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mercredi 29 octobre 2014

Race, histoire, et politique (1/2)




Depuis des temps immémoriaux les hommes ont reconnu que l’espèce humaine se subdivisait en races, c’est-à-dire en vastes sous-ensembles d’individus présentant des caractères héréditaires communs, exactement de la même manière que les espèces animales se subdivisent en sous-groupes aux caractéristiques héréditaires communes. Ils l’ont reconnu car ils ne pouvaient pas ne pas le reconnaître, exactement de la même manière qu’ils ne pouvaient pas ne pas reconnaître que l’espèce canine, par exemple, regroupe un grand nombre de races de chiens différentes. Que le monde présente une hétérogénéité sensible et intelligible, qu’il ne forme pas un grand tout homogène mais est au contraire divisé en classes d’êtres manifestement très différents les uns des autres est l’une des premières réalités qui s’impose à nous et qu’il nous est strictement impossible de nier. La division du règne animal en espèces et sous-espèces, ce que l’on appelle communément des races, n’est que l’un des aspects de cette hétérogénéité fondamentale du monde qui nous entoure (et il importe de noter que l’homme n’est pas le seul à percevoir cette hétérogénéité, les autres animaux aussi la perçoivent. Les lapins, par exemple, ne donnent pas de noms aux choses et ne font pas de métaphysique, et cependant ils savent très bien différencier, mettons, une lapine, une carotte, et un renard, puisqu’ils recherchent activement les premières, s’approchent volontiers des secondes et fuient le plus vite possible loin des derniers).
L’existence des races humaines, au sens relativement imprécis que le sens commun prête à ce terme, n’a donc jamais sérieusement pu être mise en doute, et les plus grands savants n’ont pas hésité à se servir de cette notion pour essayer de la raffiner et de mieux délimiter ce que nous percevons tous spontanément mais relativement grossièrement. Ainsi, par exemple, Carl von Linné, le célèbre naturaliste suédois fondateur du système de classification binominale, distinguait au sein de l’espèce humaine quatre grandes races, en fonction essentiellement de la couleur de la peau et du continent d’origine : Europæus albus (Européens), Americanus rubescens (Indiens d’Amérique), Asiaticus fuscus (Asiatiques) and Africanus niger (Africains).
Le terme de « race » était alors essentiellement descriptif, dénué de charge politique ou morale particulière, une simple manière de décrire la diversité visible du monde humain.
Aujourd’hui, bien entendu, il en va très différemment et le mot « race » est devenu l’un des plus sulfureux qui soit, tout au moins au sein des démocraties libérales. Le « racisme » est assurément l’un des pires crimes que nous puissions concevoir, et peut-être même le pire étant donné que le crime le plus grave que connaisse notre droit positif, le crime contre l’humanité, est lui-même plus ou moins censé être fondé sur une forme de « racisme ». Les raisons immédiates de ce changement ne sont pas difficiles à comprendre : les crimes abominables du nazisme, combinés à la moralité démocratique, qui nous demande de faire abstraction de toutes les particularités, raciales, sexuelles, nationales, etc. pour reconnaître immédiatement l’humanité des autres hommes, ont rendus la notion de race publiquement indéfendable.
Il est vrai pourtant que la « race » n’est pas identique au « racisme » et qu’une notion ne conduit pas nécessairement à l’autre. Pour le dire rapidement, le racisme est la tentative d’établir une hiérarchie objective, « scientifiquement fondée », entre les différentes races, de sortes que l’une pourrait légitimement prétendre gouverner toutes les autres, ainsi que de faire de la race la réalité fondamentale de la vie humaine, conditionnant et expliquant toutes les autres. En ce sens, le racisme peut originellement être compris comme une tentative de remplacer la science politique traditionnelle par une science « biologique » censée être exacte et prédictive. Si la notion de race est immémoriale, le racisme lui, pris en ce sens précis, est fondamentalement moderne. Son apparition dépend de l’apparition de la science moderne de la nature, ainsi que de l’attaque menée depuis le 16ème siècle contre la philosophie politique comme reine des « sciences humaines ». L’honneur, si l’on peut dire, d’être le premier théoricien du racisme revient ainsi, de l’aveu général, à un Français, Arthur de Gobineau, dont l’Essai sur l’inégalité des races humaines, publié entre 1853 et 1855, a connu une postérité dont lui-même se serait sans doute passé.
Race et racisme ne se recouvrent donc nullement, et reconnaître l’existence de races humaines ne conduit, a priori, pas plus au racisme que la reconnaissance de l’existence de différentes races de chiens ne conduit à conclure que l’une de ces races canines est supérieure à toutes les autres. Mais, pour des raisons intellectuellement faibles mais moralement compréhensibles, il a paru préférable de jeter le discrédit sur la notion de race elle-même pour condamner plus sûrement le racisme et, si l’on peut dire, de jeter le bébé avec l’eau du bain. Par conséquent, la seule opinion qui de nos jours soit publiquement défendable est que, en ce qui concerne l’espèce humaine, les races n’existent pas.

 
Et cependant, les races continuent d’exister, et tout homme normalement constitué continue à les percevoir, même si, désormais, seuls les plus téméraires osent parler de ce que tout le monde peut voir. Bien mieux, la science moderne apporte sans cesse de nouvelles preuves du bien-fondé de cette catégorie de sens commun, à peu près aussi vieille que l’humanité elle-même. Le récent décryptage du génome humain nous permet ainsi d’affirmer que, contrairement à la vérité officielle sur la question, la notion de race a bien un fondement biologique : les différentes races, celles dont parlait Linné, correspondent à des variations réelles au sein de ce génome. Plus généralement, la science moderne bat en brèche l’idée encore largement prédominante que l’homme serait un être entièrement « culturel », à savoir que chaque génération serait une sorte de page blanche capable d’écrire à sa convenance sa propre histoire, sans avoir à tenir compte d’aucune contrainte provenant de notre nature. La science moderne réhabilite chaque jour davantage la notion, elle aussi très ancienne, de nature humaine, même si, malheureusement, la nature qu’elle retrouve est parfois assez peu humaine.
Peu osent le dire, et moins encore trouvent un éditeur ayant pignon sur rue acceptant de publier un livre sur le sujet. Nicholas Wade est de ceux-là. Avec A troublesome inheritance - Genes, race and human history, publié en 2014 par Penguin Press, cet ancien journaliste au New-York Times s’attaque de front non pas à un mais à plusieurs tabous « raciaux » à la fois. Il y soutient en effet trois thèses. La première est que les races sont une réalité biologique incontestable, produit d’une évolution qui a continué jusqu’à une époque très récente. La seconde est que les comportements humains, et pas seulement les traits physiques, ont une base génétique et qu’ils sont par conséquent affectés par cette évolution qui a fait apparaître les différentes races. La troisième est que ces différences dans le patrimoine génétique des différentes races, et particulièrement dans la partie du patrimoine génétique affectant nos comportements sociaux, pourrait contribuer à expliquer l’évolution remarquablement différente des sociétés au sein des différentes races. Pour le dire sous une forme plus condensée et plus schématique : les races sont une réalité biologique, les différences raciales incluent des différences comportementales, et ces différences comportementales sont un élément, parmi d’autres, permettant de comprendre pourquoi les sociétés occidentales sont très différentes des sociétés asiatiques ou africaines. Wade va encore plus loin, puisqu’il suggère que ces différences génétiques pourraient contribuer à expliquer le fait que l’Occident ait dominé le monde d’un point de vue économique et militaire à partir du 19ème siècle, et qu’il continue dans une grande mesure à le faire.
Ces trois thèses sont à la fois fort intéressantes et très inégalement étayées, comme Nicholas Wade lui-même le reconnaît et le répète à plusieurs reprises dans son livre. La première, celle de la réalité biologique des races, est la mieux fondée scientifiquement, celle à l’appui de laquelle les preuves fournies par la science moderne sont les plus solides et les plus nombreuses. La seconde, celle concernant le fondement génétique de nos comportements sociaux, est déjà moins assurée. Elle est, dans l’absolue, fort plausible, mais la recherche génétique sur ce point n’en est qu’à ses débuts. La troisième enfin, qui s’efforce de découvrir une base génétique aux  grandes évolutions sociales sur les cinq continents, est hautement spéculative, et par certains aspects problématique.
Mais examinons rapidement chacune d’entre elles, en commençant par le commencement, c’est-à-dire par l’existence des races humaines.

