Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 3 décembre 2014

Ce que veulent les hommes



 
Ci-dessous un article dont la longueur ne devrait pas vous effrayer car je le crois facile à lire – même s’il n’a pas été facile à traduire – et dont le sujet devrait, me semble-t-il, en intéresser plus d’un et, peut-être surtout, plus d’une.
Pour ceux de mes lecteurs qui trouveraient que cet article fait la part trop belle au point de vue des femmes et qu’il oublie un peu trop ce que les hommes pourraient avoir à dire pour se défendre – et les reproches qu’ils pourraient adresser à ces dames – qu’ils se rassurent : il y aura une « suite » dans quelques semaines. Mais je n’en dis pas plus. Chaque chose en son temps.
Bonne lecture !

Child-Man in the promised land


Kay S. Hymowitz, The City Journal, winter 2008


Nous sommes en 1965 et vous êtes un homme blanc de 26 ans. Vous travaillez dans une usine, ou bien peut-être pour un courtier en assurance. Dans l’un et l’autre cas, vous êtes marié, probablement depuis quelques années déjà ; vous avez rencontré votre femme au lycée, qui était dans la classe jumelle de la vôtre. Vous avez déjà un enfant, et un autre est en route. Pour le moment vous louez un étage dans la maison double de vos parents mais vous économisez pour acheter une maison à trois chambres dans la ville d’à côté. Eh oui, vous êtes un adulte !
Et maintenant, transportez-vous au 21ème siècle. Vous avez toujours 26 ans. Vous êtes sorti de l’université et vous travaillez dans un open-space au sein d’une grande entreprise de services financiers à Chicago. Vous vivez dans un appartement avec quelques copains célibataires. Pendant votre temps de loisir, vous jouez au basket avec vos potes, vous téléchargez les dernières chansons alternatives à la mode sur iTunes, vous vous amusez sur la Xbox 360. Vous prenez tranquillement une douche pour vous délasser, vous mettez quelques produits de beauté sur votre visage et vos cheveux – et c’est parti pour les bars et les soirées, où vous rencontrez des filles de toutes tailles et de tous coloris, qui souvent finissent dans votre lit. Elles viennent de partout : Californie, Tokyo, Alaska, Australie. Une femme ? Des enfants ? Une maison ? Vous rigolez ?
Il n’y a pas si longtemps, le vingtcinquenaire moyen avait franchi la plupart des étapes vers l’âge adulte – baccalauréat, indépendance financière, mariage, enfants. De nos jours il s’attarde – avec bonheur – dans un état hybride fait de semi-adolescence, d’un point de vue hormonal, et d’autonomie responsable. Ces limbes, qui ont mis des décennies à se déployer, ne sembleront peut-être nouvelles à personne, mais en réalité elles sont pour le début du 21ème siècle ce que l’adolescence fut pour le début du 20ème siècle : une transformation sociologique de première ordre ayant des implications économiques et culturelles profondes. Certains appellent cette période « l’émergence de l’âge adulte », d’autres « l’adolescence prolongée » ; David Brooks y est récemment allé de sa proposition avec « les Années d’Odyssée », « une décennie d’errance ».
Mais tandis que nous nous débattons avec le nom de cette période, il est temps d’affirmer ce qui est désormais une évidence pour des légions de jeunes femmes frustrées : le séjour dans les limbes ne fait pas ressortir ce qu’il y a de meilleur chez les jeunes hommes. En ce qui concerne les femmes, vous pourriez soutenir que l’âge adulte émerge naturellement. Les femmes célibataires entre vingt et trente ans rejoignent les rangs d’un nouvel ordre mondial féminin, dépassant les hommes à la fois à l’école et dans un environnement professionnel de plus en plus accueillant pour elles, tout en meublant leurs loisirs avec du shopping, des voyages, des dîners entre amies. Les jeunes hommes célibataires, en comparaison, paraissent souvent flotter dans un univers ludique fait de beuveries, de coucheries d’un soir, d’heures passées à jouer à Halo 3 et, dans bien des cas, de sous-performance. Avec eux, l’âge adulte semble s’éloigner.

Freud a posé cette question fameuse : « que veulent les femmes » ? En revanche Freud n’a pas demandé ce que veulent les hommes – sans doute a-t-il pensé qu’il saurait bien répondre à cette question là. Mais c’est une question à laquelle les publicitaires, les responsables de médias et les producteurs de biens culturels ont beaucoup réfléchi ces dernières années. Ils s’intéressent particulièrement aux jeunes hommes célibataires pour deux raisons : ils sont bien plus nombreux qu’avant et ils ont en général de l’argent à dépenser. Voyez plutôt : en 1970, 69% des hommes blancs âgés de 25 ans et 85% de ceux âgés de 30 ans étaient mariés ; en 2000 les chiffres étaient de seulement 33% et 58%, respectivement. Et le pourcentage de jeunes hommes qui ont la bague au doigt continue de décliner pendant le temps où vous lisez ceci. Les données du bureau du recensement montrent que l’âge moyen du mariage pour les hommes est passé de 26,8 ans en 2000 à 27,5 ans en 2006 – une évolution spectaculaire pour un si court laps de temps.
Cela représente des dizaines de millions de jeunes hommes supplémentaires à être bienheureusement libres de toutes charges liées à un emprunt immobilier, à une femme, à des enfants. Historiquement, les responsables du marketing considéraient ce groupe comme un « public insaisissable » - le terme est perpétuellement accolé aux « hommes entre 18 et 34 ans », dans le jargon des publicitaires – largement insensible aux plaisirs des magazines, de la télévision, ainsi qu’aux expéditions dans les magasins afin d’acheter les produits vantés par ces médias. Mais, vers le milieu des années 1990, alors que les rangs des jeunes hommes célibataires enflaient, les responsables du marketing ont commencé à trouver les moyens d’attirer leur attention. Un moment important fut l’arrivée sur les côtes américaines, en avril 1997, de Maxim un « magazine pour mecs » très populaire au Royaume-Uni.
Maxim se voulait l’anti Playboy et l’anti Esquire ; son propriétaire mauvais-garçon, Felix Dennis, se moquait ouvertement de ces publications célèbres et de leurs formules usées. Au lieu de cela, déclara-t-il par la suite, les créateurs du magazine adoptèrent une « méthodologie surprenante, celle consistant à demander à vos lecteurs ce qu’ils désirent… et ensuite à le leur fournir. »
Et qu’est-ce donc exactement que désiraient ces lecteurs – de sexe masculin, non mariés, 26 ans de moyenne d’âge, revenu annuel moyen de 60 000$ à peu près - ? Comme dirait le philosophe : « à ton avis, duschnok ? ». Maxim tartina ses unes et ses pages intérieures de pinups aux lèvres siliconées, aux cheveux ébouriffés et aux sous-vêtements minimalistes et, pour le cas où cela ne suffirait pas, inscrivit partout en lettres capitales SEXE ! CHAUD ! COQUIN ! Et ça marcha. Plus que n’importe quel magazine masculin avant ou après, Maxim s’empara de ce marché insaisissable des hommes-âgés-de-18-à-34-ans-célibataires-et-diplômés et s’enorgueillit bientôt d’environ deux millions et demi de lecteurs – plus que GQ, Esquire et Men’s journal réunis.


