lui, une tentative de fonder un ordre politique prérationnel et « organique », un ordre politique qui reposerait sur « l’identité » - c’est-à-dire sur la « culture » entendue comme une sorte de personnalité collective se développant spontanément au cours des âges, telle une espèce d’organisme vivant - ou sur la race, au sens le plus biologique du terme. Tout comme son lointain ancêtre, la culture, « l’identité » est une notion essentiellement réactive, élaborée en opposition à l’ordre politique moderne, celui fondé sur les droits de l’homme, le commerce, et la conquête de la nature. Les identitaires, pourrait-on dire, cherchent à dépasser par le bas ce qu’ils perçoivent comme les impasses de la démocratie libérale, à savoir le relativisme, l’atomisation de la société, l’incapacité à défendre ce qui est à soi, l’incapacité à se consacrer à une cause plus grande que soi, le culte abrutissant des jouissances corporelles et, last but not least, le chaos amoureux engendré par l’indifférenciation des sexes. Face à tout cela, les identitaires cherchent à fonder une communauté « organique » dans laquelle l’individu se perdrait, qui donnerait sens à l’existence de chacun et force à la collectivité. Ils recherchent une transcendance sans Dieu, car il leur parait impossible de bâtir un ordre politique solide qui ne repose pas sur une forme ou une autre de transcendance, mais ils n’imaginent pouvoir trouver cette transcendance que dans l’Histoire.
Ce qu’ils rejettent, en définitive, c’est la raison, et la liberté individuelle qui en est le corolaire inévitable, car ils identifient la raison avec le rationalisme moderne. Ils identifient la raison avec les Lumières. Ce faisant ils s’éloignent irrésistiblement du christianisme, qui est censé être une partie de leur « identité », et ils se rapprochent inévitablement de l’islam, qu’ils sont censés combattre. Et le fait que, dans Soumission, la quête « identitaire » finisse par conduire à la conversion à l’islam est approprié, car la transcendance sans Dieu ne sera toujours, pour la plupart des hommes, qu’un pauvre substitut à la transcendance divine. L’islam, pourrait-on dire, est la vérité effective du mouvement « identitaire. » Et on pourrait ajouter que ce mouvement partage un autre trait avec l’islam : la survalorisation de la virilité, en réaction aux excès du féminisme et par dégoût de la société sexuellement neutre. Ce qui contribue sans doute à expliquer qu’il attire surtout des jeunes hommes, dont beaucoup, on peut le soupçonner, se rêvent confusément en Mad Max entouré de femelles énamourées, dans le chaos qui suivra la chute inévitable du « système. »
Ces jeunes gens romantiques, au vrai sens du mot, marchent ainsi, probablement sans le savoir ni le vouloir, sur les traces d’autres jeunes gens qui, voici un peu moins d’un siècle, ont fini par embrasser la barbarie la plus brutale et la plus obscurantiste par une haine compréhensible, mais déraisonnable, de la civilisation facile et partiellement corrompue dans laquelle ils vivaient. L’islam aux sirènes duquel cède le narrateur est la version contemporaine de cette tentation très ancienne, la tentation de dire adieu à la raison et à la liberté au nom de la « morale » et de la « transcendance. » Le narrateur, bien que professeur de littérature, n’a malheureusement pas assez de littérature en lui pour connaitre, ou pour se souvenir, de cet avertissement formulé il y a longtemps par un immense écrivain : « Méprise seulement la raison et la science, la plus haute puissance de l’homme, et tu seras entièrement à ma merci. »
Contrairement à ce que pense François, et peut-être Michel Houellebecq lui-même, nous avons beaucoup à perdre et à regretter.