Pour qui souscrit à la théorie darwinienne de l’évolution des espèces – et, en dépit de certaines faiblesses persistantes, il n’en est pas d’autre qui puisse aujourd’hui prétendre avoir un statut « scientifique » - l’existence de races différentes au sein d’une même espèce découle tout naturellement du processus de l’évolution. Les espèces doivent s’adapter à leur environnement, ou disparaître, par conséquent des variations au sein de l’espèce apparaitront dès que des groupes issus de cette même espèce se retrouveront placés dans des environnements suffisamment différents pendant suffisamment longtemps. De la même manière, lorsque qu’un groupe se sépare géographiquement de la population principale et cesse de se reproduire avec elle, le phénomène de la dérive génétique fera que ce groupe tendra, au fil du temps, à se différencier génétiquement de la population-mère.
Ce mécanisme de différentiation, par lequel une espèce tend à se diviser en sous-espèces ou races s’applique à l’espèce humaine comme à toutes les espèces animales.
Ainsi, selon l’hypothèse la plus généralement admise, une première différentiation majeure est apparue lorsque, voici environ 50 000 ans, des hommes modernes (homo sapiens) quittèrent le continent africain pour coloniser très progressivement le reste de la terre. Cette expansion se fit selon toute vraisemblance par « bourgeonnement de population » s’étalant sur des dizaines de milliers d’années. Quelques centaines d’individus commencent par se séparer de la population-mère pour aller chercher plus loin des ressources plus abondantes. Une fois installé dans un territoire favorable le groupe s’agrandit progressivement, jusqu’à ce que le manque de ressources provoque une nouvelle scission, une partie de la population du groupe allant s’installer plus loin, et ainsi de suite. Une fois séparés, les groupes humains restaient séparés et cessaient de se reproduire entre eux. Outre les obstacles géographiques et les dangers des voyages, ces bandes de chasseurs-cueilleurs défendaient sans doute agressivement leur territoire contre tous les intrus et les conflits devaient être très fréquents, comme ils l’étaient encore à l’époque moderne parmi les peuples ayant conservé ce mode de vie. Par conséquent, une fois un territoire occupé, la quasi-totalité des individus vivaient, se reproduisaient, et mourraient là où ils étaient nés, ainsi que le confirme l’étude du génome. Cela n’a commencé à changer, très progressivement, que depuis à peine un siècle. Ainsi, comme l’écrit Nicholas Wade, « la population humaine du globe est très finement structurée dans chaque région géographique en termes de génétique, le génome changeant de manière très reconnaissable tous les quelques kilomètres sur toute la planète. Une telle situation n’existe que parce que, jusque dans les dernières décennies, la plupart des gens trouvaient leur conjoint très près de leur lieu de naissance. »
Ces populations, isolées les unes des autres et vivant dans des environnements très différents se sont peu à peu différenciées génétiquement, l’une de ces premières différentiations étant probablement la couleur de la peau, les populations restées en Afrique conservant la peau foncée tandis que les autres, ayant migrées vers les autres continents, voyaient leur peau s’éclaircir peu à peu.
Si les différences raciales peuvent être très visibles au niveau du phénotype – comme par exemple la couleur de la peau, la forme du crâne, la dentition, etc. – au niveau du génotype en revanche ces différences sont légères et subtiles. Les différentes races ne présentent pas de gènes différents, tous les êtres humains ont, pour autant que nous sachions, le même ensemble de gènes. Chaque gène se présente sous un grand nombre de versions légèrement différentes, que l’on nomme les allèles. Mais pour l’essentiel les différences raciales ne tiennent pas non plus à une différence d’allèles. Il est très peu de cas connus où un allèle particulier ne serait présent que chez une seule race. Pour l’essentiel, les différences génétiques entre les races sont des différences dans la fréquence allélique, c’est-à-dire la fréquence à laquelle se trouve l'allèle d'un gène dans une population. D’un point de vue génétique, les différentes races sont réellement des variations subtiles sur un même thème, celui de l’espèce humaine.
En un sens, bien entendu, tous les hommes sont uniques, y compris au niveau génétique, mais les génomes des individus présentent des ressemblances plus ou moins grandes. Il est possible de déterminer ces ressemblances et ainsi de regrouper, selon diverses méthodes qu’il n’importe pas d’exposer ici, les individus en fonction de leur fréquence allélique. Les groupements génétiques les plus basiques correspondent aux races des cinq continents, celles qui sont immédiatement identifiables à l’œil nu : les Africains, les Caucasiens (Europe et Moyen-Orient), les Asiatiques, les Aborigènes (Australie et Nouvelle-Guinée), et les Indiens d’Amérique. Le décryptage du génome humain a tout simplement ressuscité les catégories raciales traditionnelles.
Bien entendu aussi, les races ne sont pas des entités discrètes, en ce sens qu’il est impossible de fixer une frontière précise entre chacune d’entre elles. En cela les races sont semblables à la plupart des phénomènes naturels qui, bien qu’indubitablement distincts les uns des autres, n’admettent pas de délimitation nette. La frontière entre les races est aussi floue que, mettons, la frontière entre la maladie et la santé ou entre l’enfance et l’âge adulte, mais cette incertitude ne rend pas l’existence des races plus douteuse que l’existence de la maladie ou de l’âge adulte. Il existe ainsi des zones géographiques frontières, où les races se rencontrent et où les populations sont beaucoup plus mélangées, d’un point de vue génétique. Les Palestiniens, les Somaliens et les Ethiopiens, par exemple sont, d’un point de vue génétique, un mélange de Caucasiens et d’Africains. Les Ouïghours, du Nord-Ouest de la Chine, et les Hazaras, qui vivent au centre de l’Afghanistan, sont un mélange de Caucasiens et d’Asiatiques, et ainsi de suite. De la même manière, il est toujours possible de sous-diviser les races en effectuant des recherches plus poussées, et d’élaborer une classification plus fine. Les considérations rentrant en ligne de compte pour ce faire sont alors essentiellement pratiques : est-il utile ou au contraire superflu d’établir une classification plus fine ? De cette manière, il a paru utile, en ce qui concerne les chiens, d’élaborer une classification suffisamment précise pour distinguer, par exemple, quatre types parmi les bouviers suisses, alors même que ceux-ci ont une même origine géographique, une apparence et des comportements très similaires. Cela n’est pas nécessairement utile en ce qui concerne l’espèce humaine, par conséquent le classement de base reste celui des cinq grandes races continentales.
Ce qu’il importe simplement de retenir de cela est que cette classification, bien qu’en partie conventionnelle, correspond à une réalité biologique incontestable et que l’impossibilité de tracer avec certitude les frontières d’un phénomène ne prouve nullement l’inexistence de ce phénomène, contrairement à ce qui est parfois affirmé.


