Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 28 décembre 2011

Musulmans : combien sont-ils ?


Michèle Tribalat est l’une des rares personnes en France à pouvoir parler d’immigration de manière bien informée, et l’un des rares chercheurs à oser en parler de manière honnête. Elle vient de publier, dans la revue Commentaire n°136, un article intitulé « Dynamique démographique des musulmans de France » qui détaille ce que nous savons réellement - à la différence de ce que nous croyons savoir - sur la démographie de la population musulmane en France. Je recopie pour vous certains passages de cet article important, en vous incitant très vivement à vous procurer la suite en achetant le numéro de Commentaire voir, pourquoi pas ? en vous abonnant à la revue. Les temps sont durs pour les publications non subventionnées comme Commentaire et celle-ci reste l’une des rares revues généralistes où paraissent, de temps à autre, des articles sérieux qui échappent à la grisaille progressiste ambiante.
L’article de Michèle Tribalat comporte dix pages, huit tableaux et un graphique, dont je ne reproduis aucun pour vous encourager à ouvrir votre porte-monnaie.
Bonne lecture et, par anticipation, très bonne année 2012 à tous.

A.

Combien sont-ils ?

Laissons de côté les chiffres lancés à la volée - les 5 à 6 millions de musulmans inlassablement répétés depuis au moins dix ans, sans parler de chiffres encore plus farfelus - dont la méthode d’estimation est absolument intraçable. Dans l’enquête ERFI réalisée en 2005 par l’Ined et l’Insee auprès d’environ 10 000 personnes, 5% des enquêtés âgés de 18 à 79 ans se déclaraient musulmans (...)
Cette estimation a été révisée dans les projections de populations musulmanes réalisées par l’IIASA (international Institute for Applied System Analysis) (...) avec un chiffre de 4,7 millions en 2010, soit 7,5% de la population, qui, comme on va le voir, semble un peu trop élévé.
La méthode que j’avais retenue en 1999 pour évaluer le nombre de musulmans potentiels en utilisant la filiation et l’origine était un pis-aller. Que donne-t-elle lorsqu’elle est appliquée aux effectifs de l’enquête TeO [Trajectoires et Origines, 2008] sur la tranche d’âges 18-50 ans ? (...) On parvient ainsi à une population musulmane proche de 4 millions de musulmans, soit 6,4% de la population métropolitaine. La France est ainsi le pays de l’UE où la proportion de musulmans est la plus élevée, devant l’Allemagne et le Royaume-Uni pour ne considérer que les grands pays d’Europe. Les projections de l’IIASA, qui démarre sur une population musulmane surestimée en 2010 (7,5%), évaluent à 10,3% la proportion de musulmans en France en 2030. (...)

« Retour » au religieux chez les jeunes ?

La rareté des données sur les affiliations religieuses offre peu de ressources pour chiffrer un éventuel retour au religieux. Pour tester cette hypothèse, il faut disposer d’un recul suffisant - d’où la nécessité de se limiter aux courants migratoires les plus anciens - et de points d’observation antérieurs. Les personnes nées en France d’au moins un parent immigré d’Algérie satisfont à ces deux conditions. L’enquête Mobilité géographique et insertion sociale (MGIS), conduite en 1992 par l’Ined avec le concours de l’Insee, offre un point d’observation antérieur de seize ans pour mesurer l’évolution de la proportion de ceux qui se déclarent sans religion. (...)
L’affiliation religieuse n’a pas progressé au fil du temps chez les enfants d’origine algérienne nés en 1963-1972. En revanche, les jeunes de 2008 ne ressemblent plus aux jeunes de 1992. Lorsque les deux parents sont originaires d’Algérie, ils ne sont plus que 14% à déclarer ne pas avoir de religion, contre 30% en 1992. Cette tendance à la « réaffiliation » religieuse vaut aussi pour ceux dont un seul parent est immigré d’Algérie. En 1992 ces derniers tranchaient dans le paysage religieux par leur désintérêt marqué pour la religion. C’est fini. Cette évolution va à contresens de celle observée en France en général et dans les courants migratoires européens. (...)
Le retour au religieux dont on parle tant serait donc plutôt un effet de génération et ne vaut que pour l’islam. (...)
L’évolution singulière de l’islam en France va de pair avec un immense décalage dans l’importance accordée à la religion parmi ceux qui croient encore en France, surtout par rapport aux catholiques : 9% des ces derniers accordent une grande importance à la religion contre près de la moitié des musulmans et encore 29% des protestants. (...)

Transmission et conversion

En termes de transmission, l’islam est sans conteste la religion la plus dynamique. Cette transmission s’est améliorée au fil du temps, tout particulièrement parmi les enfants d’immigrés. Seuls 43% des enfants d’immigrés nés dans les années 1958-1964 ayant au moins un parent musulman se déclarent eux-mêmes musulmans, soit une transmission plus faible que dans les familles immigrées où l’un des parents au moins est catholique (-26 points). Ceux qui sont nés à peu près 25 ans plus tard sont 87% à avoir conservé la religion de leur(s) parent(s) musulman(s) : soit 32 points de plus que les enfants d’immigrés élevés dans une famille où l’un des parents au moins est catholique. Cette évolution reflète bien celle observée dans les familles immigrées d’Algérie dont un parent au moins était musulman : le taux de transmission y a gagné 30 points de la génération 1958-1970 à la génération 1981-1990. (...)

Endogamie religieuse

Les musulmans se marient avec des musulmans. C’est tout particulièrement vrai des enfants d’immigrés nés en France et des immigrés entrés dans leur enfance et en partie scolarisés en France. (...)
Paradoxe, l’exogamie religieuse est donc plus forte parmi les musulmans entrés comme adultes célibataires que parmi ceux qui se sont le plus frottés à la société française. Au Royaume-Uni, « 92% des musulmans se marient à l’intérieur de leur religion. » (...)
Cette endogamie religieuse générale freine les mariages avec des personnes d’origine française qui sont rarement de confession musulmane. 
(...) si l’on revient aux premiers mariages, plus de la moitié des jeunes d’origine européenne qui ont deux parents immigrés et trois quarts de ceux dont un seul parent est immigré se sont mariés avec un conjoint d’origine française. Ce n’est le cas que de 23% des hommes et 14% des femmes dont les deux parents immigrés sont originaires du Maghreb, du Sahel ou de Turquie. Ces mariages sont rarissimes parmi les enfants des migrants turcs, notamment leurs filles.
La mixité ethnique des mariages passe donc par la « sécularisation » des immigrés et des enfants d’immigrés originaires de ces pays. La désaffiliation religieuse facilite les unions avec des autochtones, eux-mêmes sortis de la religion, en grand nombre. La réislamisation des jeunes générations n’annonce rien de tel. Comme l’écrit Eric Kaufmann, « en Europe, la religion semble un obstacle plus important que la race à la mixité. » (...)