Les couvertures montrant des modèles de Victoria’s secret ne suffisent pas à expliquer l’attraction des jeunes hommes célibataires pour Maxim. Après tout, il existait déjà de très nombreuses publications bas de gamme exhibant le genre de couvertures salaces propres à titiller le cerveau reptilien du jeune mâle. Non, ce qui distinguait Maxim des autres magazines pour hommes, c’était le ton. Vous y retrouviez l’ambiance de la colocation estudiantine lorsque les mecs glandouillent au salon ; lorsqu’ils se charrient et saluent bruyamment leurs réparties en se tapant dans la main ; lorsque les gadgets sont trop cools ; les rocks stars, les héros sportifs, et les batailles de cyborg trop géniales ; le travail et Joni Mitchell trop nazes ; et les meufs simplement chaudes – ou pas. « Est-ce qu’il y a des boulots sympas en rapport avec la bière ? » demandait un lecteur dans un récent numéro de Maxim. Réponse : responsable marketing, testeur de bière, et maitre de chai.
Maxim a demandé aux jeunes hommes célibataires ce qu’ils désiraient, et a appris qu’ils ne voulaient pas grandir. Quoi que vous puissiez dire au sujet de Playboy ou Esquire, il est indéniable qu’ils s’efforçaient de donner de leur lecteur l’image d’un homme cultivé et au courant des dernières tendances ; selon la formule célèbre – et, vue d’aujourd’hui, risible – employée par Hugh Hefner dans un des premiers numéros de Playboy, son lecteur idéal aime à « inviter chez lui une connaissance féminine pour une tranquille discussion à propos de Picasso, de Nietzsche, du jazz, du sexe. » En entendant cela, le jeune type qui lit Maxim aurait envie de casser quelque chose. Il préférerait oublier qu’il a jamais été à l’école.
Maxim est tout prêt à lui rendre ce service. Les éditeurs s’efforcent d’éviter que l’esprit de leurs lecteurs ne vagabonde, avec des articles comme « confessions d’un videur d’un club de striptease. » Mais ils s’appuient surtout sur des pages pleines de photographies vantant le dernier skateboard, le dernier jeu vidéo, le dernier caméscope et autres produits technologiques, accompagnées occasionnellement d’une interview avec, mettons, Kid Rock – le tout avec le strict minimum de texte requis pour distinguer un magazine d’un catalogue publicitaire ou d’un calendrier de Pinups. La philosophie de Playboy n’était sans doute pas du Aristote, mais c’était, à sa manière, une tentative de définir ce qu’est la vie bonne. Le lecteur de Maxim préfère les listes, qui gagnent en brièveté ce qu’elles perdent en profondeur : « Les dix plus grands héros de jeu vidéo de tous les temps », « Les cinq femmes vivantes les moins sexy », « Seize personnes qui ont vraiment l’air de sentir le bouc », et ainsi de suite.
Pour autant, Maxim est loin d’être stupide, comme le montre son autodérision. L’homme-enfant lecteur de Maxim s’enorgueillit de son manque de prétention, de son côté mec assumé. Entre ses lignes, le magazine semble dire : « Nous sommes justes une bande mecs au sang chaud, nous ne sommes pas des hommes sensibles, et alors ? » Comment interpréter autrement un article tel que : « Comment faire croire à votre petite amie que la mort de son chat était un accident ? » « La seule chose qui soit pire qu’une série télé avec des médecins, c’est une série télé avec des femmes médecin stupides que nous sommes forcés de regarder ou sinon nos petites amies refuseront d’avoir des rapports sexuels avec nous, » grommellent les éditeurs à propos de la série à succès (chez les femmes) Grey’s anatomy.
Le genre homme-enfant popularisé par Maxim est devenu banal, ce qui peut expliquer que les ventes du magazine aient été suffisamment molles pour que Dennis le revende, l’été dernier. Vous êtes un homme de 26 ans et vous voulez de l’humour de carabin et de quoi satisfaire vos instincts machos ? Il existe maintenant un buffet culturel débordant de nourriture rien que pour vous. Commençons par les nombreux films disponibles dans tous les genres qui plaisent aux hommes : films de science-fiction comme Transformers, films d’action et polar comme American Gangster, comédies comme Superbad et la série apparemment infinie de films qui ont pour vedettes Adam Sandler, Jim Carrey et le « Frat Pack[1] », ainsi que USA Today a surnommé le groupe de jeunes comédiens comprenant Will Ferrell, Ben Stiller, Vince Vaughn, Owen et Luke Wilson, Jack Black, et Steve Carell.


Avec un talent certain pour la comédie physique et vulgaire, la gaieté juvénile, et l’auto-humiliation les membres du « Frat Pack » sont pour les hommes-enfants l’équivalent de vedettes plus classiques, comme George Clooney et Brad Pitt, que les femmes et les éditeurs d’Esquire adorent. Dans Old School (« Retour à la fac »), trois trentenaires décident de monter une confrérie étudiante. Frank the tank – Frank le tonneau – (le surnom fait allusion à sa capacité à absorber de l’alcool), joué par Ferrell, cours à travers le campus en exhibant ses fesses blanches et flasques ; une scène culte chez les hommes-enfants. Dans 40 years old virgin (« 40 ans, toujours puceau »), sorti en 2005, Carell joue un nerd d’âge moyen qui possède une vaste collection de figurines mais n’a jamais joué à la poupée. Dans une des scènes que les hommes préfèrent, une esthéticienne épile la poitrine hirsute de Carell ; comme l’a fait remarquer Carell ensuite, cette scène était « vraiment un truc de mec. Il y a cette nature sadique des hommes qui fait qu’ils aiment voir d’autres hommes souffrir dans des situations qui ne menacent pas leurs vies. »
En dépit du fait que les grandes chaines de télévision doivent observer une certaine retenue, la télévision propose elle aussi quantité de « distractions débiles » (stupid fun, comme Maxim appelle l’une de ses rubriques), d’humour grossier, et même de sadisme léger, pour le public des hommes-enfants. Cet état de fait est plus récent que vous ne pourriez le penser. En dehors des programmes sportifs et des Simpsons, qui sont apparus au début des années 1990, il n’y avait pas grand-chose à cette époque pour donner envie aux jeunes hommes de s’emparer de la télécommande. La plupart des émissions en prime-time visaient les femmes et les familles, deux publics dont les goûts étaient aussi étrangers aux mecs que l’usage du rince-doigts.
Aujourd’hui l’homme-enfant peut trouver des chaines entières dédiées à ce qui l’intéresse : Spike TV diffuse des matchs de catch, des rediffusions de Star Trek, et la série policière high-tech CSI (Les experts) ; Blackbelt TV (« Kicks, Flicks, and Chicks ! ») diffuse des arts martiaux 24h/24 ; partout vous trouvez de la science-fiction. Il y a plusieurs années de cela la chaine de télévision Cartoon Network a flairé elle aussi le potentiel de marché que représentent les hommes-enfants et a lancé Adult Swim qui diffuse tard dans la nuit des dessins animés « adultes » comme Family Guy (Les Griffin) et Futurama, une série culte co-créée par l’inventeur des Simpsons, Matt Groening. Adult Swim a mordu sur l’audience masculine de David Letterman et Jay Leno, attirant ainsi les annonceurs publicitaires dorés sur tranche, comme Saab, Apple, et Taco Bell ; les hommes-enfants, cela ne surprendra personne, consomment énormément de fast-food.
Le géant du câble, Comedy Central, peut également baiser les pieds chaussés de Sneakers de l’homme-enfant pour son succès. A son début, au commencement des années 1990, Comedy Central proposait de vieilles comédies, quelques one-man-show, et avait peu de spectateurs. Les années suivantes, elle connut quelques succès avec des émissions comme « Politiquement Incorrect ». Mais c’est en 1997 – la même année où Maxim arriva en Amérique – que la chaine mis la main sur la poule aux œufs d’or avec une série animée mettant en scène des petits garçons de huit ans au langage très vert. Avec son humour mordant s’attaquant à tout ce qui est sacré et bien élevé, South Park était comme un sifflet pour chien que seuls les jeunes hommes célibataires pouvaient entendre. La série devint la plus forte audience sur le câble pour cette catégorie d’âge.
En 1999, la chaine doubla la mise avec The Man Show, célèbre pour ses « Nénettes » (des jeunes femmes à demi nues dotées de « nénés » particulièrement développés), ses interviews de stars du porno, ses chansons à boire, et un générique qui conseillait : « Quit your job and light a fart/Yank your favorite private part » (« quitte ton boulot et pète un coup/agrippe à deux mains ton joujou »). C’était « comme Maxim à la télévision », déclara un des responsables de la chaine à Media Life. Les spectateurs de Comedy Central, dont presque les deux-tiers sont des hommes, ont fait du Daily Show et de The Colbert Report des sortes de monuments culturels et ont lancé la carrière de stars comme Bill Maher, Jimmy Kimmel, Dave Chapelle et, tout particulièrement, du présentateur du Daily Show, Jon Stewart – qui a déjà présenté la cérémonie des Oscars et qui s’apprête à le faire à nouveau, le parfait symbole de la popularisation des goûts des jeunes hommes célibataires.