L’évolution a donc amené une différenciation de l’espèce humaine en races qui se distinguent par un ensemble de caractères, dont certains sont très visibles, comme la couleur de la peau, la dentition, la forme du crâne, la texture des cheveux, etc. et dont d’autres le sont moins. Au total, on estime aujourd’hui que les variations raciales porteraient sur 15% du génome humain. Autrement dit l’évolution aurait affecté 15% du génome initial d’Homo Sapiens pour donner naissance aux différentes races. 15% est une proportion loin d’être négligeable, ne serait-ce que parce ces différences génétiques sont souvent corrélées entre elles.
L’exploration du génome humain étant une entreprise très récente la fonction précise de la plupart des gènes est encore incertaine, mais il est possible néanmoins de connaître la mission générale assurée par la plupart d’entre eux, la catégorie à laquelle ils appartiennent. Il est possible, par exemple, de déduire que tel gène est impliqué dans le métabolisme et tel autre dans les fonctions cérébrales, même si nous ne savons pas encore précisément à quoi ils servent l’un et l’autre. Nous savons ainsi d’ors et déjà que ces gènes affectés par une évolution récente sont impliqués dans un grand nombre de fonctions importantes, comme la couleur de la peau, la structure des cheveux et des os, la résistance à certaines maladies, la reproduction, les fonctions cérébrales. En ce qui concerne les fonctions cérébrales, la mission précise des gènes affectés est encore inconnue, mais cela nous permet du moins d’établir que les gènes appartenant à cette catégorie sont affectés par l’évolution, comme n’importe quels autres.
La plupart des transformations détectées par les généticiens au sein du génome humain sont très récentes, à l’échelle de l’évolution, puisqu’elles se situent grosso modo dans une fourchette allant de 30 000 à 5000 ans. Ces évolutions ont donc eut lieu bien après le début des migrations qui, à partir de l’Afrique, allaient peupler l’ensemble du globe. Autrement dit, elles se sont produites avant tout à l’intérieur de chaque race.
Contrairement à une idée très répandue l’évolution de l’être humain ne s’est pas arrêtée il y a des dizaines de milliers d’années. Cette évolution a été, comme Nicholas Wade le répète à plusieurs reprises, « récente, ample, et régionale ». Cela ne devrait pas nous surprendre. Il n’existe aucune bonne raison pour que l’évolution suspende tout à coup ses lois pour l’espèce humaine. Par ailleurs on a depuis longtemps soupçonné que certaines populations ont, au cours de millénaires, développé des aptitudes physiques particulières. Que, par exemple, depuis 1980 tous les finalistes du 100 mètres aux jeux olympiques aient eu une ascendance ouest-africaine peut difficilement passer pour un hasard. Que certaines populations soient manifestement particulièrement aptes à vivre en altitude laisse fortement penser que cette aptitude doit avoir une base génétique, et ainsi de suite. Les progrès de la science nous permettent de confirmer ces soupçons. Il a ainsi pu être établi que les Tibétains présentent une mutation au niveau d’un gène qui leur permet de vivre normalement dans des atmosphères pauvres en oxygènes, au-delà de 4400 mètres d’altitude. Et cette mutation est très récente puisqu’elle remonterait à environ 3000 ans. En fait, l’idée que l’évolution de l’espèce humaine aurait pris fin avant la dispersion d’Homo Sapiens hors du continent africain ne s’est imposée que parce qu’elle venait à l’appui de l’idée que les races n’existent pas, et que la génétique n’avait rien à voir avec l’organisation des sociétés humaines, pas parce qu’elle aurait une base scientifique.

Et de fait, la découverte, ou la confirmation, du fait que l’évolution du génome humain a été récente, ample, et régionale, conduit tout naturellement à se demander si cette évolution ne pourrait pas contribuer à expliquer davantage que les particularités physiques de chaque race.
Plus précisément, le raisonnement est le suivant : si les caractéristiques physiques, comme la couleur de la peau, ont une base génétique, pourquoi n’en irait-il pas de même pour certaines caractéristiques psychologiques ou comportementales ? Si certaines caractéristiques comportementales ont une base génétique, pourquoi cette base génétique n’aurait-elle pas été soumise à une évolution différenciée suivant les races, exactement de la même manière que la couleur de la peau ? Et si certaines caractéristiques comportementales ont effectivement subi une évolution différenciée suivant les races, n’avons-nous pas là une clef permettant d’expliquer les différences entre civilisations ?

jeudi 2 octobre 2014

Violence, intolérance, y a-t-il une spécificité de l'islam?



 
Depuis qu’il n’a plus été possible à l’Occident d’ignorer la violence et les atrocités commises au nom de l’islam – disons, par commodité, depuis les attentats du 11 septembre 2001 – il n’a jamais manqué de bon esprits pour s’improviser théologiens, au débotté, et pour nous expliquer que, bien évidemment, ceux qui tuent et oppriment au nom de l’islam n’ont rien compris à la religion de Mahomet, qui est fondamentalement pacifique et tolérante, ou à tout le moins ni plus intolérante ni plus violente que les autres religions monothéistes.
Ce discours désormais bien rodé se fait bien sûr particulièrement entendre lorsque se produit quelque attentat, ou bien que l’Occident se décide à combattre timidement des jihadistes devenus trop entreprenants – comme en ce moment.
Dans ce contexte, je me suis donc dit qu’il ne serait pas malvenu de vous présenter cet article qui rappelle utilement quelques faits élémentaires que nos théologiens en herbe devraient connaître – s’ils se souciaient réellement de théologie, et de vérité.
Bonne lecture !