Immigration et fécondité des musulmanes

La fécondité des femmes musulmanes est supérieure à celles des catholiques et des athées ou agnostiques. Les femmes musulmanes nées en 1958-1968 ont, à quarante ans, 1,1 enfants de plus que les femmes sans religion et 0,9 enfant de plus que les femmes catholiques. (...)
L’avantage fécond, sans être colossal, appliqué à une structure par âge beaucoup plus jeune, est loin d’être négligeable et favorise les croyants les plus impliqués. Combiné à une immigration dont on ne voit pas bien qu’elle puisse se réduire dans les années qui viennent, à une rétention élevée due à une endogamie religieuse très importante et à une « réislamisation » des jeunes générations, il donne à la confession musulmane un dynamisme tout à fait incongru dans un pays très fortement laïcisé, en voie de déchristianisation avancée et qui a pris l’habitude de penser cette sécularisation galopante comme à la fois progressiste et inexorable. On a, j’ai moi-même, longtemps pensé que l’islam ne ferait pas exception à ce puissant courant. Un contexte très sécularisé peut, au contraire, être le ferment d’un durcissement identitaire et religieux, l’islam n’étant pas perçu comme ringard, à la différence de l’intégrisme catholique, et bénéficiant d’un « climat relativiste » propice à son expansion.

mardi 20 décembre 2011

La résistible ascension du mariage homosexuel (4/4) : l'argument de la compassion



Qu’à cela ne tienne. En vérité nous nous sommes égarés depuis le début. La question n’est pas de savoir si le législateur doit autoriser l’homoparentalité, en ouvrant l’adoption et la PMA (procréation médicalement assistée) aux candidats homosexuels. La question est de savoir comment le législateur doit s’adapter à une situation déjà existante. Il s’agit bien d’avoir des débats byzantins au sujet du mariage ou du développement psychologique de l’enfant, alors que tant d’entre eux, d’ores et déjà élevés par des parents homosexuels, souffrent tous les jours de ne pas bénéficier de la protection que pourrait leur offrir le mariage de leurs « parents » ! Que la société ne veuille pas « reconnaître » les couples homosexuels à l’instar des couples hétérosexuels, cela prouverait simplement son intolérance, mais il serait par trop cruel de faire payer aux enfants les prétendues fautes de leurs parents. Le législateur doit donc ouvrir le mariage aux couples homosexuels, non pas pour eux, mais pour leurs enfants. Si vous ne voulez pas être justes, au moins soyez humains !
Un tel argument éveille tout naturellement la compassion à l’égard des enfants et il vous expose au reproche, toujours désagréable, d’avoir un cœur de pierre si vous hasardiez tout de même quelques objections. Pourtant, si vraiment il fallait choisir, il n’est pas certain qu’un cœur dur ne soit pas préférable à une tête molle. Il semble donc nécessaire, malgré tout, d’essayer de peser la question à la seule balance de la raison, et de ne pas laisser notre bon cœur fausser la mesure.
Puisque nous avons pris notre parti d’avoir mauvaise réputation, la première question à poser parait être : combien ? Combien d’enfants sont concernés par cette situation censée justifier une réforme radicale du mariage ? Il est bien difficile de le savoir précisément, peut-être vingt ou trente mille, très peu en tout état de cause[1]. En outre, il est important de distinguer entre deux situations : celle où l’enfant est élevé par un parent homosexuel (et éventuellement son compagnon ou sa compagne) mais a été conçu dans le cadre d’un mariage ou d’un concubinage hétérosexuel, et celle où l’enfant a été conçu dans un contexte strictement homosexuel. Dans le premier cas, le plus répandu, l’enfant dispose déjà de deux parents connus, de sexes différents, qui ont jadis formé un couple. Dans le second cas, l’enfant a été conçu par insémination artificielle, presque toujours à l’étranger, afin de contourner la législation française. Seul ce second cas, le plus marginal, mérite pleinement l’appellation « homoparentalité », et seul ce second cas pourrait poser la question du « mariage » des parents[2] : il s’agirait alors de donner au « parent social » les mêmes droits sur l’enfant qu’un père ou qu’une mère.
Après avoir délibérément violé la loi établie dans l’intérêt de l’enfant, on se tourne vers le législateur pour réclamer sa protection au nom de l’intérêt de l’enfant.
En un sens, cet argument ne fait que reproduire, en l’inversant, l’argument déjà invoqué avec succès pour modifier le statut des enfants nés hors mariage. En 1972, le législateur avait réformé le droit de la filiation pour mettre fin aux différences de traitement qui existaient alors entre l’enfant né dans le mariage – « l’enfant  légitime » - et l’enfant né hors mariage – « l’enfant naturel ». L’intérêt supérieur de l’enfant exigeait à cette époque de considérer le mariage comme un élément négligeable. Aujourd’hui, ce même intérêt de l’enfant exigerait au contraire que l’on accorde le mariage aux couples homosexuels ayant des enfants.
Mais précisément, le souvenir de la réforme de 1972 pourrait nous rappeler ce fait évident : modifier la législation sur le mariage pour répondre à certaines situations difficiles a nécessairement des conséquences qui ne se limitent pas aux situations difficiles que l’on a en vue. En mettant sur le même plan juridique les enfants légitimes et les enfants naturels, on affaiblit inévitablement le mariage, car voir ses enfants reconnus par la loi a toujours été une puissante incitation à ne pas concevoir d’enfants en dehors du mariage. Que l’on approuve ou pas la réforme de 1972, ce fait ne saurait être sérieusement contesté.
Dans la mesure où la principale raison d’être du mariage est justement d’assurer, autant que possible, que les enfants seront élevés par ceux qui les ont conçus, diminuer l’attrait du mariage revient à affaiblir la protection qu’offre celui-ci à tous les enfants[3]. Pour améliorer la situation de quelques-uns d’entre eux, on dégrade de fait la situation de tous les autres. Mais cette dégradation étant moins immédiatement perceptible que la détresse que peuvent connaître les enfants naturels, il est compréhensible que la considération des conséquences à long terme ne l’emporte pas sur la compassion à courte vue ; compréhensible mais pas excusable, du moins de la part du législateur, car si la raison ne devrait pas étouffer le cœur, le cœur ne devrait jamais guider la raison, particulièrement chez ceux qui ont la charge de légiférer pour la nation.
De la même manière, en légalisant l’homoparentalité, notamment par le biais du mariage, le législateur encouragerait de fait le développement de l’homoparentalité. Pourtant, la seule existence d’enfants élevés par des couples homosexuels ne prouve pas qu’il soit bon que des enfants soient élevés par des couples homosexuels. Plus largement, en ouvrant le mariage aux couples homosexuels, c'est-à-dire en séparant encore davantage sexualité, procréation et parentalité, le législateur affaiblirait un peu plus ce qui reste de cette institution, qui ne serait réellement plus qu’une déclaration d’amour solennelle etc…
En tout état de cause, le législateur peut très bien tolérer certaines pratiques ou certaines situations existantes sans pour autant vouloir encourager ces pratiques ou multiplier ces situations en leur accordant un statut légal. Les difficultés que peuvent rencontrer les enfants qui sont aujourd’hui élevés dans un contexte homoparental pourraient parfaitement être prises en compte par la loi, qui a déjà su s’adapter à d’autres configurations familiales atypiques, sans pour autant donner le baiser de la mort à l’institution du mariage. Cela n’est ni logiquement ni moralement requis.