Rien n’atteste mieux de la puissance économique et culturelle grandissante de ces jeunes hommes célibataires que les jeux vidéo. Dans le temps, les jeux vidéo étaient pour les petits garçons et les petites filles – en fait, surtout pour les petits garçons – qui aimaient tellement jouer sur leur Nintendo qu’ils ne sortaient plus jouer à la balle, du moins est-ce le genre de plainte que l’on entendait. Ces petits garçons ont grandi pour devenir des hommes-enfants qui jouent aux jeux vidéo, transformant ainsi une industrie confidentielle en un géant économique valant 12 milliards de Dollars. Les hommes âgés de 18 à 34 ans sont désormais les plus gros joueurs ; selon Nielsen Media, presque la moitié – 48,2% - des hommes américains dans cette tranche d’âge ont utilisé une console durant les trois derniers mois de l’année 2006, et ils l’ont fait en moyenne deux heures et 43 minutes par jour. (C’est 13 minutes de plus que les 12-17 ans, qui à l’évidence ont plus de responsabilités que les vingtenaires d’aujourd’hui). Les jeux – les jeux en ligne aussi bien que les nouvelles et les informations concernant les jeux – arrivent souvent en tête dans les enquêtes mensuelles sur l’usage d’internet.
Et le foyer, doux foyer médiatique de l’homme-enfant est internet, là où aucun censeur importun, aucun annonceur frileux ne vient brider ses désirs. Certains sites, comme MensNewsDaily sont des sites d’information pointus. D’autres, comme AskMen.com, qui revendique 5 millions de visiteurs par mois, publie des articles comme « Comment coucher avec une écolo ? » dans le meilleur style des auto-parodies de Maxim. « Comment une catastrophe environnementale ambulante comme vous, conducteur de SUV et utilisateur de gobelets en plastique, est-il censé pouvoir en mettre une dans son lit ? » demande l’article. Réponse : faites du yoga, allez à des conférences sur l’environnement ou dans les librairies progressistes (« mais faites attention aux lesbiennes ! »).
D’autres sites, comme MenAreBetterThanWomen.com, TheBestPageInTheUniverse.com et DrunkausaurusRex.com ne se contentent pas des blagues potaches et des taquineries gentilles à l’égard des femmes dans le style de Maxim et donnent franchement dans la méchanceté. Les hommes qui trainent sur ces sites s’enorgueillissent d’être des « salopards » et considèrent l’autre sexe avec amertume. Un misogyne est « un homme qui détestent les femmes autant qu’elles se détestent entre elles, » écrit l’un d’eux sur MenAreBetterThanWomen. Un autre ironise sur les « questions-pièges typiques des femmes - Est-ce que ça me donne l’air grosse ? Avec laquelle de mes amies est-ce que tu coucherais si tu étais obligé ? Tu aimes vraiment les clubs de striptease ? » Ceux qui ont écrit le cinquième amendement[2] l’ont fait parce que leurs femmes les rendaient complètement barjots en leur posant des questions auxquelles ils auraient préféré refuser de répondre. »
Ce que vous entendez là, ce sont les femmes qui ne rient pas. Oh, bien sûr, certaines femmes adorent les hommes-enfants et leurs blagues estudiantines/scatologiques ; à peu près 20% des lecteurs de Maxim sont des femmes et on peut penser que toutes ne font pas des recherches sur les relations hommes/femmes. Mais, pour beaucoup des représentantes du beau sexe, l’homme-enfant est soit un mystère irritant soit une source de souffrance. Sur les sites de discussion, dans le courrier des lectrices, autour de la machine à café, et dans la littérature de filles (chik lit), les mots « hommes » et « immatures » semblent unis pour l’éternité. Les femmes se plaignent du syndrome de Peter Pan – le terme existe depuis les années 1980 mais il a refait surface – des « Monsieur Pas Prêt » et des « Monsieur Pas Maintenant. » Sex and the city a fait la chronique des frustrations de quatre femmes trentenaires aux prises avec des hommes immatures, goujats, et qui refusent de s’engager, pendant six saisons à succès.
Naturellement, les femmes s’interrogent : comment cette créature perverse est-elle apparue ? La théorie la plus courante vient des universitaires et des intellectuels influencés par le féminisme, qui voient dans les médias pour mecs la preuve d’un backlash contre les femmes, une crise de masculinité. Selon ces penseurs, les hommes se sentent menacés par l’émancipation des femmes et, dans leur anxiété, ils s’accrochent à des rôles démodés. L’hyper-masculinité de Maxim et compagnie ne reflète pas de véritables propensions masculines ; celle-ci est au contraire « construite » par des médias rétrogrades.


Le fait que les garçons acclament des héroïnes féminines, comme Buffy la tueuse de vampires, tout autant que Chuck Norris, va quelque peu à l’encontre de cette théorie. Mais elle comporte une part de vérité. Les hommes des nouveaux médias sont en mode contre-attaque en grande partie parce qu’ils croient que les féministes se mettent en travers de leur chemin en tant que gardiennes des médias – comme impresarios, éditeurs, producteurs, et autres choses du même genre - qui ne comprennent pas, ou n’acceptent pas, « les hommes qui se comportent comme des hommes. » Et ils font joyeusement la nique aux censeurs du politiquement correct. Dans un épisode de South Park, le panda du harcèlement sexuel (The Sexual Harrassment Panda), une mascotte qui met en garde les écoliers contre le fléau du harcèlement sexuel, est renvoyé après que son petit laïus ait déclenché une avalanche de poursuites judiciaires absurdes. Dans Maxim les lecteurs peuvent trouver des articles comme « Comment guérir une féministe », dont l’une des recommandations est « prétendez que vous partagez ses convictions » en posant des questions telles que, « Le mariage de Gloria Steinem a-t-il été une défaite pour le féminisme ? »
Dans la mesure où ces nouveaux médias pour mecs sont une révolte contre le féminisme, ils font partie d’une histoire beaucoup plus vaste et plus longue, l’histoire du rapport difficile que les hommes entretiennent avec l’ordre bourgeois. Les jeunes hommes célibataires qui apprécient Maxim ou South Park n’aiment sans doute pas Gloria Steinem, mais ils ne sont pas davantage prêt à écouter tous ceux qui lui disent comment se comporter – les professeurs, les nutritionnistes, les prohibitionnistes, les végétariens, les bibliothécaires, les dames patronnesses, les conseillers et les moralistes de tous poils. En réalité, les hommes ont toujours recherché un aspect antisocial, voire anarchique, dans leur culture populaire. Dans un essai célèbre, Barbara Ehrenreich avait soutenu que l’arrivée de Playboy en 1953 représentait le début d’une rébellion masculine contre le conformisme de la vie familiale des années 1950 et contre les valeurs de la classe moyenne, comme le devoir et la maîtrise de soi. Elle citait ainsi un des premiers articles de Playboy se plaignant : « tout ce que veut la femme, c’est la sécurité. Et elle est parfaitement disposée à écraser l’esprit aventureux et épris de liberté de l’homme pour y parvenir. » Même le nom du magazine, faisait remarquer Ehrenreich, « était un défi à la convention de la maturité durement acquise. »
Ehrenreich avait raison au sujet de l’impulsion séditieuse qui se trouvait derrière Playboy, mais elle se trompait au sujet de sa nouveauté. La résistance masculine à l’ordre domestique bourgeois était à l’œuvre depuis que la famille était devenue bourgeoise. Dans A man’s place, l’historien John Tosh situe les racines de cette rébellion au début du 19ème siècle, lorsque les comportements attendus de la part des hommes de la classe moyenne commencèrent à s’éloigner de l’attitude distante qui prévalait du mauvais temps du patriarcat. Dans le nouvel ordre bourgeois, le foyer se devait d’être un havre de paix dans un monde impitoyable, dans lequel l’affection et l’intimité étaient les vertus cardinales. Mais, selon Tosh, il ne fallut pas longtemps pour que les hommes expriment de la frustration avec la domestication bourgeoise : ils allèrent chercher les sensations fortes et la camaraderie masculine dans l’entreprise coloniale, dans les livres d’aventure d’auteurs comme Stevenson, et en allant « au club. »
Au début du 20ème siècle, l’émergence du marché de masse aux Etats-Unis offrit de nouveaux exutoires pour les passions viriles qui se tenaient gauchement assises dans le salon bourgeois.
D’où la parution de titres comme Field and Stream et Man’s adventure, de même que des productions plus sulfureuses comme Escapade et Caper. Lorsque les téléviseurs arrivèrent sur le marché, à la fin des années 1940, c’était la diffusion des combats de poids moyens et des matchs de football qui amenait papa à faire cette grande dépense ; de nos jours encore, ce sont les évènements sportifs – ces empoignades guerrières civilisées - qui le retiennent collé au fauteuil du salon alors qu’il devrait être en train de plier le linge.