Are judaism and christianity as violent as islam?


Par Raymond Ibrahim, Middle East Quarterly, summer 2009


« Il y a bien plus de violence dans la Bible que dans le Coran ; l’idée que l’islam se serait imposé par l’épée est une fiction occidentale inventée durant le temps des croisades, lorsque c’étaient précisément les chrétiens occidentaux qui se livraient à une guerre sainte brutale contre l’islam[1]. » Ainsi parle Karen Armstrong, une ancienne nonne qui se décrit comme une « monothéiste freelance ». Cette citation résume le plus influent de tous les arguments qui servent aujourd’hui à réfuter l’accusation selon laquelle l’islam serait violent et intolérant par nature : toutes les religions monothéistes, disent ceux qui avancent cet argument, et pas seulement l’islam, ne sont pas avares de textes violents et intolérants ainsi que d’évènements sanglants tout au long de leur histoire. Ainsi, lorsque les textes sacrés de l’islam – en premier lieu le Coran, suivi par les dits et faits de Mahomet (les hadiths) – sont mis en avant pour démontrer le caractère fondamentalement belliqueux de cette religion, la réponse immédiate sera que les autres livres sacrés, et notamment ceux du christianisme et du judaïsme, regorgent eux aussi de passages violents.
Le plus souvent, cet argument met fin à toute discussion concernant le fait de savoir si la violence et l’intolérance sont propres à l’islam. A la place d’une telle discussion, la réponse par défaut devient : ce n’est pas l’islam en tant que tel mais plutôt les griefs et les frustrations des musulmans – sans cesse exacerbées par des facteurs économiques, politiques et sociaux – qui conduisent à la violence. Que cette manière de voir les choses s’accorde parfaitement avec l’épistémologie « matérialiste » de l’Occident sécularisé ne la rend que plus indiscutable.
Par conséquent, avant de condamner le Coran et les hadiths parce qu’ils incitent à la violence et à l’intolérance, les juifs sont invités à considérer l’histoire des atrocités commises par les Hébreux, telles que les rapportent leurs propres textes sacrés ; les chrétiens seraient bien avisés de se pencher sur les violences que leurs prédécesseurs ont commis au nom de la foi, aussi bien contre les non-chrétiens que contre leurs coreligionnaires.
Autrement dit, juifs et chrétiens devraient se souvenir qu’avant de critiquer il vaut mieux balayer devant sa porte.
Mais est-ce réellement le cas ? L’analogie avec les autres textes sacrés est-elle légitime ? La violence des Hébreux dans les temps anciens, et la violence des chrétiens au moyen-âge, peut elle se comparer à, et excuser, la persistance de la violence musulmane à l’ère moderne ?

Tout comme Armstrong, un grand nombre d’écrivains, d’historiens et de théologiens éminents ont défendu cette conception « relativiste ». Par exemple, John Esposito, directeur du centre Alwaleed bin Talal pour l’entente islamo-chrétienne à l’université de Georgetown, s’interroge :

Comment se fait-il que nous posions sans cesse la même question [au sujet de la violence de l’islam] et que nous ne posions pas cette question à propos du christianisme et du judaïsme ? Les juifs et les chrétiens ont commis des actes de violence. Nous avons tous un côté transcendant et un côté obscur… nous avons notre propre théologie de la haine. Au sein du christianisme et du judaïsme majoritaire, nous avons tendance à être intolérants ; nous souscrivons à une théologie exclusiviste : eux contre nous[2].

Un article de Philip Jenkins, professeur d’humanités à Pennsylvania State University, intitulé Dark Passages, dessine cette position avec le plus de force. Il s’agit de montrer que la Bible est plus violente que le Coran.

En ce qui concerne le fait d’ordonner des actes violents et des massacres, l’idée simpliste que la Bible serait supérieure au Coran se révèle totalement fausse. En réalité, la Bible déborde de « textes de terreur », pour reprendre un terme forgé par le théologien américain Phyllis Trible. La Bible contient bien plus de versets glorifiant la violence ou y exhortant que le Coran, et la violence biblique est souvent bien plus extrême, et marquée par une sauvagerie plus indiscriminée… si les textes fondateurs structurent la religion toute entière, alors le judaïsme et le christianisme méritent une condamnation sans appel comme religions de la sauvagerie[3].

Plusieurs histoires tirées de la Bible ainsi que de l’histoire judéo-chrétienne, illustrent le propos de Jenkins, mais deux en particulier – l’une censée être représentative du judaïsme, l’autre du christianisme – sont régulièrement mentionnées et méritent par conséquent un examen plus attentif.
La conquête du pays de Canaan par les Hébreux, vers 1200 avant JC, est souvent caractérisée comme un « génocide », et est devenue pratiquement emblématique de la violence et de l’intolérance biblique.
Dieu a dit à Moïse :

Mais dans les villes de ces peuples dont l'Éternel, ton Dieu, te donne le pays pour héritage, tu ne laisseras la vie à rien de ce qui respire. Car tu dévoueras ces peuples par interdit, les Héthiens, les Amoréens, les Cananéens, les Phéréziens, les Héviens, et les Jébusiens, comme l'Éternel, ton Dieu, te l'a ordonné, afin qu'ils ne vous apprennent pas à imiter toutes les abominations qu'ils font pour leurs dieux, et que vous ne péchiez point contre l'Éternel, votre Dieu. (Deutéronome 20:16)

Josué battit tout le pays, la montagne, le midi, la plaine et les coteaux, et il en battit tous les rois; il ne laissa échapper personne, et il dévoua par interdit tout ce qui respirait, comme l'avait ordonné l'Eternel, le Dieu d'Israël. (Josué 10:40)

En ce qui concerne le christianisme, dans la mesure où il est impossible de trouver des versets du Nouveau Testament qui incitent à la violence, ceux qui souscrivent à l’idée que le christianisme est aussi violent que l’islam s’appuient sur des évènements historiques, tels que les croisades qui furent menés par les chrétiens européens entre le 11ème et le 13ème siècle. Les croisades furent effectivement violentes et conduisirent à des atrocités, selon les critères du monde moderne, commises sous la bannière de la croix et au nom du christianisme. Après avoir pris d’assaut les remparts de Jérusalem en 1099, par exemple, il est dit que les Croisés massacrèrent presque tous les habitants de la cité sainte. Selon la chronique médiévale Gesta Danorum « Le massacre fut si grand que nos hommes pataugeaient dans le sang jusqu’aux chevilles. »
A la lumière de ce qui précède, Armstrong, Jenkins, Esposito, et d’autres encore, demandent : comment les juifs et les chrétiens peuvent-ils affirmer que le Coran est la preuve de la violence de l’islam, tout en ignorant leurs propres textes et leur propre histoire ?
La réponse est que de telles observations confondent l’histoire et la théologie en mettant sur le même plan les actions temporelles des hommes et ce qui est censé être la parole immuable de Dieu. L’erreur fondamentale est de confondre l’histoire judéo-chrétienne – qui est parsemée de violence – avec la théologie islamique – qui ordonne la violence. Bien évidemment, les trois religions monothéistes ont toutes eu leur lot de violence et d’intolérance envers « l’autre ». La question essentielle est donc de savoir si cette violence est ordonnée par Dieu ou bien si des hommes belliqueux ont simplement prétendu qu’il en était ainsi.