 


Conclusion

Au terme de notre parcours, quelles conclusions pratiques pouvons-nous tirer pour l’avenir ? En France, et en Europe en général, les défenseurs du mariage sont sur la défensive. Beaucoup de ceux qui seraient prêts à se rallier à leur camp ou qui devraient être leurs alliés naturels – tous ceux qui conservent vaguement l’idée que le mariage a quelque chose à voir avec la famille, tous ceux qui ne sont pas pleinement convaincus que l’homoparentalité serait juste une configuration familiale parmi d’autres – restent trop souvent à l’écart, en se disant : à quoi bon ? La bataille est déjà perdue ; ou bien plus simplement craignent d’acquérir un mauvais renom en s’opposant aux revendications homosexuelles.
Ce découragement procède d’une assez bonne appréciation de l’état actuel du rapport de force politique, mais d’une mauvaise appréciation du rapport de force intellectuel.
Considérés en eux-mêmes, débarrassés de leur rhétorique démocratique et des menaces voilées qui les accompagnent trop souvent, les arguments avancés à l’appui des revendications homosexuelles en matière familiale se révèlent bien peu impressionnants. Il n’existe simplement aucune raison de désespérer de la cause du mariage dans un débat rationnel.
Bien sûr, avoir les meilleurs arguments de son côté ne signifie pas nécessairement remporter la bataille politique. Mais être bien persuadé qu’il est possible de remporter la bataille des arguments est la condition nécessaire pour pouvoir se lancer dans la bataille politique et espérer l’emporter. Les partisans des revendications homosexuelles ont aujourd’hui l’avantage sur le plan politique car ils ont su d’abord prendre l’avantage sur le plan des idées. Ils ont su gagner à leur cause une bonne partie des « élites » intellectuelles, toujours avides de pouvoir s’opposer à l’opinion commune et de se montrer à la pointe du combat pour le « progrès », et ils ont su désorienter et intimider suffisamment le sens commun pour que celui-ci n’ose plus guère s’exprimer. Les défenseurs du mariage doivent maintenant faire le chemin inverse s’ils veulent espérer l’emporter. Il leur faut remporter la bataille de l’opinion publique.
Il ne me semble pas que cette bataille serait si difficile à remporter. Le grand public fera toujours de « l’hétérosexisme[4] » sans le savoir[5]. Mais cette bataille devra incontestablement être menée.
Dans cette tache, assurément de longue haleine, le mouvement homosexuel pourrait, paradoxalement, se révéler une bonne source d’inspiration. Ce mouvement, aujourd’hui suffisamment puissant pour pouvoir espérer renverser une institution millénaire comme le mariage, ne regroupait, il n’y a encore pas si longtemps, qu’une poignée de militants totalement marginaux. Qui, à la fin des années 1960, aurait pu évoquer sérieusement en public la perspective d’un mariage homosexuel sans s’exposer aux sarcasmes et à la dérision ? Mais, avec une détermination et une constance tout à fait remarquables, ces quelques militants ont su, en profitant de la logique de l’égalité propre à nos sociétés démocratiques, élargir peu à peu leur audience, forger des alliances, pour construire le mouvement que nous connaissons aujourd’hui. Ils n’ont pas désespéré d’une cause qu’il semblait pourtant impossible de gagner, et les événements leur donnent aujourd’hui raison. Cette leçon ne devrait pas être perdue pour les défenseurs du mariage.




[1] http://www.ined.fr/fr/tout_savoir_population/fiches_actualite/difficile_mesure_homoparentalite/
[2] Dans le premier cas, le mariage entre la mère/le père et sa compagne/son compagnon n’aura aucune incidence sur le statut de l’enfant et ne créera aucun lien juridique entre la compagne/le compagnon et l’enfant. 
[3] Il est évidemment toujours possible de contester, en dépit de toutes les évidences, que le mariage offre une protection aux enfants (et aux femmes). Mais dans ce cas, la conclusion logique serait de demander la suppression du mariage.

[4] Pour ceux qui l’ignorerait, « l’hétérosexisme repose sur l’illusion selon laquelle l’homme serait fait pour la femme et, surtout, la femme faite pour l’homme. » (Louis-Georges Tin) , bref sur l’illusion selon laquelle nos organes sexuels seraient des organes reproducteurs.
[5] On pourrait dire également que le grand public fera toujours de la métaphysique sans le savoir, puisque la différence homosexuel/hétérosexuel repose sur « des subtilités métaphysiques » (Daniel Borillo).

mardi 13 décembre 2011

La résistible ascension du mariage homosexuel (3/4) : la question de l'homoparentalité


 C’est en général à ce stade que surgit le troisième argument. Plutôt que de contester frontalement le caractère nécessairement infécond d’un couple homosexuel, ce qui risque tout de même de vous exposer au ridicule à plus ou moins long terme, les partisans des revendications homosexuelles contesteront la prémisse sur laquelle repose l’institution du mariage, à savoir l’idée que – toutes choses étant égales par ailleurs – il est préférable pour un enfant d’être élevé par ses parents biologiques.
Certes, dira-t-on, le mariage vise bien à lier la parentalité et la procréation, mais il s’agit en fait d’une préoccupation superflue car il est faux que l’intérêt de l’enfant soit, en général, d’être élevé par ses géniteurs. Il est donc inutile d’interdire aux couples de même sexe de se marier, et même insultant car cela suppose qu’ils seraient a priori de mauvais parents. Cet argument revient en fait à demander l’abolition de ce que nous appelons aujourd’hui le mariage et son remplacement par une sorte de cérémonie, identique pour tous, permettant à « deux êtres qui s’aiment » de déclarer solennellement leur amour, selon la formule convenue (en fait, je dis « deux » êtres par pure habitude, mais sur la base de cet argument la raison pour laquelle il faudrait s’en tenir à deux n’est pas bien claire).

Les preuves avancées à l’appui de cette affirmation sont en général de deux ordres. Premièrement, le fait qu’il existe des cas d’infanticide ou de maltraitance prouverait que le « biologique » n’est pas un gage que les géniteurs se comporteront en parents attentifs et aimants. A l’inverse, ceux qui décident de s’occuper d’un enfant présenteraient beaucoup plus de garanties en ce sens, précisément parce qu’ils se sont engagés librement envers l’enfant. L’adoption devrait donc, pour certains, devenir « le paradigme de toute parentalité ».
Cet argument revient à dire que, puisque certains parents (biologiques) n’aiment pas leurs enfants, il n’est pas vrai que les parents aiment naturellement leurs enfants. Ce qui n’est pas strictement invariable n’est pas naturel. Désormais, il nous faudra donc nier que l’homme soit naturellement doté du sens de la vue, puisque certains enfants naissent aveugles ; ou de la capacité de parler, puisque certains enfants naissent sourds et muets. En fait, il nous faudra aussi renoncer entièrement à la médecine, car la médecine suppose qu’il existe un fonctionnement naturel, normal, du corps humain et que toute déviation de cette norme est un signe, sinon de maladie, du moins de mauvaise santé. Mais, selon le raisonnement que nous examinons, toute déviation d’une norme naturelle prouverait l’absence de norme naturelle.
Cet argument n’a pas besoin de nous retenir longtemps, car il est trop évidemment déficient. Bien sûr, certaines personnes n’aiment pas les enfants qu’ils ont conçus, mais cela ne change rien au fait que l’écrasante majorité des êtres humains sont attachés, et même souvent violemment attachés, à leurs enfants (biologiques) et les enfants à leurs parents (biologiques). Qui donc accepterait d’échanger ses enfants avec ceux des voisins, même s’ils étaient plus beaux, plus calmes et plus performants à l’école ? L’amour que nous portons naturellement à notre progéniture n’est évidemment pas une garantie que nous saurons bien l’éduquer et en prendre soin, car l’amour ne suffit pas. Mais c’est une très bonne assurance que nous nous donnerons du mal et que nous consentirons aux nombreux sacrifices que réclame toute éducation.
En revanche, on peine à voir quelle garantie pourrait donner « l’engagement » auprès d’un enfant. Si « l’engagement » est fondé sur le seul désir de s’occuper d’un enfant, alors il semble inévitable que l’engagement cesse lorsque le désir cesse (et quel parent – biologique – n’a pas rêvé un jour d’abandonner ses enfants sur une aire d’autoroute ?). On ne voit pas au nom de quoi la loi pourrait contraindre un « parent » qui souhaiterait se « désengager » (peut-être d’ailleurs pour « s’engager » auprès d’un autre enfant). Bien plus, si « l’engagement » est le meilleur gage de qualité éducative, le législateur devrait donner à ceux qui souhaitent se « désengager » la plus grande latitude pour le faire. Il devrait ainsi abroger un certain nombre de règles actuelles, comme le délit d’abandon de famille ou l’obligation de verser une pension alimentaire, qui précisément empêchent de se « désengager ».