Mais cette histoire laisse entrevoir une vérité peu agréable au sujet du nouveau jeune homme célibataire : il est immature parce qu’il peut l’être. Nous pouvons discuter à perte de vue pour savoir si la « masculinité » est naturelle ou bien construite – si les hommes sont spontanément cavaleurs, agités, et négligés, ou bien s’ils sont socialisés de cette manière – mais il n’est pas possible de nier la leçon qu’offre le marché médiatique actuel : donnez aux jeunes hommes le choix entre des œuvres sérieuses d’une part et, d’autre part, des top-modèles de Victoria’s Secret, des batailles de cyborgs, des toilettes qui explosent, et la NFL[3], et ce sont les top-modèles, les cyborgs, les toilettes, et la NFL qui l’emportent, et de loin. Pour une raison ou une autre, l’adolescence semble être l’état par défaut du jeune homme, prouvant ainsi la vérité de ce que les anthropologues ont découvert dans toutes les cultures : ce sont le mariage et les enfants qui transforment les garçons en hommes. Maintenant que le jeune homme célibataire peut repousser la perspective de fonder une famille dans un futur lointain et nébuleux, il peut essayer de rester un homme-enfant, et il le fera. Le pater-familias d’hier ou le père de famille bourgeois des années 1950 pouvait éventuellement chercher à échapper aux obligations de l’âge adulte à travers des rêves d’aventures en haute mer, de pinups, ou à travers la guerre sublimée du terrain de football, mais une pression sociale considérable s’exerçait sur lui pour qu’il se comporte en homme. Non seulement personne aujourd’hui ne demande au vingt ou trentenaire de devenir un mari et un père responsable – c'est-à-dire, de grandir – mais en plus un marché échappant à tout contrôle lui fournit tout ce dont il a besoin pour s’installer indéfiniment au paradis de cochonnet.
Et ce paradis peut devenir une sacrée porcherie. Prenez par exemple Tucker Max, dont le site éponyme a beaucoup de succès auprès de ses pairs. Dans un autre temps, Max aurait été considéré comme « une bonne prise ». Beau garçon, ambitieux, diplômé de l’université de Chicago et de la faculté de droit de Duke. Mais, dans un monde ou les hommes-enfants peuvent s’épanouir, il a trouvé plus à son goût – et remarquablement facile – de poursuivre une autre carrière : celle de « trou-du-cul » professionnel. Max écrit ce qu’il prétend être des « histoires vraies à propos de mes soirées de vingtenaire ordinaire » - boire comme un trou (UrbanDictionary.com range Tucker Max Drunk ou TDM parmi les synonymes de « s’effondrer ivre mort »), se battre, laisser un peu partout du vomi et des excréments à nettoyer aux autres, et, surtout, coucher avec d’innombrables filles rencontrées « au hasard » - étudiantes, serveuses à Las Vegas, stripteaseuses à Dallas, et membres des Juniors Leagues en plein délire érotique.
Tout au long de ses aventures, Max – tel un petit enfant qui en serait resté aux alentours du stade œdipien – est obsédé par son pénis et son « cul ». Il est totalement dépourvu de conscience – « l’anxiété féminine, c’est le cadeau perpétuel », écrit-il à propos de ses efforts pour miner la confiance en elles-mêmes de ses proies, afin de les séduire plus facilement. Pensez à Max comme au dernier rejeton d’un Hugh Hefner vieillissant et génétiquement déficient, et à son site internet et à son best-seller, J’espère qu’ils servent de la bière en enfer, comme une preuve du profond déclin de la culture masculine. Les aspirations au raffinement de Playboy faisaient encore signe vers les exigences du Moi et vers une culture posant des limites à la turbulence masculine ; Max, l’homme-enfant qui ne rend de compte qu’à ses camarades « trous-du-cul », n’est qu’un Ça, et fier de l’être.


On pourrait cependant argumenter qu’il n’y a pas vraiment lieu de s’inquiéter à propos de ce grand bazar composé de Maxim, Comedy Central, Halo 3, et même du nuisible Tucker Max et que l’adolescence prolongée est précisément ce que le terme implique : une étape transitoire. La plupart des jeunes hommes s’intéressent à beaucoup d’autres choses, et même ceux qui passent trop de temps sur TuckerMax.com finiront par s’assagir. Les hommes savent faire la différence entre le divertissement et la vraie vie. En tout cas la maturité finit par advenir, de la même manière que la gravité agit : la nature a des lois.
C’est certainement l’espoir qui anime le film à succès de Judd Apatow, Knocked Up (« En cloque, mode d’emploi »), le plus acéré des divertissements récents mettant en scène des hommes-enfants. Ce qui distingue Knocked Up de, mettons, Old School, c’est qu’il invite son audience à se réjouir de l’immaturité du jeune homme célibataire – son obsession avec « le cul » et « les nibards », son indolence négligée – tout en mettant en lumière son caractère insatisfaisant.
Ben Stone, 23 ans et consommateur régulier d’herbe qui fait rire, met accidentellement enceinte Alison, une superbe inconnue qu’il a été assez chanceux pour séduire dans un bar. Il n’a aucune idée de ce qu’il devrait faire lorsqu’elle décide de garder l’enfant, non pas parce qu’il serait « un salopard » – en fait, il a un grand cœur – mais parce qu’il vit entouré d’attardés sociaux. Ses camarades de chambrée passent leur temps à se chamailler au sujet de qui a pété sur l’oreiller de qui et quand lancer leur site pornographique. Son père ne lui est pas d’une plus grande utilité : « J’ai été divorcé trois fois », répond-il à Ben lorsque son fils lui demande des conseils au sujet de sa situation, « Pourquoi me demandes-tu ça à moi ? » A la fin, cependant, Ben comprend qu’il doit grandir. Il trouve un travail et un appartement, et apprend à aimer Alison et l’enfant. C’est une comédie, après tout.
C’est aussi un conte de fées pour les jeunes hommes. Vous ne sauriez pas comment grandir, même si vous le vouliez ? Peut-être qu’une belle princesse va arriver et vous montrer comment faire. Mais la question importante que le film d’Apatow ne traite que tangentiellement est : quel effet produit sur un jeune homme le fait de vivre pendant longtemps comme un homme-enfant – et sur les femmes avec lesquelles il rentre en collision pendant ce temps.


Car le problème avec les hommes-enfants, c’est qu’ils ne font pas des maris et des pères très prometteurs. Ils souffrent de la proverbiale « peur de s’engager », ce qui est une autre manière de dire qu’ils ne supportent pas l’idée d’être attachés de manière permanente à une seule femme. Bien sûr, ils ont des petites amies ; et beaucoup sont même prêts à aller habiter avec elles. Mais cohabiter peut se révéler juste une autre ruse de retardement employée par Peter Pan. Les femmes ont tendance à considérer la cohabitation comme pouvant constituer une étape avant le mariage ; les hommes la considère comme une autre manière de passer du bon temps ou, comme le fait observer Barbara Dafoe Whitehead dans Why there are no good men left, comme un moyen « d’avoir les avantages d’une épouse sans avoir à endosser les obligations d’un mari. »
Même les hommes qui se marient ne surmontent pas aisément leur période homme-enfant. Neal Pollack se fait le porte-parole de certains d’entre eux dans Alternadad, son livre autobiographique paru en 2007. Pollack se débat pour essayer de rester « tendance » - fumer de la marijuana, aller à des concerts de rock – une fois devenu père d’Elijah, « le nouveau coloc’ », comme il l’appelle. Pollack se réconcilie avec la paternité car il découvre qu’il peut faire connaître les meilleurs groupes de rock alternatif à son bambin, et aussi parce que celui-ci lui donne tellement d’occasions pour exercer sa fascination d’homme-enfant pour « le caca ». Il est plein d’une affection touchante pour son petit garçon. Mais ses efforts pour transformer son fils en un Neal Pollack miniature – « Mon fils et moi étions en train de pogoter ! Génial ! » - reflètent le narcissisme de l’homme-enfant qui résiste à l’idée que les autres pourraient avoir des droits sur lui.
Knocked Up évoque une forme plus destructrice de narcissisme dans une intrigue secondaire impliquant la sœur mal mariée d’Alison, Debbie, et son mari, Pete, le père de leurs deux petites filles. Pete, qui disparaît fréquemment pour jouer au Fantasy Baseball, pour se défoncer à Las Vegas, ou simplement pour aller tout seul au cinéma, manie perpétuellement l’ironie pour se distancier de sa famille. « Soucie-toi plus de nous ! » lui crie sa femme. « Tu es cool parce que tu n’en as rien à foutre ! »