La violence de l’Ancien Testament est un exemple intéressant. Dieu a clairement ordonné aux Hébreux d’annihiler les habitants du pays de Canaan et les peuples alentour. Cette violence est donc une expression de la volonté divine, pour le meilleur ou pour le pire. Néanmoins, tous les actes historiques de violence commis par les Hébreux et rapportés par l’Ancien Testament ne sont rien d’autre que cela – de l’histoire. Ils se sont produits, parce que Dieu les a commandés. Mais ils étaient attachés à un temps et à un lieu particulier et étaient dirigés contre un peuple spécifique. A aucun moment une telle violence n’est devenue la norme ou n’a été codifiée dans la loi juive. En résumé, les récits bibliques de violence sont descriptifs, pas prescriptifs.
Et c’est là que la violence islamique est unique. Bien que similaire à la violence de l’Ancien Testament – ordonnée par Dieu et manifestée au cours de l’histoire – certains aspects de la violence islamique ont été codifiés dans la loi islamique et valent pour tous les temps. Ainsi, si la violence que l’on peut trouver dans le Coran a un contexte historique, sa signification ultime est théologique. Considérez par exemple les versets coraniques suivants, plus connus sous le nom de « versets de l’épée » :

Une fois passés les mois sacrés, tuez les incroyants où que vous les trouviez. Prenez-les, assiégez-les, dressez-leur des embuscades. S’ils se repentent, font la prière, acquittent l’aumône, laissez-leur le champ libre, car Dieu pardonne, il a pitié. (Coran 9:5)

Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n'interdisent pas ce qu'Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu'à ce qu'ils versent la capitation par leurs propres mains, après s'être humiliés. (Coran 9:29)

De même que les versets de l’Ancien Testament dans lesquels Dieu ordonne aux Hébreux d’attaquer et tuer leurs voisins, les versets de l’épée ont un contexte historique. Dieu donna ces commandements après que les musulmans, sous la direction de Mahomet, soient devenus suffisamment puissants pour envahir leurs voisins païens et chrétiens. Mais à la différence des anecdotes et des versets belliqueux de l’Ancien Testament, les versets de l’épée sont devenus fondamentaux pour les relations ultérieures de l’islam à la fois avec les « peuples du livre » (c’est-à-dire les juifs et les chrétiens) et les « idolâtres » (hindouistes, bouddhistes, animistes, etc.), et en fait, ces versets ont lancé les conquêtes musulmanes, qui ont changé à jamais la face du monde. En se basant sur le Coran (9:5) par exemple, la loi islamique stipule que les idolâtres et les polythéistes doivent se convertir à l’islam ou bien être tués ; simultanément, le Coran 9:29 est la source première des pratiques discriminatoires bien connues pratiquées par les musulmans envers les chrétiens et les juifs conquis et vivant sous la souveraineté islamique.
En fait, en se basant sur les versets de l’épée ainsi que sur d’innombrables autres versets et paroles attribuées à Mahomet, les savants islamiques, sheikhs, muftis et imams, ont tous, à travers les âges, atteint un consensus – un consensus contraignant pour la communauté musulmane toute entière -  selon lequel l’islam doit être en guerre perpétuelle avec le monde non-islamique jusqu’à ce que le premier subjugue le second. En effet, il est très largement admis par les savants musulmans que les versets de l’épée, parce qu’ils figurent parmi les dernières révélations au sujet des rapports de l’islam avec les non-musulmans, ont à eux seuls abrogés presque 200 versets antérieurs, et plus tolérants, du Coran, tels que « pas de contrainte en religion » (Coran 2:256).
Le célèbre savant musulman Ibn Khaldun (1332-1406), admiré en Occident pour ses vues « progressistes », apporte aussi un démenti à l’idée que le jihad serait une guerre défensive :

Dans l’institution religieuse islamique, la guerre sainte est une prescription religieuse en raison de l’universalité de l’appel en vue d’amener la totalité des hommes à l’islam de gré ou de force. C’est pourquoi le califat et la souveraineté temporelle y ont été établis de telle façon que ceux qui en ont la charge puissent exercer leur force dans les deux domaines à la fois.
Pour les autres institutions religieuses [chrétiennes et juives], leur mission n’y est pas universelle, pas plus que la guerre sainte n’y est prescrite, sauf seulement pour se défendre. Celui donc qui y est en charge de la religion ne s’occupe en rien de la conduite des affaires politiques. La souveraineté temporelle échoit seulement à quelqu’un de façon accidentelle et pour des raisons autres que religieuses c’est-à-dire en vertu des exigences de l’esprit de corps qui porte naturellement à rechercher le pouvoir. Ils ne sont pas chargés, en effet, de se rendre maître des nations comme c’est le cas de l’institution religieuse islamique. Il est seulement requis d’eux qu’ils observent leur religion en privé[4].

Les savants modernes sont en accord avec cette description. Dans The Encylopaedia of Islam, l’article « Jihad » par Emile Tyan affirme que « l’expansion de l’islam par les armes est un devoir religieux pour les musulmans en général… le jihad doit continuer à être mené jusqu’à ce que le monde entier soit dominé par l’islam… l’islam devrait être complètement transformé avant que la doctrine du jihad puisse être éliminé ». Le juriste irakien Majid Khaduri (1909-2007), après avoir affirmé que jihad et guerre étaient synonymes, écrit « le jihad est considéré par tous les juristes, pratiquement sans exception, comme une obligation collective pour l’ensemble de la communauté musulmane[5]. » Et, bien entendu, les manuels de droit islamique écrits en arabe sont encore plus explicites[6].