 Le second argument se présente sous une forme plus raisonnable, et revêtu des habits solennels de la science. On concédera qu’il est légitime de se préoccuper de savoir quelles conséquences pourraient avoir pour l’enfant le fait d’être élevé, non pas par sa mère et son père, mais par deux hommes ou par deux femmes, (ce que l’on appelle un contexte homoparental)[1]. Mais on ajoutera que ces préoccupations n’ont aujourd’hui plus lieu d’être, car la science aurait montré sans ambiguïté qu’être élevé dans un contexte homoparental n’a aucune conséquence négative pour l’enfant. Ainsi, selon l’APGL (Association des parents et futurs parents gays et lesbiens), près de 200 études scientifiques, presque toutes nord-américaines, auraient déjà montré l’innocuité d’un contexte homoparental sur le développement des enfants. Par conséquent le mariage actuel, réservé aux couples hétérosexuels, devrait être remplacé par un mariage égalitaire, ouvert aux couples homosexuels et leur permettant d’avoir recours à l’adoption et à la procréation médicalement assistée.
La science est assurément une autorité respectable et il serait peu raisonnable de prendre ses enseignements à la légère. Cependant, prendre la science au sérieux n’implique pas de croire sur parole tout ce qui se présente comme « scientifique ». Il serait donc prudent d’examiner les preuves que l’on nous présente avant d’y acquiescer. Or un examen attentif des études qui sont le plus couramment citées à l’appui des revendications homosexuelles révèle que toutes ces études sont frappées de graves défauts méthodologiques qui rendent leurs conclusions strictement invalides[2].
Les défauts les plus courants sont les suivants : 1) définition de « l’homosexualité » trop imprécise pour être opératoire 2) échantillon trop petit pour qu’il soit possible d’extrapoler ses résultats à l’ensemble de la population 3) échantillon non représentatif : les gays et lesbiennes interviewés ont, par exemple, des niveaux de diplômes et de revenus bien supérieurs à la moyenne de la population, or il est bien connu que ces deux facteurs jouent un rôle très importants dans l’éducation des enfants 4) échantillon constitué de volontaires recrutés dans des associations gays, lesbiennes ou féministes 5) absence de contrôle statistique des variables autres que l’orientation sexuelle qui seraient susceptibles d’influencer le résultat 6) données recueillies par un enquêteur unique, ce qui rend impossible l’évaluation de l’objectivité de son travail.
Il vaut également la peine d’être noté qu’un bon nombre de ces études comparent des enfants élevés par des mères lesbiennes seules à des enfants élevés par des mères hétérosexuelles seules, et non pas des enfants élevés par des couples homosexuels avec des enfants élevés par leurs pères et leurs mères. Ce qui diminuerait sérieusement leur pertinence, quand bien même il serait possible de les sauver du naufrage méthodologique.
En réalité, la seule chose que ces études nous permettent de conclure, est que l’affirmation selon laquelle il a été scientifiquement prouvé qu’un contexte homoparental ne fait aucune différence pour les enfants, est dépourvue de fondement scientifique.

En revanche, nous disposons d’un parallèle très intéressant avec les études concernant l’effet du divorce et de l’absence d’un des deux parents sur le développement de l’enfant.
Au début des années 1970, des études prétendant montrer l’innocuité du divorce pour les enfants commencèrent à apparaître aux Etats-Unis. Ces études affirmaient que grandir dans un foyer monoparental ne constituait pas, toutes choses égales par ailleurs, un handicap pour les enfants. Les retards manifestes enregistrés par ces enfants en matière de scolarité et de socialisation ne provenaient pas, disait-on, de leur situation familiale mais, notamment, de la « stigmatisation » censée frapper les enfants élevés par un seul parent ou du fait que la loi rendait le divorce trop difficile. Ces études rassurantes contribuèrent à encourager le législateur à assouplir les procédures en matière de divorce, et par conséquent à augmenter le nombre de séparations. 
Quarante ans et des milliers d’études plus tard, le débat, aux Etats-Unis, ne porte plus sur les conséquences du divorce mais uniquement sur les moyens d’y remédier : tous les chercheurs et tous les acteurs politiques sérieux s’accordent sur le fait que le divorce a, en lui-même, des conséquences négatives à long terme sur les enfants.
Ceci suggère très fortement, d’une part qu’il serait très imprudent de se fier aux assurances données aujourd’hui par la « science sociale » en matière d’homoparentalité, et d’autre part que toutes les structures familiales ne se valent pas : celle ou l’enfant est élevé par son père et sa mère (biologiques) parait bien l’emporter sur les autres.


[1] Plus précisément, Mme Gross, ancienne présidente de l’APGL évoque une « structure multi-parentale » dans laquelle l’enfant aura, autour de lui, 4 parents légalement reconnus (deux parents biologiques et les deux compagnons) et 8 grands-parents. En cas de divorce, l’enfant, dans le cadre d’une garde alternée, passerait donc une semaine par mois avec chacun de ses parents. Force est cependant de reconnaitre la supériorité de ce nouveau type de « famille » sur l’ancienne, pour ce qui concerne les anniversaires et les cadeaux de Noël. Sur ce point, l’argument est incontestablement très solide.
[2] R.Lerner et A.Nagai, deux chercheurs américains, ont examiné dans No basis : what the studies don’t tell us about same-sex parenting, les 49 études les plus couramment citées à l’appui des revendications homosexuelles, et ce d’un strict point de vue méthodologique. A l’issue d’un examen minutieux, ils concluent qu’aucune ne satisfait aux critères communément admis en matière d’études quantitatives et que leurs conclusions sont par conséquent dépourvues de valeur scientifique : http://marriagelaw.cua.edu/publications/nobasis.pdf
Après s’être livré au même travail d’évaluation méthodologique des études disponibles sur l’homoparentalité, Steven Nock, Professeur de sociologie à l’université de Virginie, parvient exactement à la même conclusion : 1) toutes contiennent au moins une erreur de procédure rédhibitoire 2) aucune n’a été menée selon les critères communément acceptés en matière de recherche scientifique : http://www.marriagewatch.org/Law/cases/Canada/ontario/halpern/aff_nock.pdf

mardi 6 décembre 2011

La résistible ascension du mariage homosexuel (2/4): Tamen usque recurret



Arrivés à ce point de la discussion, les partisans des revendications homosexuelles avancent communément trois types d’objections.

Mariage, nature et culture

La première objection porte sur le caractère « naturel » du mariage, c'est-à-dire sur le fait qu’il serait fondé sur la différence naturelle des sexes. A l’encontre cette définition du mariage, il sera affirmé que le mariage est purement « culturel », car l’anthropologie et l’histoire nous apprendraient qu’il a toujours existé une multitude de coutumes matrimoniales. Autrement dit, le mariage ne saurait avoir un quelconque fondement naturel car les règles du mariage varient entre les cultures et à l’intérieur d’une même culture. Plus précisément, on cherchera à montrer que « dans de nombreuses civilisations existaient et existent encore, des formes ritualisées d’amour entre personnes de même sexe » (Daniel Borillo).
Puisque le « mariage » homosexuel a déjà existé quelque part sur la terre, pourquoi ne pourrait-il pas exister ici et aujourd’hui ? Tel est en substance l’argument. Pour le soutenir, les travaux des anthropologues sont scrutés avec une extrême attention, afin d’essayer de découvrir si quelque tribu obscure dans quelque contrée lointaine n’offrirait pas l’exemple tant désiré. Et, de fait, certains de nos pugnaces anthropologues ont fini par trouver la perle rare : les Nuer, tribu vivant au sud du Soudan, et dont l’une des coutumes permettrait à une femme stérile de se marier avec une femme enceinte pour être « parent ». Grace à cette particularité, les Nuer sont devenus la référence obligée pour certains chercheurs et, semble-t-il, le modèle à suivre en matière de politique familiale en France.