Et cette attitude « cool » fait signe vers ce qui est peut-être le problème existentiel le plus profond avec les hommes-enfants : une tendance à éviter non pas seulement le mariage mais tout attachement profond. C’est ce qu’expose l’écrivain britannique Nick Hornby dans son roman, About a boy. Le antihéros du livre, Will, est un jeune homme célibataire dont la vie est aussi dépourvue de passion que de responsabilités. Sa personnalité se résume aux émanations de la « culture pop », un fait que l’auteur symbolise en faisant vivre Will qui, à trente-six ans, n’occupe aucun emploi, des revenus générés par une chanson de Noël à succès écrite par son défunt père. Hornby montre comment les limbes saturées de produits médiatiques dans lesquelles vivent les jeunes hommes d’aujourd’hui permettent très facilement de remplir ses journées sans jamais réellement faire quoique ce soit. « Il y a soixante ans, toutes les ressources qu’utilisait Will pour occuper ses journées n’existaient tout simplement pas, » écrit Hornby. « Il n’y avait pas de télévision durant la journée, pas de vidéos, pas de magazines sur papier glacé… Maintenant, en revanche, il était aisé de ne rien faire. Les ressources étaient presque trop abondantes. » Le fait que Will n’ait pas de profession est une des conséquences d’un manque de passion plus générale. Pour draguer les femmes, par exemple, il prétend avoir un fils et s’inscrit à une association pour parents isolés : le désarroi des mères célibataires lui est indifférent. Pour Will, les femmes sont simplement des instruments de chair qui fournissent du sexe, et le sexe est juste une forme de divertissement, « une fantastique alternative charnelle à la boisson, aux drogues, à une soirée réussie, mais pas beaucoup plus que ça. »
Comme l’indique le titre de son livre publié en 2005, Indecision, Benjamin Kunkel montre également comment l’apathie infecte le monde des jeunes hommes célibataires. Son héros de 28 ans, Dwight Wilmerding, souffre d’une aboulie – indécision chronique – si sévère qu’il se trouve paralysé lorsqu’il s’agit de choisir la dinde, la sauce aux airelles, et la tenue pour Thanksgiving. Ses parents sont divorcés, sa petite amie la plus récente s’est évaporée, et il a perdu son travail. Tout comme Will, Dwight est un flemmard invétéré, incapable de s’engager et peu désireux d’éprouver des sentiments. La seule femme qu’il ait aimée est sa sœur, qui explique ainsi cette attraction : « Je suis en fait la seule fille que tu ais appris à connaître de la bonne manière. C’était graduel, et inévitable. » Tout comme Hornby, Kunkel voit dans la facilité d’accéder à la sexualité une des sources de l’apathie de ces jeunes hommes. Dans un monde de liaisons en série, les jeunes hommes célibataires « ne parviennent pas à sublimer leur énergie libidinale de la manière qui, en réalité, rend les hommes attractifs, » comme l’expliqua Kunkel à une journaliste consternée qui l’interviewait pour le magazine Salon.
La superficialité, l’indolence, et l’absence de passion décrites dans les romans de Hornby et Kunkel n’ont pas déclenché la moindre transformation culturelle. Le livre de Kunkel s’est brièvement retrouvé dans quelques listes régionales de bestsellers, et les ventes de Hornby sont raisonnablement bonnes. Mais les ventes de la « littérature pour mecs », comme certains appellent les romans dont les héros sont des jeunes hommes célibataires, n’arrivent pas à la cheville de celles de la littérature pour filles. Le jeune homme célibataire lit peu, rappelez-vous, et il ne lit certainement rien qui prescrirait une sorte de transformation personnelle. L’homme-enfant se moque peut-être de lui-même, mais réfléchir sur soi-même est quelque chose d’entièrement différent.
C’est fort dommage. Comme l’a finement observé Kunkel « les hommes sont plus inachevés en tant que personne. » Les jeunes hommes tout particulièrement ont besoin d’une culture qui les aide à se fixer des aspirations respectables. Les adultes n’apparaissent pas spontanément. Ils se construisent.


[1] Jeux de mots sur « Frat » et « Rat ». Dans les années 1950-1960, le « Rat Pack » désignait un groupe variable de grands noms du show-business réunis autour de Frank Sinatra. « Frat » est le diminutif de « Fraternity » qui aux Etats-Unis désigne des sortes de clubs estudiantins.
[2] Le cinquième amendement de la Constitution des Etats-Unis contient notamment la phrase suivante : « nul ne pourra, dans une affaire criminelle, être obligé de témoigner contre lui-même. »
[3] National Football League – football américain.

mercredi 5 novembre 2014

Race, histoire, et politique (2/2)





Procédons pas à pas. Il est incontestable que nos caractéristiques physiques ont une base génétique. En va-t-il de même pour nos caractéristiques psychologiques ? La question est évidemment beaucoup plus épineuse, d’une part car ces caractéristiques psychologiques sont sans conteste infiniment plus complexes et variables que nos traits physiques et donc beaucoup plus difficiles à saisir à l’aide des instruments de la science, et d’autre part car les implications sont politiquement explosives. Que l’on songe seulement aux controverses passionnées entourant la question du QI. En l’occurrence Nicholas Wade ne s’intéresse pas au problème de l’intelligence et il traite même avec une certaine désinvolture, ou en tout cas un certain manque de rigueur, cette question des capacités cognitives, ce qui est peut-être de sa part une manière de donner, malgré tout, quelques gages de bien-pensance. On ne saurait lui en tenir gravement rigueur. Ce qui intéresse prioritairement Nicholas Wade, ce sont nos comportements sociaux : notre capacité à coopérer avec nos semblables, à observer des règles communes, à faire confiance aux autres, ou bien au contraire l’agressivité, l’égoïsme, etc. Ces comportement sociaux sont-ils purement « culturels », et donc susceptibles d’être modifiés à volonté, comme le veut la doxa contemporaine, ou bien ont-ils une base génétique – sont-ils l’expression de notre nature d’être humain, et par conséquent difficile voire impossible à modifier durablement ?
Ce qui devrait être à peu près évident, mais que nous avons malheureusement besoin de réapprendre à l’aide de la science moderne, est que l’homme est par nature une créature sociale, qu’il est fait pour vivre avec ses semblables et qu’il ne peut développer pleinement toutes ses capacités qu’en société et même au sein d’une organisation sociale d’une certaine sorte. Aristote nous l’a déjà appris il y a plus de 2400 ans : l’homme est par nature un animal politique. Nicholas Wade ne va pas si loin qu’Aristote et il se contente de faire remarquer que notre sociabilité est inscrite dans notre corps. Notre pharynx, par exemple, est spécialement adapté pour nous permettre de parler et notre cerveau contient dès la naissance des aires dédiées à la parole. L’homme est aussi le seul animal qui rougisse sous l’effet de la honte, ce qui indique à la fois la conscience qu’il a de lui-même et l’importance qu’il attache au jugement que les autres hommes peuvent porter sur lui ; et l’on pourrait citer encore bien d’autres caractéristiques physiques qui prouvent, au-delà de tout doute possible, que l’être humain est sociable par nature.
Il n’est donc pas surprenant que, dès le plus jeune âge, les enfants montrent une disposition marquée à coopérer avec autrui, à partager, à se joindre à un groupe pour poursuivre des objectifs communs. Bien évidemment d’autres espèces sont également sociables, comme par exemple les grands singes, mais ce qui, du point de vue de la sociabilité, distingue les êtres humains de leurs cousins simiens, c’est ce que le psychologue Michael Tomasello a nommé « l’attention conjointe » ou « l’intentionnalité partagée » (shared intentionality), c’est-à-dire, en gros, la capacité à se mettre à la place d’autrui. L’homme peut se représenter les états de conscience des autres hommes et leur communiquer les siens. Il est donc capable d’une sociabilité beaucoup plus poussée que les grands singes. Ainsi les hommes se distinguent par leur capacité unique à élaborer en commun des normes symboliques pour l’ensemble du groupe, bien plus, par le besoin profond de créer de telles normes. Les enfants, par exemple, comprennent très tôt la notion de « règle du jeu » et sont très attachés à les faire respecter. Le besoin puissant de critiquer, et même de punir, ceux qui s’écartent des normes communément acceptées est une caractéristique distinctive des êtres humains. Ce qui, dans le fond, est une autre manière, une manière « scientifique » de dire que l’homme est le seul animal qui ait le sens de la justice, et qu’il est le seul à essayer d’ordonner sa vie en fonction de l’idée qu’il se fait de ce qui est juste.
Nous n’avons certes pas encore découvert de gène de la justice (et de l’injustice) et l’on peut raisonnablement penser qu’un tel gène n’existe pas. D’une manière plus générale, il parait vain de chercher à expliquer par la seule génétique tous les comportements humains un peu complexes. En revanche il est plausible, et même probable qu’un certain nombre de comportements de base soient sous l’influence de la génétique. Par conséquent, il est probable que nous soyons génétiquement plus ou moins prédisposés à certains comportements, en fonction des individus mais aussi en fonction des races. La recherche sur ce sujet n’en est qu’à ses débuts, mais au moins un gène influant sur le comportement semble avoir été identifié, le gène MAO-A, connu sous le surnom populaire de « gène du guerrier ».
Le gène MAO-A parait en effet jouer un rôle important dans le contrôle de l’agressivité. L’expression des gènes est contrôlée par ce que l’on appelle des « promoteurs », qui sont de courtes séquences d’ADN situées à proximité du gène qu’elles contrôlent. En ce qui concerne le gène MAO-A, celui-ci peut avoir un nombre assez variable de promoteurs, de deux à cinq. Or les individus n’ayant que deux promoteurs du gène MAO-A se montrent plus agressifs que les autres : ils sont plus impulsifs, plus sujets aux addictions, sont attirés par les comportements déviants, montent plus vite aux extrêmes face à une situation menaçante, et sont surreprésentés parmi les délinquants. Or il se trouve que le nombre de promoteurs du gène en question ne varie pas seulement suivant les individus mais aussi suivant les ethnies et les races. Ainsi une étude américaine a mis en évidence que 5% des hommes Afro-américains seraient porteurs de seulement deux promoteurs du MAO-A, contre 0,1% parmi les hommes Caucasiens.
Une telle découverte doit évidemment être maniée avec beaucoup de précautions, et pas seulement parce qu’elle est politiquement explosive. D’une part rien ne nous assure que le gène MAO-A soit le seul impliqué dans les comportements agressifs, il est même plus que probable qu’il ne soit pas le seul. Se baser sur les variations d’un seul gène est donc insuffisant pour affirmer que telle race ou telle ethnie serait plus prédisposée à la violence que les autres. D’autre part les gènes ne déterminent pas un comportement. Avoir seulement deux promoteurs du MAO-A signifie simplement avoir une plus grande propension à l’agressivité.
De la même manière, certains individus semblent bien naitre avec une propension plus ou moins grande à devenir alcooliques ou à devenir obèses, en fonction de leur hérédité. Pour autant ils ne deviendront pas nécessairement alcooliques ou obèses, et celui qui est prédisposé à l’agressivité ne deviendra pas non plus nécessairement un délinquant. Le passage à l’acte dépend toujours de nous mais, dès lors que nous quittons les cas individuels pour nous attacher aux grands nombres, nous pouvons assez aisément discerner des « populations à risques », aussi bien pour l’obésité, l’alcoolisme, que la délinquance. Dans ces populations à risques les individus devront davantage se surveiller, et peut-être être aidés, pour ne pas devenir alcooliques ou obèses, ou pour ne pas céder à leur penchant à la violence, et, très probablement, ils seront surreprésentés parmi ceux qui in fine deviendront alcooliques, obèses, ou délinquants.
Néanmoins la découverte du rôle joué par le MAO-A pourrait nous aider à comprendre pourquoi, par exemple, le taux d’homicide est significativement plus élevé dans les pays sub-saharien qu’en Europe ou en Asie. Il nous fournit aussi une preuve du fait que chez les êtres humains certains traits comportementaux ont bien une base génétique, ou sont influencés par les gènes, et que ces traits comportementaux sous influence de la génétique sont susceptibles de varier d’une race à l’autre. Tout, ou presque, reste cependant encore à découvrir en la matière.