Lorsque les versets violents du Coran sont juxtaposés avec leurs équivalents dans l’Ancien Testament, on peut voir que les premiers se distinguent par l’usage d’un langage qui transcende le temps et l’espace et qui incite les croyants à attaquer et tuer les incroyants aujourd’hui tout autant qu’hier. Dieu a commandé aux Hébreux de tuer les Hittites, les Amorites, les Canaanites, les Perizzites, les Hivites et les Jésubites – des peuples particuliers, liés à un lieu et à un temps particulier. A aucun moment Dieu n’a donné aux Hébreux, et par extension à leurs descendants juifs, un ordre sans limitation de temps et de lieu de combattre et de tuer les gentils. A l’inverse, bien que les ennemis originels de l’islam aient, comme ceux du judaïsme, eu une existence historique (c’est-à-dire les Byzantins et les Zoroastriens), le Coran les désigne rarement par leurs noms propres. Au lieu de cela, les musulmans sont enjoints de combattre les peuples du livre « jusqu'à ce qu'ils versent la capitation par leurs propres mains, après s'être humiliés » et de « tuer les incroyants où que vous les trouviez. »
Les deux conjonctions arabes « jusque » (hata) et « où que » (haythu) montrent le caractère perpétuel et omniprésent de ces commandements : il y a toujours des « peuples du livre » qui doivent être « entièrement soumis » (particulièrement sur le continent américain, en Europe, et en Israël) et des « idolâtres » qui doivent être tués « où qu’ils soient » (particulièrement en Asie et en Afrique sub-saharienne). En fait, la caractéristique principale de presque tous les commandements violents que l’on peut trouver dans les textes sacrés de l’islam, c’est leur nature générique et illimitée, dans le temps et l’espace. « Et combattez-les [les incroyants] jusqu'à ce qu'il ne subsiste plus d’idolâtrie, et que la religion soit entièrement à Allah. » (Coran 8:39) De la même manière selon une tradition bien attestée qui apparaît dans les hadiths, Mahomet aurait déclaré :

J’ai reçu le commandement de faire la guerre au genre humain jusqu’à ce que tous attestent qu’il n’y a de dieu que Dieu et que Mahomet est le messager de Dieu ; et qu’ils fassent la prière, et acquittent l’aumône. S’ils font ainsi, leur vie et leurs propriétés sont sauves[7]. [C’est moi qui souligne]

Cet aspect linguistique est crucial pour comprendre l’exégèse des textes sacrés qui traitent du sujet de la violence. Et à nouveau, il est nécessaire de répéter que ni les textes juifs ni les textes chrétiens – l’Ancien et le Nouveau Testament, respectivement – n’énoncent de tels commandements perpétuels et illimités. En dépit de cela, Jenkins se lamente sur le fait que :

Les commandements de tuer, de commettre des nettoyages ethniques, d’institutionnaliser la ségrégation, de craindre et de haïr les autres races et les autres religions… se trouvent tous dans la Bible, et se répètent bien plus fréquemment que dans le Coran. Nous pouvons, à chaque fois, argumenter au sujet de la signification de ces passages, et notamment pour savoir s’ils doivent être considérés comme pertinents pour les temps ultérieurs. Mais il n’en demeure pas moins que ces mots sont là, et que leur inclusion dans les saintes écritures signifie qu’ils sont, littéralement, canonisés, au même titre que dans les textes musulmans.

On s’interroge sur ce que Jenkins a à l’esprit lorsqu’il emploie le mot « canoniser ». Si par canoniser il veut dire que de tels versets sont considérés comme faisant partie du canon des écritures judéo-chrétiennes, il a incontestablement raison ; à l’inverse, si par canoniser il veut dire ou laisser entendre que ces versets font partie de la Weltanschauung judéo-chrétienne, il a totalement tort.
Cependant, il n’est pas nécessaire de s’appuyer sur des arguments purement exégétiques et philologiques : à la fois l’histoire et les évènements récents apportent un démenti au relativisme de Jenkins. Alors que durant le premier siècle de son histoire le christianisme se diffusa par le sang de ses martyrs, durant son premier siècle d’existence l’islam se répandit par la conquête et le carnage. En fait, du premier jour jusqu’à aujourd’hui, l’islam – à chaque fois qu’il l’a pu – s’est répandu par la conquête, comme en témoigne le fait que la plus grande partie de ce qui est maintenant connu comme le monde musulman, ou dar-al-islam, fut conquis par l’épée de l’islam. Il y a là un fait historique, attesté par les historiens musulmans les plus autorisés. Même la péninsule arabique, la « patrie » de l’islam, fut conquise avec force violence et massacres, comme le montrent les guerres de Ridda qui suivirent la mort de Mahomet et durant lesquelles des dizaines de millier d’arabes furent passés au fil de l’épée par le premier calife Abu Bakr pour avoir abandonné l’islam.

 
Par ailleurs, en ce qui concerne l’explication standard utilisée de nos jour pour excuser la violence islamique – à savoir que celle-ci est le produit de la frustration des musulmans vis-à-vis de l’oppression politique ou économique dont ils sont victimes – il est nécessaire de poser la question : qu’en est-il de tous les chrétiens opprimés dans le monde d’aujourd’hui, des juifs, des hindous, des bouddhistes ? Où donc est leur violence exercée au nom de leur foi ? Le fait n’est pas contestable : bien que le monde musulman se taille la part du lion en matière de gros titres dramatiques – violence, terrorisme, attaques suicides, décapitation - il n’est certainement pas la seule partie du monde à souffrir de pressions à la fois internes et externes.
Par exemple, bien que pratiquement toute l’Afrique sub-saharienne soit actuellement en proie à la corruption, à l’oppression et à la pauvreté, en termes de violence, de terrorisme, et de chaos pur et simple, la Somalie – qui se trouve être le seul pays sub-saharien qui soit entièrement musulman – l’emporte de loin sur tous les autres. De plus, les principaux responsables de la violence en Somalie, qui appliquent partout où ils le peuvent des mesures législatives intolérantes et draconiennes – les membres du groupe jihadiste Al-Shabab – revendiquent et justifient toutes leurs actions en se référant à l’islam.
Au Soudan également, le gouvernement islamiste de Khartoum mène contre les chrétiens et les polythéistes un véritable génocide qui aboutit à la mort de près d’un million « d’infidèles » et « d’apostats ». Que l’Organisation de la Conférence Islamique ait apporté son soutien au président soudanais Hassan Ahmad al-Bashir, qui est recherché par la Cour Pénale Internationale, est par ailleurs révélateur du fait que l’organisation islamique approuve la violence envers les non-musulmans et ceux considérés comme insuffisamment musulmans.
L’Amérique latine et les pays d’Asie non musulmans ont aussi leur part de régimes oppressifs, autoritaires, de pauvreté, et de tout ce dont souffre le monde musulman. Pourtant, à la différence de ce qui se produit presque quotidiennement dans le monde islamique, nul n’entend parler de Chrétiens, de Bouddhistes, ou d’Hindous pratiquants qui lanceraient des véhicules bourrés d’explosifs dans les bâtiments officiels de gouvernements oppressifs (par exemple les gouvernements communistes de Cuba ou bien de la Chine), tout en brandissant leurs écritures saintes et en hurlant « Jésus [ou Bouddha, ou Vishnu] est grand ! » Pourquoi ?
Il est un dernier point qui est souvent négligé – soit par ignorance soit par malhonnêteté – par ceux qui affirment que la violence et l’intolérance sont, d’une manière générale, également présentes dans toutes les religions. Outre la parole divine contenue dans le Coran, le comportement de Mahomet – son exemple ou Sunna – est une source extrêmement importante de la législation islamique. Les musulmans sont encouragés à suivre l’exemple de Mahomet dans toutes les circonstances de la vie : « vous avez dans le Messager d'Allah un excellent modèle [à suivre] » (Coran33:21). Et la ligne de conduite de Mahomet envers les non musulmans est dépourvue d’ambiguïté.
Par exemple, argumentant de manière sarcastique contre le concept d’islam modéré, Oussama Ben Laden – qui bénéficie du soutien de la moitié du monde arabo-musulman si l’on en croit un sondage de la chaîne Al-Jazeera – décrit ainsi l’exemple (sunna) donné par le prophète :

Notre prophète a fait preuve de « modération » lorsqu’il était à Médine, en ne restant pas plus de trois mois sans mener des raids ou sans envoyer des raids sur les terres des infidèles pour prendre leurs forteresses, saisir leurs biens, leurs vies, leurs femmes[8].