 
Nous pouvons sans doute être reconnaissants pour tous ces efforts de recherche, certains véritablement prodigieux, qui nous ont permis de nous familiariser avec les intéressants modes de vie des Nayar du nord de l’Inde, des Tupi-Kawahib du Brésil ou des Sulka de Nouvelle-Bretagne. Néanmoins, il est nécessaire d’ajouter que ces exemples anthropologiques ou historiques sont, en tant que tels, absolument dépourvus de pertinence pour trancher la question qui nous occupe. En effet, quand bien-même on accorderait que ces coutumes ont effectivement la signification que les partisans du mariage homosexuel veulent bien leur donner - ce qui parait très loin de la réalité[1] - il n’en resterait pas moins que la diversité des coutumes ne peut constituer un argument en faveur d’aucune d’entre elles en particulier. Or la question n’est pas de savoir si tous les peuples de la terre ont les mêmes pratiques en matière de mariage - ce qu’aucune personne sensée n’a jamais prétendu - mais de savoir pourquoi nous devrions changer les lois qui sont aujourd’hui les nôtres. Si les Nuer, à ce que certains prétendent, connaissent « des formes ritualisées d’amour entre personnes de même sexe », grand-bien leur fasse, mais pourquoi donc devrions-nous prendre exemple sur eux ?
Les partisans des revendications homosexuelles ne peuvent pas se contenter de relever qu’il existe une grande variété de pratiques matrimoniales de par le monde – ce qui, encore une fois, est absolument trivial – ils doivent aussi expliquer pourquoi nous devrions remplacer nos lois actuelles par de nouvelles lois qui ont leur préférence. Or c’est précisément ce que leur position devrait leur interdit de faire.
La diversité des coutumes matrimoniales est censée prouver le caractère également contingent et arbitraire (« culturel ») de toutes ces coutumes. Mais si tous les arrangements matrimoniaux sont également arbitraires, il n’existe aucun moyen d’argumenter en faveur de l’ouverture du mariage aux homosexuels ou de l’homoparentalité. Plus largement, si tout est « culturel », il n’existe aucun moyen de critiquer quelque pratique existante que ce soit, pas plus l’impossibilité pour les couples homosexuels de se marier, que les mariages forcés, l’esclavage, ou les supplices infligés aux homosexuels dans d’autres « cultures » que la nôtre[2].

Parce que la nature humaine est l’obstacle le plus massif qui se dresse face aux revendications homosexuelles, certains partisans de ces revendications déploient beaucoup d’énergie pour essayer de montrer que l’idée de nature humaine est dépourvue de sens ou bien que la nature ne saurait en aucun cas être un guide pour l’action humaine. L’idée qu’il pourrait exister des institutions humaines fondées sur la nature ou conformes à la nature est, selon eux, le comble de l’absurdité.
Et cependant, ils continuent à avoir besoin de la nature pour critiquer les lois existantes et pour avancer leurs revendications. Dès lors qu’ils élèvent la moindre objection à l’égard de l’état actuel de la législation sur le mariage, les partisans du mariage homosexuel reconnaissent implicitement – et à leur corps défendant – qu’il existe des critères indépendants du caprice des hommes pour juger les différentes pratiques et les différentes lois, c'est-à-dire, à strictement parler, des critères naturels. En d’autres termes, leurs critiques et leurs revendications ne sont rien d’autre que l’expression d’une certaine compréhension du droit naturel : ils veulent remplacer des lois qu’ils jugent contre-nature (« intolérantes » vis-à-vis de l’homosexualité) par des lois conformes à la nature (qui « respecteraient » l’homosexualité). Tamen usque recurret comme dit le poète.
Il est donc parfaitement légitime de leur demander quels sont ces critères, et qu’ils prouvent en bonne et due forme qu’adopter les pratiques qui ont leur préférence contribuerait au bien commun, au lieu de se réfugier derrière des exemples anthropologiques douteux.
Faute de quoi, il suffira de leur répondre : « ce qui est affirmé sans preuves, il suffit de le nier sans preuves ».

Mariage et procréation

Plutôt que de s’aventurer sur le terrain glissant de la nature et de la convention, il pourrait alors sembler préférable de s’en tenir à la constatation suivante : des enfants naissent sans que leurs parents soient mariés et, d’autre part, il existe des couples qui se marient sans vouloir ou pouvoir avoir des enfants. Par conséquent, il n’y a aucun lien entre le mariage et les enfants, contrairement à ce que prétendent ses défenseurs. Refuser le mariage aux couples homosexuels, mais l’admettre pour les couples hétérosexuels qui ne peuvent pas ou ne souhaitent pas avoir d’enfants est donc une insupportable discrimination. Tel est en substance le second argument le plus couramment avancé.
Pour mesurer la pertinence de ce raisonnement, il peut suffire d’en tirer toutes les conséquences pratiques. Si, comme le suppose cet argument, il ne saurait y avoir de mariage sans enfants, alors il serait nécessaire que la loi conditionne le mariage à la présence d’enfants, c'est-à-dire encourage le concubinage puis ensuite impose le mariage dès lors qu’un enfant serait conçu. Les lois matrimoniales devraient donc favoriser voire imposer les naissances hors mariage. De la même manière, le législateur devrait disposer que l’union sera annulée si elle se révèle inféconde ou bien si les enfants du couple viennent à mourir.
L’absurdité d’un tel dispositif – qui n’a d’ailleurs jamais existénous montre aussi clairement que possible que ce raisonnement repose sur une mauvaise compréhension de la  fonction du mariage : le mariage n’a jamais eu pour but de forcer ou d’imposer la procréation mais simplement de favoriser le lien entre la parentalité et la procréation[3]. En liant certains droits à certains devoirs dans le cadre du mariage, le législateur vise à encourager une parentalité responsable. Il s’agit pour lui de lier la sexualité à la responsabilité parentale en faisant en sorte que les enfants soient, autant que possible, élevés par leurs parents biologiques.
Le but n’est donc pas que tous les couples mariés aient des enfants, mais de faire en sorte que le plus d’enfants possible naissent au sein d’un couple marié. Ainsi, dans le cas d’un couple dont la femme ne serait pas ou plus en état d’avoir d’enfants, le mariage continue néanmoins à remplir son rôle, en dissuadant l’homme de concevoir des enfants avec d’autres femmes, en dehors du mariage. De la même manière, un couple qui se pensait stérile peut finalement se révéler fécond, un couple qui ne désirait pas d’enfants peut changer d’avis etc…Dans tous les cas, le mariage continue à se comprendre par rapport à sa finalité : lier la procréation et la parentalité pour le cas où des enfants viendraient à naître.
Le législateur ne demande pas aux couples qui désirent se marier de prouver leur fécondité ou de s’engager sur l’honneur à avoir des enfants, car de telles prescriptions exigeraient une inspection tyrannique sur nos vies. Il se contente de supposer – d’une manière qui ne semble pas déraisonnable – que la très grande majorité des couples hétérosexuels sont à la fois capables et désireux d’avoir des enfants et, par conséquent, il établit des règles en fonction de ce cas le plus général, sans chercher une impossible adaptation à tous les cas particuliers. Inversement, le législateur se contente de constater que les couples homosexuels ne seront jamais féconds : il ne saurait jamais y avoir de lien biologique entre deux femmes ou deux hommes « mariés » et les enfants qu’ils pourraient décider d’avoir. Par conséquent, le législateur ne permet à personne d’épouser quelqu’un du même sexe que le sien. Il n’y a là nulle odieuse « discrimination », simplement la reconnaissance d’un fait biologique (on n’ose pas dire : de nature) que le législateur ne saurait changer quand bien même il le voudrait.