Une fois que nous en sommes là, nous sommes prêts à nous lancer dans la partie la plus spéculative du livre de Nicholas Wade. Si l’évolution de l’être humain a été « récente, ample, et régionale » et si par ailleurs certains traits comportementaux sont sous l’influence des gènes, n’avons-nous pas trouvé une piste sérieuse pour comprendre l’évolution très différente des sociétés humaines sur les cinq continents ?
Ce que Nicholas Wade a en vue n’est pas l’histoire politique mais ce que l’on pourrait appeler l’histoire des civilisations. Plus spécifiquement Wade cherche à expliquer le développement économique très inégal des différents continents. Comment se fait-il que tous les pays n’aient pas été capables d’imiter le développement économique remarquable qu’a connu l’Occident à partir du 18ème siècle ? Comment se fait-il, notamment, que le continent africain reste tellement à la traine du reste du monde, d’un point de vue économique, alors même qu’il a reçu plus de 2300 milliards d’aide au développement depuis cinquante ans ? En s’appuyant sur les travaux de l’historien Gregory Clarke, Wade suggère que cela pourrait être dû à des différences raciales : « Se pourrait-il, » écrit-il, « que les unités humaines qui constituent les économies ne soient pas aussi fongibles que le présuppose la théorie économique, avec pour conséquence que les variations de leur nature, telles que leur préférence temporelle, leur ardeur au travail et leur propension à la violence, aient un impact sur les décisions économiques qu’elles prennent ? » Si l’évolution génétique de l’espèce humaine a bien été « récente, ample, et régionale » cette question est effectivement sensée, à défaut d’être politiquement correcte.
Dans l’avant-dernier chapitre de son livre, Nicholas Wade élargit la perspective pour s’interroger sur « l’ascension de l’Occident » (the rise of the West), un phénomène il est vrai bien digne d’être expliqué. Cette ascension est en effet incontestablement le fait majeur de l’ère moderne. Comment expliquer que les Européens et leurs « descendants », notamment les Américains, aient pu acquérir une telle ascendance économique, militaire, technique, sur le reste du monde depuis, grosso modo, le 16ème siècle ? Comment expliquer que, aujourd’hui encore, en dépit d’un déclin relatif et de deux guerres mondiales conduites essentiellement sur le sol européen, l’Occident continue à dominer la planète ? La question pourrait être rendue plus décisive encore si l’on ajoutait à la domination économique, technique et militaire dont parle Nicholas Wade, l’écrasante supériorité de l’Occident en matière de productions artistiques et de découvertes scientifiques de premier plan, une supériorité qui a été documentée par exemple par Charles Murray dans Human Accomplishment. Une partie de la réponse est bien sûr que seul l’Occident a su, pratiquement jusqu’à aujourd’hui, combiner l’ordre et la liberté, une organisation sociale et politique forte, élaborée, englobant de très grandes masses d’hommes, mais qui fait néanmoins une large place à la liberté individuelle et favorise l’innovation et l’inventivité. Bref, seul l’Occident a su atteindre cet état si désirable de la « liberté rationnelle » dont parle le Fédéraliste, et s’y maintenir, tant bien que mal. Par contraste, les peuples non-européens paraissent toujours soit englués dans le tribalisme, comme les peuples sub-sahariens, soit dans le despotisme, comme nombre de peuples asiatiques, soit encore dans les deux, comme la plupart des peuples du Moyen-Orient. Même lorsque certains peuples non-occidentaux parviennent à concurrencer en partie l’Occident sur son terrain, comme par exemple le Japon en matière d’économie, leurs mœurs et leur organisation sociale conservent des caractéristiques distinctement non-occidentales qui les empêchent de contester pleinement cette domination de l’Occident. Ainsi, on a souvent fait remarquer, à juste titre, que, presque un siècle et demi après le début du Meiji, les Japonais n’ont pas encore produit de grandes réalisations scientifiques qui soient à la hauteur de leurs remarquables prouesses technologiques. Peut-être est-ce parce que les secondes s’accommodent bien plus que les premières de la recherche du consensus et du respect scrupuleux des hiérarchies sociales qui continuent à caractériser les mœurs du Japon.
Mais cette explication – l’Occident a inventé la « société ouverte » - pourrait elle-même appeler une autre explication : pourquoi seul l’Occident l’a-t-il inventé ? Et pourquoi cette invention semble-t-elle si difficile à exporter ? Il est très tentant de penser que, en-deçà des causes politiques, religieuses ou « culturelles », des forces naturelles sont à l’œuvre et que les différentes civilisations sont, en partie au moins, le produit de différences génétiques entre les races. Cependant, entre émettre une hypothèse vraisemblable et prouver cette hypothèse il y a une très grande distance, et Nicholas Wade a l’honnêteté de reconnaître qu’il ne peut pas la franchir. En fait, à le lire, il est à peu près évident que nous ne sommes aujourd’hui guère plus avancés que Montesquieu lorsque celui-ci proposait sa théorie des climats pour essayer expliquer les caractères des peuples.