En fait, en se basant à la fois sur le Coran et sur la sunna, voler et piller les infidèles, réduire leurs enfants en esclavage et transformer leurs femmes en concubines sont des activités légitimes[9]. Et le concept de sunna – qui donne son nom à près de 90% du milliard et demi de musulmans – signifie essentiellement que tout ce qui a été fait ou approuvé par Mahomet, le spécimen d’homme le plus parfait qui ait existé, est valable pour les musulmans aujourd’hui tout autant qu’hier. Ceci ne signifie pas, bien sûr, que la grande masse des musulmans vivent seulement pour piller et violer.
Cela signifie en revanche que les personnes qui sont naturellement inclines à de telles activités, et qui se trouvent aussi être musulmanes, peuvent aisément justifier leurs actions en se référant à la sunna du prophète – et le font ; à la manière, par exemple, dont Al-Quaeda a justifié ses attaques du 11 septembre 2001, durant lesquelles des innocents, y compris des femmes et des enfants, ont été tués : Mahomet a autorisé ses partisans à faire usage de catapultes durant le siège de la ville de Ta’if en 630 – les habitants de la ville avaient refusé de se rendre – bien qu’il ait su que des femmes et des enfants y étaient abrités. De même, lorsqu’on l’a interrogé pour savoir s’il était permis de lancer des raids de nuit ou de mettre le feu aux fortifications des infidèles si des femmes et des enfants étaient parmi eux, le prophète aurait répondu : « Ils [les femmes et les enfants] sont issus de leurs rangs [les infidèles][10]. »

Bien que centré sur la loi et potentiellement formaliste, le judaïsme n’a pas d’équivalent de la sunna : les dits et les faits de patriarches, bien qu’ils soient décrits dans l’Ancien Testament, n’ont jamais fait partie de la loi juive. Ni les pieux mensonges d’Abraham, ni la perfidie de Jacob, ni l’irascibilité de Moïse, ni l’adultère de David, ni les infidélités de Salomon n’ont jamais servi d’exemple pour les juifs ou les chrétiens. Leurs faits et gestes étaient compris comme des actes historiques, perpétrés par des hommes faillibles, qui le plus souvent étaient punis par Dieu pour leur comportement moins qu’idéal.
En ce qui concerne le christianisme, l’essentiel de la loi de l’Ancien Testament a été abrogée ou accomplie – selon la perspective que l’on adopte – par Jésus. « Œil pour œil » fut remplacé par « tendre l’autre joue. » Aimer entièrement Dieu et son prochain devint la loi suprême (Matthieu 22:38-40). Qui plus est, la sunna de Jésus – comme dans : « qu’aurait fait Jésus à ma place ? » - est caractérisée par la passivité et l’altruisme. Le Nouveau Testament ne contient absolument aucune exhortation à la violence.
Pourtant, certains essayent de dépeindre Jésus comme ayant en un ethos militant semblable à celui de Mahomet, en citant le verset dans lequel le premier – « qui parlait à la foule en paraboles et ne leur disait rien sans employer de paraboles » (Matthieu 13:34) – déclare : « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre: je suis venu apporter, non la paix, mais l'épée » (Matthieu 10:34). Mais le contexte de cette déclaration montre clairement que Jésus ne commandait pas de commettre des violences contre les non-chrétiens mais était plutôt en train de prédire qu’il existerait de la discorde entre les chrétiens et leur entourage – une prédiction qui ne s’est révélée que trop vraie, les premiers chrétiens, bien loin de prendre l’épée, mourant passivement en martyr, comme cela leur arrive encore trop souvent dans le monde musulman.
D’autres soulignent la violence prédite dans le Livre de la Révélation, en négligeant, une fois encore, de prendre en compte le fait que le récit est descriptif – sans même parler du fait qu’il est, à l’évidence, symbolique – et par conséquent qu’il peut difficilement être prescriptif pour les chrétiens. En tout état de cause, comment peut-on sérieusement comparer cette poignée de versets du Nouveau Testament qui mentionnent le mot « épée » aux centaines d’injonctions coraniques et de déclarations de Mahomet qui commandent clairement aux musulmans de prendre une épée très réelle contre les non-musulmans ?
Sans se laisser démonter par tout cela, Jenkins se lamente sur le fait que, dans le Nouveau Testament, les juifs « projettent de lapider Jésus, ils complotent pour le tuer ; en retour Jésus les appelle des menteurs, des enfants du Diable. » Il reste à savoir si être appelé « enfants du Diable » est plus offensant que de se voir traiter de descendants de singes et de porcs – ce qui est la manière dont le Coran désigne les juifs[11]. Mais en dehors des noms d’oiseaux, cependant, ce qui importe ici est que, tandis que le Nouveau Testament n’ordonne pas aux chrétiens de traiter les juifs comme des « enfants du Diable », la loi islamique, en se fondant notamment sur le Coran 9:29, fait obligation aux musulmans de soumettre les juifs, et, en fait, tous les non-musulmans.
Cela signifie-t-il qu’aucun de ceux qui se définissent comme chrétiens ne peut être antisémite ? Non, bien entendu. Mais cela signifie que les chrétiens antisémites sont des oxymores vivants – pour la simple raison que le christianisme, textuellement et théologiquement, bien loin d’enseigner la haine et l’animosité, insiste sans ambiguïté sur l’amour et le pardon. Savoir si tous les chrétiens suivent ces injonctions n’est pas vraiment la question, pas plus que de savoir si tous les musulmans se conforment à l’obligation de faire le jihad. La seule question est : que commandent les religions ?
Par conséquent, John Esposito a raison d’affirmer que « Les juifs et les chrétiens ont commis des actes de violence. » En revanche il a tort d’ajouter : « nous [les chrétiens] avons notre propre théologie de la haine. » Rien dans le Nouveau Testament n’enseigne la haine – certainement rien qui puisse se comparer aux injonctions coraniques telles que : « Nous vous désavouons, vous et ce que vous adorez en dehors d'Allah. Nous vous renions. Entre vous et nous, l'inimitié et la haine sont à jamais déclarées jusqu'à ce que vous croyiez en Allah, seul. » (Coran, 60:4).