[1] Un examen attentif des exemples historiques et anthropologiques utilisés révélerait plutôt, d’une part que le mariage, en tant qu’union hétérosexuelle dirigée vers la procréation et l’éducation des enfants, a toujours existé dans tous les temps et dans tous les lieux, et d’autre part qu’aucune culture n’a jamais soumis les couples hétérosexuels et les couples homosexuels aux mêmes règles ni ne les a jamais mis sur le même plan.
[2] Certains affirment ainsi que « les fondements de notre culture » seraient « la Grèce et sa pédérastie pédagogique, Rome et sa polymorphie sexuelle parallèle à l’institution du mariage » (Marie-Elisabeth Handman), ce qui pour eux parait constituer un argument en faveur des revendications homosexuelles. Sans même discuter le bien-fondé de ces affirmations, il suffira de remarquer que la Grèce et Rome connaissaient également l’esclavage et qu’à Rome ou à Sparte, à certaines époques, les esclaves étaient ravalés au rang des animaux. La logique de l’argument (si l’on peut dire) devrait donc nous conduire non seulement à rétablir la « pédérastie pédagogique » mais aussi l’esclavage et la torture.

[3] Une autre version de l’argument consiste à dire que, si réellement le mariage était lié à la procréation, alors chaque relation sexuelle au sein du mariage devrait être féconde ou bien viser à la procréation. L’absurdité est là aussi patente : On imagine les problèmes que connaîtrait l’humanité si, à chaque relation sexuelle dans un couple hétérosexuel, un enfant devait advenir. Le législateur n’impose évidemment pas davantage que chaque relation sexuelle vise à avoir des enfants, il se contente de constater que les organes sexuels sont des organes reproducteurs et qu’il n’est donc pas inhabituel que des enfants naissent à la suite de ces relations.

mardi 29 novembre 2011

La résistible ascension du mariage homosexuel (1/4) : vous avez dit "discrimination"?



Une fois n’est pas coutume le billet qui va suivre doit, semble-t-il, être précédé par une confession.
L’auteur de ces lignes n’a, pour ainsi dire, pas reçu d’éducation religieuse. Il est arrivé à l’âge d’homme avec l’idée que chacun devrait être libre d’utiliser ses organes génitaux de la manière qui lui convient, pourvu que cela se passe entre adultes consentants et dans la plus stricte intimité. Et il continue aujourd’hui encore à penser de même, bien que pour des raisons passablement différentes de celles qu’il avait dans sa jeunesse. Il a également été persuadé pendant longtemps que le mariage était une institution vieillotte et dont l’on pouvait se dispenser sans dommages. Il n’en va plus de même aujourd’hui. Ses opinions ont changé, profondément changé, et ses convictions en matière de mœurs le classent désormais incontestablement du côté de ceux que l’on appelle les conservateurs, pour ne pas dire les réactionnaires.
Son évolution intellectuelle sur cette question s’explique par une seule et unique raison : la découverte (car pour lui ce fut une découverte relativement tardive) du rôle primordial joué par la famille dans un grand nombre de questions politiques de la plus haute importance. Son intérêt pour la politique l’a amené à examiner ses propres préjugés en matière de mœurs, et à les abandonner presque complètement. Il est aujourd’hui profondément convaincu que la délégitimation et la désagrégation de la famille dite « traditionnelle » (papa, maman, et leurs enfants biologiques - le chien et le pavillon ne rentrent pas en ligne de compte) est l’une des causes majeures d’un grand nombre de maux dont nous souffrons, et dont se plaignent mezzo voce même les plus progressistes de nos concitoyens.
C’est cette conviction durement acquise (car on ne change pas d’opinion sur ces questions là sans s’exposer à quelques désagréments de la part de son entourage) qui l’a amené à se pencher sur la question du mariage homosexuel ;  et à conclure que la légalisation des unions entre personnes de même sexe serait un grand pas supplémentaire en direction du précipice.
Ainsi s’achève ma confession. Et maintenant commence l’explication.

Pour fonctionner raisonnablement bien une société a besoin de familles stables, c’est à dire que le plus grand nombre d’enfants possibles soient élevés et éduqués par ceux qui les ont conçu. Pour cela le rôle de la loi est primordial, car si nos organes génitaux sont bien des organes reproducteurs, l’homme a, dans une large mesure, la capacité de séparer sa sexualité de sa reproduction. Faire de la sexualité uniquement une agréable gymnastique, en la dissociant de toute responsabilité familiale et sociale, est une tentation permanente pour l’être humain, une tentation que la science moderne rend désormais presque irrésistible. 
Mais c’est une tentation à laquelle le législateur ne doit surtout pas céder. La société a besoin de la famille biologique, celle fondée sur la complémentarité naturelle des hommes et des femmes, et la famille a besoin de la protection et du soutien de la loi pour subsister, particulièrement de nos jours.
Le mariage homosexuel n’est donc pas une question marginale ou folklorique. Le fait que peu de gens contracteraient vraisemblablement une telle union ne fait rien à l’affaire. Les lois ont des effets bien au delà de ceux qu’elles touchent directement. Tout particulièrement en ces matières, la loi éduque, la loi forme peu à peu les opinions et les comportements du plus grand nombre. Donner aux unions homosexuelles un statut officiel reviendrait à donner définitivement force de loi à l’idée que le mariage n’a rien à voir avec le fait de fonder une famille et à l’idée que concevoir et éduquer des enfants n’a rien à voir avec la différence des sexes.
Ce n’est surtout pas une question que nous pourrions laisser se décider - pour ainsi dire - malgré nous. Par paresse intellectuelle, par résignation face à ce qui peut sembler un mouvement irrésistible, par lâcheté pour ne pas avoir d’ennuis avec les gardiens de l’orthodoxie régnante, un nombre croissant d’entre nous se laissent entraîner sur la pente de l’acceptation : « Oh, qu’on leur donne ce qu’ils réclament, et qu’ils nous fichent la paix ! ».
Ce serait là, me semble-t-il, une grave erreur.
Il n’existe simplement aucune bonne raison de légaliser les unions entre personnes de même sexe, et tout un tas d’excellentes raisons pour ne pas le faire.
Dire cela aujourd’hui peut, je le sais bien, vous exposer à des ennuis, dont les moindres sont sans doute d’être catalogué comme un « sexiste » et un « homophobe ».
Mais ce serait faire preuve de peu de caractère que de se laisser arrêter par des épithètes grossiers, qui, dans le fond, traduisent souvent la secrète conscience de la faiblesse intellectuelle de votre position.
C’est donc vêtu de probité et de lin blanc, le cœur pur et la tête haute, que je vais tâcher d’examiner impartialement, un à un, les principaux arguments avancés en faveur du mariage homosexuel. Et je le ferais aussi sans crainte de lasser le lecteur car une réfutation, pour être convaincante, se doit d’être méthodique. Quant à l’importance d’une telle réfutation, ceux qui auront lu jusqu’ici en sont sans doute suffisamment persuadés pour qu’il ne soit pas nécessaire d’insister davantage.