 
L’une des raisons de cela est certes que nous n’en sommes qu’au début de l’exploration du génome humain. Mais une autre raison est aussi la division intellectuelle du travail qui prévaut dans les universités occidentales et qui fait que les spécialistes en génétique ont souvent une compréhension faible des questions dites « culturelles » ou philosophiques, et inversement. Ainsi, par exemple, on pourra légitimement trouver bien peu convaincante l’explication darwinienne de « l’instinct religieux » de l’homme que propose Nicholas Wade, tout simplement car celle-ci repose sur une compréhension très appauvrie de ce qu’est une religion. Plus directement en rapport avec le sujet qui nous préoccupe, Wade justifie à plusieurs reprises son hypothèse selon laquelle certaines différences culturelles s’ancreraient dans des différences génétiques par l’affirmation que ce qui est « culturel » doit être éminemment variable et facile à transposer. Par conséquent, si nous constatons qu’une certaine « culture » persiste pendant des siècles et qu’il ne parait pas possible de la faire adopter par d’autres peuples, cela doit signifier que cette « culture » a une base génétique. Ce qui rend ce raisonnement superficiellement plausible est le fait qu’il repose sur une tautologie : par définition la nature (la génétique) est ce qui est permanent tandis que la convention (la « culture ») est variable. Cependant le fait que la « culture » soit en théorie plus fluide que la génétique ne nous aide pas à séparer le « culturel » du génétique tant que nous n’aurons pas répondu à la question : fluide à quel point ? Cette variabilité doit elle se mesurer en années, en décennies, en siècles, en millénaires peut-être ? Bref, que la « culture » soit par définition plus variable que le patrimoine génétique (qui n’est lui-même pas immuable, selon la théorie de l’évolution) n’implique aucunement qu’une « culture » ne pourrait pas se perpétuer à peu près identique à elle-même pendant des siècles. Pour en décider il faudrait déterminer bien plus précisément que ne le fait Nicholas Wade ce que peut bien être une « culture » et comment elle se transmet. Malheureusement, autant l’auteur de A troublesome inheritance semble à son aise lorsqu’il parle de génétique, autant il parait souvent chaussé de semelles de plomb lorsqu’il aborde des questions plus philosophiques.
De la même manière, Nicholas Wade affirme que l’homme est naturellement imitateur et que, par conséquent, les peuples devraient facilement adopter les pratiques de leurs voisins dès lors qu’il est évident que celles-ci conduisent au succès, par exemple en matière de commerce. Il fait ainsi remarquer : « Les populations Malaises, Thaï ou Indonésiennes qui abritent en leur sein des populations chinoises prospères peuvent envier le succès des Chinois mais elles semblent étrangement incapables de le copier. Les êtres humains sont hautement imitateurs et si le succès commercial des Chinois était purement culturel, tout le monde devrait facilement pouvoir adopter les mêmes méthodes. » D’où il en conclut que le succès commercial des Chinois doit avoir une base génétique.
Il est effectivement possible que cela soit le cas, mais l’argument est singulièrement faible et aucunement conclusif. On pourra facilement accorder que l’être humain est naturellement imitateur, mais pourquoi donc les populations Malaises, Thaï ou Indonésiennes devraient-elles « imiter » les pratiques chinoises plutôt que, par exemple celles de leurs ancêtres, et perpétuer ainsi leur propre « culture » au lieu d’adopter celle des Chinois ? Parce que la « culture » chinoise conduit au succès commercial ? Mais cela suppose que le désir de s’enrichir soit un motif qui l’emporte sur tous les autres, qui l’emporte par exemple sur le désir de perpétuer ses propres traditions et de suivre la voie de ses ancêtres, pour ne rien dire d’autres motifs qui peuvent parfaitement conduire à mépriser l’enrichissement, ou bien à refuser les moyens qui mènent à l’enrichissement. Car il est parfaitement possible de désirer une chose tout en méprisant les moyens qui pourraient y conduire, et par conséquent de se priver volontairement de cette chose. Nul besoin d’invoquer une quelconque prédisposition génétique pour expliquer cela.
Considérons simplement ce qu’écrivait Tocqueville à propos des Indiens d’Amérique :
« Il est facile de prévoir que les indiens ne voudront jamais se civiliser, ou qu’ils l’essaieront trop tard, quand ils viendront à le vouloir. »
« Les hommes qui se sont une fois livrés à la vie oisive et aventureuse des chasseurs sentent un dégout presque insurmontable pour les travaux constants et réguliers qu’exige la culture. On peut s’en apercevoir au sein même de nos sociétés ; mais cela est plus visible encore chez les peuples pour lesquels les habitudes de chasse sont devenues des coutumes nationales. (…) Les indigènes de l’Amérique du nord ne considèrent pas seulement le travail comme un mal, mais comme un déshonneur, et leur orgueil lutte contre la civilisation presque aussi obstinément que leur paresse. Il n’y a point d’indien si misérable qui, sous sa hutte d’écorce, n’entretienne une superbe idée de sa valeur individuelle ; il considère les soins de l’industrie comme des occupations avilissantes ; il compare le cultivateur au bœuf qui trace son sillon, et dans chacun de nos arts il n’aperçoit que des travaux d’esclave. Ce n’est pas qu’il n’ait conçu une très haute idée du pouvoir des blancs et de la grandeur de leur intelligence ; mais s’il admire le résultat de nos efforts, il méprise les moyens qui nous l’ont fait obtenir et, tout en subissant notre ascendant, il se croit encore supérieur à nous. »
Il est certes tout à fait possible que la répugnance des Indiens à adopter les mœurs occidentales ait en réalité une cause génétique, mais cela est simplement de l’ordre du possible, et le fait qu’ils restent obstinément attachés à leurs pratiques ancestrales ne prouve rien. En fait, tant que nous n’aurons pas découvert la fonction précise de chacun des gènes qui composent le génome humain, une analyse comme celle de Tocqueville, en termes de paresse et d’orgueil, restera beaucoup plus convaincante que des spéculations sur une possible prédisposition génétique. Et sans doute même le restera-t-elle après que nous ayons acquis cette connaissance, si nous l’acquérons un jour.

Allons plus loin. Il serait légitime de se demander pourquoi Nicholas Wade a choisi d’inclure toutes ces spéculations dans son livre. Les deux premiers points, celui portant sur la réalité biologique des races et celui portant sur la part génétique de certains comportements sociaux auraient pu, semble-t-il, largement suffire à remplir son livre et à en assurer le succès, ou au minimum à susciter la controverse. Pourquoi y ajouter ces considérations sur le destin des civilisations ? Non pas, pour le répéter, que ces considérations ne soient pas intéressantes, ni que les hypothèses émises ne soient pas plausibles, mais toutes les hypothèses intéressantes et plausibles méritent-elles d’être mises sur la place publique ? Cette question, c’est Nicholas Wade lui-même qui nous invite à la lui poser. Le deuxième chapitre de son livre est en effet consacré aux « perversions de la science » (c’est là son titre), c’est-à-dire aux conséquences politiques désastreuses qui, par le passé, ont pu être tirées des découvertes de Darwin et de la génétique. On peut penser, bien évidemment, qu’il s’agit là en partie pour l’auteur de payer son écot à la dénonciation obligatoire des horreurs du racisme avant d’aborder lui-même des sujets sulfureux, mais même en ce cas nous aurions tort de ne pas prendre au sérieux les leçons que contient ce chapitre. Il ne s’agit nullement de pratiquer une énième reductio ad hitlerum en sous-entendant que parler de races et de génétique conduit inévitablement aux camps de concentration et aux chambres à gaz, mais simplement de rester humble face à l’étendue de notre ignorance ainsi que de tenir compte des effets politiques probables des idées que nous mettons en circulation dans le grand public.
Nicholas Wade rappelle ainsi utilement que, au début du 20ème siècle, le « darwinisme social » a connu une grande vogue intellectuelle et a commencé à être mis en pratique dans les pays même qui, peu de temps après, allaient lutter de toutes leurs forces contre l’Allemagne nazie, à savoir la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. L’idée générale, adaptée des théories de Darwin, est que les institutions et les lois ne devraient pas entraver le processus de la sélection naturelle au sein de la société, comme elles le font trop souvent dans les nations civilisées. En protégeant ses membres les plus faibles, les moins capables, les moins intelligents, une société favorise leur perpétuation et leur propagation et ainsi s’expose à une dégénérescence progressive. Il s’agit donc de laisser à nouveau opérer le salutaire principe de « la survie du plus apte » au sein de la société, notamment en supprimant les lois dites « sociales » et en décourageant les conduites charitables. Ces idées, défendues notamment par Herbert Spencer, s’allièrent avec la science génétique naissante en une combinaison intellectuellement très séduisante mais qui allait se révéler désastreuse en pratique : l’eugénisme, un concept inventé par le cousin de Darwin, Francis Galton.
Les prémisses en sont très simples : dans les nations civilisées les catégories supérieures de la population ont une fécondité déclinante, tandis qu’à l’inverse les catégories inférieures ont une fécondité stable ou en croissance. Or les qualités individuelles, et notamment l’intelligence (Galton est l’un des inventeurs des tests de QI), sont largement héréditaires. Dans un régime libre, comme la Grande-Bretagne du 19ème siècle, ces qualités sont concentrées essentiellement dans les classes moyennes et supérieures de la population : leur position sociale supérieure provient justement de leurs qualités morales et intellectuelles supérieures. A l’inverse, les tares physiques, intellectuelles et morales tendent à s’accumuler dans les catégories inférieures. Il s’agira donc d’encourager les classes supérieures à avoir plus d’enfants, et à l’inverse de décourager la reproduction des classes inférieures, ou du moins de ne pas favoriser leur fécondité par des lois inappropriées.