 
Et c’est à partir de ce point qu’il est le mieux possible de comprendre les croisades – des événements historiques qui ont été totalement déformés par les nombreux défenseurs influents de l’islam. Karen Armstrong, par exemple, s’est pratiquement bâti une carrière en dénaturant les croisades. Elle écrit, par exemple, que « l’idée selon laquelle l’islam s’est imposé par l’épée est une fiction occidentale, forgée durant la période des croisades, lorsque c’étaient en fait les chrétiens d’Occident qui menaient une violente guerre sainte contre l’islam. » Qu’une ancienne nonne condamne férocement les croisades en regard de tout ce que l’islam a pu faire ne rend sa critique que plus vendeuse. Des affirmations comme celles-ci ignorent le fait que, depuis les débuts de l’islam, plus de 400 ans avant les croisades, les chrétiens avaient remarqué que cette religion nouvelle se répandait par l’épée[12]. Et effectivement, des historiens musulmans faisant autorité et écrivant des siècles avant les croisades, tels que Ahmad Ibn Yahya al-Baladhuri (892) et Muhammad ibn Jarir at-Tabari (838-923) indiquent clairement que l’islam s’est propagé par la force.
Le fait demeure : les croisades furent une contre-attaque vis-à-vis de l’islam, et non pas une agression injustifiée comme le dépeignent Armstrong et d’autres historiens révisionnistes. L’éminent historien Bernard Lewis explique bien les choses :

Même la croisade chrétienne, qui est souvent comparée au jihad musulman, était une réponse différée et limitée au jihad et aussi en partie une imitation de celui-ci. Mais à la différence du jihad, son but premier était la défense ou la reconquête des territoires chrétiens perdus ou menacés. A quelques exceptions près, elle fut limitée aux guerres victorieuses pour la reconquête du sud-ouest de l’Europe, et aux guerres infructueuses pour reconquérir la Terre Sainte et pour arrêter l’avancée des Ottomans dans les Balkans. Par comparaison, le jihad musulman était conçu comme illimité, comme une obligation religieuse qui perdurerait jusqu’à ce que le monde entier se soit converti à l’islam ou bien soit soumis à la loi musulmane[13].

Qui plus est, les invasions musulmanes et les atrocités commises contre les chrétiens étaient en augmentation dans les décennies qui précédèrent le lancement des croisades en 1096. Le calife fatimide Abu Ali Mansur Tariqu’l-Hakim (qui régna de 996 à 1021) profana et détruisit nombre d’églises importantes – telles que l’église Saint Marc en Egypte ou l’église du Saint Sépulcre à Jérusalem – et pris des mesures encore plus oppressives que les règles habituelles concernant les chrétiens et les juifs. Puis, en 1071, les Turcs Seldjoukides écrasèrent les Byzantins lors de la bataille décisive de Manzikert et, en pratique, conquirent une grande partie de l’Anatolie byzantine, préparant la voie pour la prise de Constantinople des siècles plus tard.
C’est dans ce contexte que le Pape Urbain II lança son appel à la croisade :

Des confins de Jérusalem et de la ville de Constantinople nous sont parvenus de tristes récits ; souvent déjà nos oreilles en avaient été frappées, des peuples du royaume des Persans [c’est-à-dire les Turcs musulmans]… , a envahi en ces contrées les terres des chrétiens, les a dévastées par le fer, le pillage, l'incendie, a emmené une partie d'entre eux captifs dans son pays, en a mis d'autres misérablement à mort, a renversé de fond en comble les églises de Dieu, ou les a fait servir aux cérémonies de son culte.

Bien que la description faite par Urbain II soit historiquement exacte, le fait demeure : quelle que soit la manière dont on interprète ces guerres – comme offensives ou défensives, justes ou injustes – il est évident qu’elles n’étaient pas fondées sur l’exemple de Jésus, qui enjoignait à ceux qui le suivaient : « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent. » (Matthieu, 5:44). Et de fait, il fallu des siècles de débats théologiques, de Saint Augustin à Thomas d’Aquin, pour justifier la guerre défensive – sous le nom de « guerre juste ». Ainsi, il semblerait que ce soient les Croisés – et non pas les jihadistes – qui aient été peu fidèles à leurs saintes écritures (d’un point de vue littéral) ; ou, inversement, ce sont les jihadistes – pas les Croisés – qui ont scrupuleusement suivi les prescriptions de leurs textes sacrés (là aussi d’un point de vue littéral). Qui plus est, tout comme les récits violents de l’Ancien Testament, les croisades sont par nature des évènements historiques, et non pas la manifestation d’une vérité biblique profonde.
Bien loin de révéler quoique ce soit d’intrinsèque au christianisme, les croisades, ironiquement, permettent de mieux comprendre l’islam. Car ce que les croisades ont démontré une fois pour toutes c’est que, quels que soient les enseignements de la religion – et en fait, dans le cas des croisades dites chrétiennes, en dépit de ces enseignements – l’homme est souvent prédisposé à la violence. Mais ceci amène à poser la question : si c’est ainsi que se comportèrent des chrétiens – à qui il est demandé d’aimer, de bénir, et de faire du bien à ceux qui les haïssent, les maudissent et les persécutent – ne doit-on pas s’attendre à bien pire de la part des musulmans qui, tout en partageant la même propension à la violence, reçoivent en plus de la part de la divinité l’ordre d’attaquer, de tuer, et de piller les infidèles ?


[1] “Discovering the common grounds of world religions”, Share international, sept 2007, p19-22.
[2] C-SPAN2, June 5, 2004.
[3] Philip Jenkins, « Dark Passages », The Boston Globe, Mar.8, 2009.
[4] Ibn Khaldun, Muqaddima, New-York : Pantheon, 1958, Vol1, p473.
[5] Majid Khadduri, War and peace in the law of islam, London : Oxford University Press, 1955.
[6] Par exemple, Ahmed Mahmud Karima, Al-Jihad fi’l-Islam : Dirasa Fiqhiya Muqarina, Cairo : Al-Azhar University, 2003.
[7] Ibn al-Hajjaj Muslim, Sahih Muslim, C9B1N31 ; Muhammad Ibn Isma’il al Bukhari, Sahih al-Bukhari B2N24.
[8] Abd al-Rahim’ Ali, Hilf al Irhab, Cairo, 2004.
[9] Par exemple Coran 4:24, 4:92, 8:69, 24:33, 33:50.
[10] Sahih Muslim, B19N4321. (Voir aussi Raymond Ibrahim, The Al Qaeda Reader, Doubleday, 2007)
[11] Coran 2:62-65, 5:59, 7:166.
[12] Voyez par exemple les écrits de Sophrinius, le patriarche de Jérusalem durant la conquête musulmane de la ville sainte, quelques années après la mort de Mahomet, ou les chroniques de Teophane le confesseur.
[13] Bernard Lewis, The Middle East : A brief history of the last 2000 years, Scribner, 1995, p233.