Mariage et discrimination

Le premier argument utilisé par les partisans de ces revendications est naturellement celui selon lequel réserver le mariage (ainsi que l’adoption et la procréation médicalement assistée) aux couples hétérosexuels serait une forme de discrimination. Mais une discrimination étant une différence de traitement injuste, cet argument suppose que les couples de même sexe se trouvent exactement dans la même situation par rapport au mariage que les couples hétérosexuels ; car la justice consiste incontestablement à traiter également ceux qui sont dans la même situation et différemment ceux qui sont dans une situation différente. Ainsi, aucun partisan sérieux des revendications homosexuelles ne contesterait que la loi ne commet aucune injustice en ne traitant pas de la même manière l’homosexualité et la pédophilie. Toutes deux sont pourtant des « orientations sexuelles », mais elles ne s’exercent pas à l’égard des mêmes objets et ceci justifie pleinement qu’elles soient traitées différemment par la loi.
Dire que l’interdiction faite aux couples de même sexe de se marier est « discriminatoire » suppose donc une conception particulière du mariage. Cela suppose en fait que le mariage ne soit rien d’autre qu’une « déclaration d’amour solennelle entre deux êtres qui s’aiment », comme le disait un ex-futur candidat à l’élection présidentielle qui avait une conception toute personnelle des devoirs conjugaux.
Le mariage serait un moyen que la société mettrait gracieusement à la disposition des individus afin qu’ils puissent faire publiquement connaître et reconnaître l’amour qu’ils portent à tel ou tel et, comme la société aime les amoureux, elle accompagnerait cette reconnaissance de l’octroi de divers avantages fiscaux destinés à récompenser des dispositions aussi louables.
Cette définition du mariage paraitra sans doute aller de soi à la plupart de nos contemporains - ce qui explique la puissance rhétorique de l’argument basé sur la « discrimination » - pourtant il est aisé de se rendre compte que cette définition est erronée.
En premier lieu, il semble nécessaire de poser naïvement la question suivante : pourquoi donc les pouvoirs publics devraient-ils se soucier de nos amours ? Et inversement, pourquoi donc devrions-nous laisser les pouvoirs publics se soucier de nos amours ? Car, après tout, le mariage n’est pas simplement une cérémonie se déroulant dans un lieu public, il est aussi un engagement légal. La loi nous impose à cette occasion certaines obligations, et prévoit des sanctions pour les manquements à ces obligations. Elle offre aussi aux couples mariés certains avantages très concrets et financés par les deniers publics. Pourquoi donc les contribuables que nous sommes devraient-ils accepter qu’une partie de leur argent durement gagné soit octroyé à des couples dont le seul mérite est de s’aimer ? Bien plus, à des couples qui, comptant pour rien la pudeur et la discrétion, viennent bruyamment nous imposer la « déclaration solennelle » de leurs sentiments ? 
Si, réellement, certains ne peuvent supporter l’idée que leurs affections restent inconnues du grand public, il leur sera toujours loisible de s’offrir des encarts publicitaires pour remédier à cela, car la loi serait tyrannique si elle interdisait le mauvais goût. En revanche elle serait assurément injuste et malavisée si elle finançait et encourageait ce genre d’attitude.
Inversement, comment pourrions-nous tolérer que la loi intervienne pour régler nos sentiments, pour nous dire qui aimer et comment le faire ? Supporterions-nous patiemment que les pouvoirs publics aient la prétention de nous dicter qui, et selon quelles modalités, peut ou ne peut pas être notre meilleur ami ? Poser la question revient à y répondre. Et pourtant, si véritablement le mariage n’était qu’une « déclaration d’amour solennelle entre deux êtres qui s’aiment », ce serait une intervention encore plus intrusive dans notre intimité que nous réclamerions aux pouvoirs publics.
En second lieu, si le mariage était une simple déclaration d’amour à la face du monde (de « la société »), il n’existerait aucune raison pour qu’un enfant et un adulte ne puissent pas se marier, ou bien pour que des parents ne puissent pas épouser leurs enfants, ou pour interdire le mariage de groupes plutôt que d’individus, et ainsi de suite. Il n’existerait en fait aucune raison valable pour imposer quelques restrictions que ce soit sur le choix du ou des partenaires avec lesquels on entend se marier. La loi, en bonne logique, devrait être totalement permissive.
Bien sûr, tel n’a jamais été le cas et la loi ne nous permet pas plus aujourd’hui qu’hier d’épouser n’importe quelle personne consentante. Il faut ainsi rappeler que le « droit de se marier », si tant est qu’une telle chose existe, appartient aux individus et non pas aux couples. Toute personne adulte, qu’elle soit homosexuelle ou hétérosexuelle, est libre de se marier mais elle n’est en revanche pas libre de se marier avec n’importe quelle personne de son choix. Toute personne adulte, qu’elle soit homosexuelle ou hétérosexuelle, a, par exemple, interdiction de se marier avec un enfant, avec un parent proche, avec une personne déjà mariée ou avec une personne du même sexe que le sien. Il en est ainsi car, comme chacun le sait, l’élément central du mariage n’est pas l’amour mais la sexualité. Les personnes qui se marient peuvent bien le faire parce qu’elles s’aiment, nous pouvons bien, aujourd’hui, considérer que tous les mariages devraient être des mariages d’amour, cela ne change rien au fait que le mariage n’existe pas, et n’a jamais existé, uniquement pour célébrer nos sentiments amoureux.
Le mariage existe en revanche, et a toujours existé, d’abord pour encadrer et diriger la sexualité ; ou plus exactement pour encadrer et diriger la procréation et l’éducation des enfants. Le mariage vise, principalement, à transformer l’union passagère, basée sur le seul désir, d’un homme et d’une femme en une union plus durable capable d’assurer la subsistance et l’éducation des enfants qui en résulteront. Ainsi, juridiquement, le mariage se caractérise par la présomption de paternité, par laquelle le mari de la mère qui accouche est le père de l’enfant. Le mariage n’est donc pas une pure convention, il n’est pas une simple créature de la loi, car il repose sur la différence naturelle des sexes, une différence qui n’est pas créée par la loi. Le mariage n’est pas davantage un simple contrat ou une déclaration d’amour, car il existe avant tout non pas pour les mariés mais pour leurs futurs enfants.


lundi 21 novembre 2011

Croissance verte : ce que l'on voit et ce que l'on ne voit pas



En 2007 nous vîmes, sous nos yeux ébahis, la plupart des candidats à l’élection présidentielle se précipiter pour être le premier à signer le « pacte écologique » concocté par un animateur télévisé ayant eu son heure de gloire dans les années 90.
Depuis ledit animateur a décidé de prendre un peu de recul et de consacrer davantage de temps à sa vie privée après être entré en collision avec une solide grand-mère norvégienne.
Le triste spectacle de 2007 devrait donc nous être épargné en 2012. En revanche nous n’échapperons vraisemblablement pas à une surenchère sur le thème de la « croissance verte ». On peut également, sans grand risque de se tromper, prédire que ce débat sera marqué par la démagogie, l’ignorance, les arguments d’autorité. La récente échauffourée sur une prétendue sortie du nucléaire nous donne sans doute un bon aperçu de ce que nous pouvons espérer, ou plutôt redouter.
Mais plutôt que d’aller nous coucher tout de suite avec un pain de glace sur la tête et un tube de lexomil dans la main, nous pourrions lire un article de l’excellent Rémy Prud’homme intitulé « La croissance verte : une chimère ? » et paru dans le numéro 131 de la revue Commentaire.
Puis ensuite, en fonction de notre tempérament et de nos moyens financiers, il nous sera loisible de nous exiler définitivement sur une île déserte, de rire à gorge déployée des folies de nos contemporains, ou de catapulter (©Woland) loin de toute terre habitée le premier qui nous parlera de croissance verte.