 
La notion d’eugénisme rencontra un vif succès en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis pendant les premières décennies du 20ème siècle. Adoubées et diffusées par nombre des plus grands savants et intellectuels de l’époque, les idées eugénistes gagnèrent rapidement les cercles politiques les plus élevés, mais ce fut principalement aux Etats-Unis qu’elles trouvèrent une traduction pratique. Toutefois cette traduction ne fut peut-être pas tout à fait celle que ses promoteurs attendaient initialement. Encourager la natalité des classes supérieures pouvait paraître une idée impeccable (qui pourrait être contre le fait que la société compte plus de gens intelligents ?) mais elle était aussi impraticable : nul gouvernement n’a encore trouvé le moyen de faire en sorte que les classes moyennes et supérieures désirent avoir plus d’enfants. En revanche décourager ou empêcher les individus « inaptes » d’avoir des enfants était beaucoup plus faisable, et c’est donc dans cette direction que s’orienta le courant eugéniste : vers la mise à l’écart et la stérilisation des individus jugés « incapables ». Ce programme reçu pour ainsi dire l’imprimatur de la Cour Suprême des Etats-Unis dans un arrêt rendu en 1927, Buck v. Bell, qui portait sur le cas d’une femme que l’Etat de Virginie désirait stériliser au motif qu’elle-même, sa mère et sa fille, étaient déficientes mentales. La cour suprême donna raison à l’Etat de Virginie et le juge Oliver Wendell Holmes, écrivant pour la majorité, employa cette formule, devenue fameuse, pour justifier l’action eugéniste des pouvoirs publics : « Trois générations d’imbéciles sont assez. »
« L’eugénisme, » écrit Nicholas Wade, « qui avait commencé comme une proposition politiquement impraticable de favoriser la reproduction entre les familles de bonne race, s’était maintenant converti en un mouvement politique ayant pignon sur rue porteur de conséquences sinistres pour les pauvres et les individus sans défense. »
En 1930, 24 Etats des Etats-Unis avaient adoptés des lois visant à stériliser les « incapables », et au début 1940 35 878 Américains avaient été stérilisés ou castrés contre leur gré.
La leçon à retenir de ce triste épisode de l’histoire américaine est double. Elle doit tout d’abord nous rappeler combien il est délicat de vouloir transposer au domaine des affaires humaines les méthodes et les catégories de la science naturelle moderne. L’eugénisme peut sembler n’être rien d’autre que l’application de la théorie darwinienne aux sociétés humaines, et une simple transposition de ce que nous faisons avec nos animaux domestiques, mais ce qui est relativement simple avec les animaux devient extraordinairement compliqué dès lors qu’il s’agit de l’être humain. Pour n’évoquer qu’un seul problème, la notion de « plus apte », qui est relativement simple lorsque nous considérons une espèce animale, devient extrêmement difficile à déterminer dans le cas de l’homme. A la différence des qualités animales, les qualités humaines sont fondamentalement ambigües et trop interdépendantes les unes des autres pour qu’il nous soit sans doute jamais possible d’isoler quelques traits pour essayer « d’améliorer » l’espèce. Que signifie la perfection dans le cas d’un être humain ? Pour ne prendre qu’un seul exemple, l’intelligence, qui est sans conteste une composante indispensable de bien des vertus, et que nous savons à peu près mesurer, est en elle-même une qualité douteuse. Elle peut servir aussi bien à bâtir et à conserver qu’à détruire, elle peut nous aider à découvrir la vérité ou nous perdre dans des labyrinthes de son invention, elle peut nous élever très au-dessus des animaux ou nous faire descendre très en-dessous d’eux, et ainsi de suite. Sommes-nous sûr qu’une société comportant plus d’intellectuels serait une chose si désirable ? Un simple coup d’œil sur notre histoire récente devrait suffire, semble-t-il, pour dissiper une telle illusion.
La seconde leçon est que les théories ne doivent pas seulement être considérées du point de vue de leur mérite philosophique mais aussi du point de vue de l’effet moral ou politique qu’elles peuvent produire, ainsi que l’écrivait Tocqueville à Gobineau. Nous pouvons sans doute faire crédit aux fondateurs du concept d’eugénisme de n’avoir pas voulu toutes les conséquences condamnables qui ont été tirées de leur théorie, mais il faut reconnaître qu’il était quelque peu naïf de leur part de ne pas comprendre que de telles conséquences avaient toutes chances d’être tirées un jour. Or, considéré sous cet angle, il faut reconnaître que les spéculations auxquelles se livre Wade ne sont pas nécessairement anodines. Tocqueville décrivait les théories raciales de son ami Gobineau comme « vraisemblablement fausses » et « certainement pernicieuses », pernicieuses notamment car elles encourageaient un « monstrueux fatalisme » chez leurs auditeurs : « Quel intérêt peut-il y avoir, » écrivait-il, « à persuader à des peuples lâches qui vivent dans la barbarie, dans la mollesse ou dans la servitude, qu’étant tels par la nature de leur race il n’y a rien à faire pour améliorer leur condition, changer leurs mœurs ou modifier leur gouvernement ? Ne voyez-vous pas que de votre doctrine sortent naturellement tous les maux que l’inégalité permanente enfante, l’orgueil, la violence, le mépris du semblable, la tyrannie et l’abjection sous toutes ses formes ? » Les spéculations de Nicholas Wade sur le rôle des différences raciales dans l’évolution des civilisations ne méritent sans doute pas un jugement aussi sévère, ne serait-ce que parce que l’auteur de A troublesome inheritance reconnaît franchement leur caractère spéculatif et qu’il est bien plus mesuré que ne l’était Gobineau. Il prend par exemple soin d’écrire : « En ce qui concerne le comportement, génétique ne signifie pas immuable ».
Mais en dépit des nuances de son propos et des précautions qu’il prend, on peut se demander si Nicholas Wade ne pourrait pas lui aussi encourir à juste titre le reproche de favoriser le fatalisme. C’est là le défaut commun de toutes les doctrines qui tentent de substituer la race à la politique comme catégorie fondamentale de l’histoire humaine. Que l’auteur lui-même ait mis ou pas ce fatalisme dans sa doctrine importe bien moins que le fait qu’il est à peu près inévitable que la foule, « qui suit toujours les grands chemins battus en fait de raisonnement », l’en fasse sortir. Si nous péchions par excès d’enthousiasme et par une confiance exagérée dans nos propres forces, nous rappeler les limites de nos possibilités pourrait être salutaire, mais en matière politique nous ne sommes aujourd’hui que trop portés à croire qu’un destin irrésistible nous emporte, que ce destin se nomme d’ailleurs « progrès » ou « déclin ». Une dose supplémentaire de fatalisme n’est sans doute pas ce dont nous avons le plus besoin.

Néanmoins, ces reproches mis à part, quelles leçons positives pouvons-nous tirer de A troublesome inheritance ?
Oublions les spéculations sur le destin des civilisations qui, à l’heure actuelle et pour sans doute encore longtemps, restent par trop spéculatives et potentiellement porteuses de conséquences politiques indésirables. En revanche, apprendre que la science confirme ce que nos yeux nous disent et que nous ne pouvons pas nous empêcher de percevoir est une excellente chose. Oui, les races sont une réalité biologique, et non il ne s’agit pas uniquement d’une question de couleur de peau. La diffusion de ce savoir peut nous permettre d’espérer mettre fin un jour à cette double injonction absurde et destructrice qui nous est constamment adressée aujourd’hui : nier l’existence des races et en même temps les magnifier à travers ce qu’on appelle le multiculturalisme. Car les « cultures » que le multiculturalisme prétend défendre, promouvoir et faire coexister paisiblement, recoupent presque systématiquement des catégories raciales ou ethniques. Une société « multiculturelle » n’est pas une société dans laquelle cohabiteraient paisiblement des catholiques des protestants, des athées, des orthodoxes, etc. c’est une société dans laquelle cohabitent des Blancs, des Noirs, des Jaunes, des Maghrébins, etc. Multiculturel n’est qu’une manière hypocrite de dire « multiraciale ». Et cependant une telle société multiculturelle/multiraciale ne peut sembler possible et désirable que pour autant que nous nions l’existence des races. Car si les races existent, et que par conséquent nous les remarquons, il est inévitable que les différences raciales jouent un rôle dans les relations humaines. Il est inévitable notamment que des groupes humains aux différences physiques clairement marquées ne se mélangent que peu et tendent à former des communautés distinctes, séparées les unes des autres, à la fois géographiquement et moralement, car la ressemblance est une condition fondamentale de la confiance sociale, et donc de la coopération. Il est inévitable également que des groupes aux aptitudes légèrement différentes obtiennent globalement des résultats différents, par exemple en matière scolaire ou sur le marché du travail, et qu’ainsi une société multiculturelle soit une société fortement stratifiée selon des lignes raciales, ce qui, dans un régime comme la démocratie libérale, ne peut manquer d’être une source de tensions et de récriminations infinies. Ainsi, si A troublesome inheritance n’avait qu’un mérite, ce serait sans doute celui-ci : nous aider à dévoiler le multiculturalisme pour ce qu’il est : un projet hasardeux et très certainement pernicieux.