Ci-dessous quelques extraits de l’article, que je vous invite bien sûr à lire en entier (voir ci-dessous) . Les titres ont été rajoutés par mes soins.

Emplois crées, emplois détruits
(...)
Le vert crée-t-il de l’activité et des emplois ? La propagande gouvernementale ne cesse de le répéter. Elle a commissionné le Boston Consulting Group pour le montrer, et celui-ci a chiffré à 600 000 le nombre des emplois qui allaient ainsi être créés par le Grenelle. Le chiffre de 600 000 emplois créés est plausible mais trompeur, pour ne pas dire mensonger. Dépenser 40 milliards par an crée certainement des emplois, dans les secteurs qui bénéficient de ces dépenses. Le square - pardon, l’« espace vert écologique » - de mon quartier a été, indique un panonceau à l’entrée, « labellisé par un organisme indépendant », ce qui montre bien que le vert crée des emplois, en l’occurrence de labélisateurs écologiques.
Mais en même temps il en détruit dans le reste de l’économie. D’où viennent en effet ces 40 milliards ? Pour environ 40%, il s’agit de dépenses publiques effectuées par l’Etat ou les collectivités territoriales. Pour le reste, il s’agit de dépenses obligatoires imposées aux ménages. Dans les deux cas, il s’agit de sommes prises dans la poche des Français, qui vont réduire d’autant leur consommation ou leurs investissements. Cette réduction des dépenses privées engendre forcément une diminution des emplois dans le secteur privé. De combien ? On aura une bonne estimation de l’impact d’une diminution de la consommation sur l’emploi en divisant le nombre d’emplois du secteur marchand par la consommation des ménages : on obtient 18 000 emplois par milliard d’euros de dépense. Un milliard de consommation en moins, c’est en moyenne 18 000 emplois en moins. 40 milliards de dépenses en moins, c’est environ 700 000 emplois qui disparaissent. Telle est l’autre moitié de l’histoire, sur laquelle le ministère de l’Ecologie jette un voile pudique.
En réalité, le Plan Vert ne « crée » pas d’activités et d’emplois, il en déplace. Il modifie la structure de l’activité et de l’emploi. Nous aurons des logements ou des bureaux mieux isolés, et plus d’emplois dans l’isolation ; mais nous consommerons moins de légumes ou de meubles ou de livres, et donc moins d’emplois dans ces secteurs.
(...)
On peut apporter une réponse chiffrée sur les cas emblématiques de l’éolien et du photovoltaïque. Un rapport de la Commission Européenne1 a estimé pour la France à 44 000 le nombre des emplois associés à des objectifs ambitieux dans ces secteurs à l’horizon de 2020. On peut estimer le montant des subventions que ces objectifs impliquent à 4,5 milliards (en comparant le prix d’achat obligatoire au coût de l’énergie nucléaire). Les emplois détruits par les subventions aux énergies vertes (80 000) sont plus nombreux que les emplois créés dans ces nouvelles activités (44 000 selon l’estimation généreuse de la Commission Européenne). Le ratio est de 1,8. La prise en compte des subventions supplémentaires accordées par l’ADEME et les collectivités territoriales aggraverait encore ce bilan. Ce ratio est assez proche du résultat d’une étude récente sur le cas de l’Espagne1 - pays en pointe en matière d’énergie verte, et de chômage - qui produit un ratio de 2,2. Il ne s’agit que d’un exemple qui ne doit pas être généralisé sans précautions, mais qui montre qu’il y a bien des cas où le vert détruit plus d’emplois qu’il n’en crée.
(...)

Faire payer les pauvres pour les riches

Si l’impact net des politiques vertes sur l’emploi et l’activité est finalement assez négligeable, il n’en va pas de même en ce qui concerne le niveau de vie. Là, l’impact est franchement négatif.
On a vu que les mesures du Grenelle allaient coûter un peu plus de 40 milliards par an jusqu’en 2020, à la charge des ménages ou de l’Etat. Les dépenses des ménages et des entreprises vont amputer leur revenu disponible d’autant. Les dépenses de l’Etat vont être financées par une augmentation des impôts, c’est-à-dire une diminution des revenus des ménages (les impôts payés par les entreprises sont finalement répercutés sur les ménages, sous forme de prix plus élevés, de salaires plus bas, et, très subsidiairement, de dividendes réduits). Ces mesures diminuent donc le pouvoir d’achat des ménages d’un montant de 40 milliards chaque année, c’est-à-dire d’environ 4%. Une partie des 16 milliards par an payés par l’Etat ne sera pas financée par une augmentation des impôts mais une augmentation de la dette. C’est tomber de Charybde en Scylla. Si ce n’est pas le pouvoir d’achat des Français qui est affecté, ce sera celui de leurs enfants.
(...)
Circonstance aggravante, et importante, cette perte de pouvoir d’achat frappe davantage les pauvres que les riches (en pourcentage du revenu). C’est le cas pour le logement. Le coût des mesures d’isolation obligatoire est au mieux proportionnel à la taille du logement. L’élasticité de la taille du logement au revenu du ménage est en France voisine de 0,32. Lorsque le revenu augmente de 100%, la taille du logement augmente seulement d’environ 30%. La dépense obligatoire demandée est donc fortement régressive. L’augmentation du coût des logements neufs causée par les mesures prises aura pour effet, toutes choses égales par ailleurs, de réduire la demande de logements, et donc la construction, aggravant la crise du logement et frappant ainsi particulièrement les plus pauvres. Il en va de même pour la demande d’électricité, qui a une élasticité évaluée à 0,4-0,5. L’augmentation des prix causée par l’électricité éolienne et photovoltaïque pèsera donc bien davantage sur les pauvres que sur les riches.
Pour les transports, le mécanisme est différent, mais le résultat est le même. Les dépenses prévues, notamment pour les TGV, sont principalement à la charge de l’Etat, c’est-à-dire financées par l’impôt, qui est globalement proportionnel au revenu. Mais les bénéficiaires des TGV sont majoritairement les riches. Les dirigeants, cadres supérieurs et professions libérales, qui sont 8% des actifs, font 46% des utilisateurs du TGV Nord et 37% du TGV Méditerranée. Les quelques 70 milliards d’investissements prévus dans le Grenelle auront donc pour effet de faire payer les plus pauvres pour faire gagner du temps aux plus riches.
(...)

La décroissance verte

Une autre façon de poser la même question consiste à se demander si les politiques environnementales et le secteur qu’elles créent vont jouer le rôle joué dans l’histoire par des secteurs ou des innovations comme la machine à vapeur, les chemins de fer, l’électricité, l’automobile, ou l’informatique ? Ces secteurs ont été de formidables moteurs de croissance dans les pays et les périodes où ils ont été introduits.
(...)
Tout d’abord, le secteur vert est presque uniquement conduit par des politiques publiques, alors que les secteurs moteurs classiques étaient principalement d’origine privée et entrepreneuriale.
(...)
Deuxièmement, le secteur vert est presque exclusivement « défensif », alors que les secteurs moteurs classiques étaient « offensifs». L’électricité a permis de s’éclairer davantage, le chemin de fer ou l’automobile de voyager davantage, l’informatique de manipuler infiniment plus d’information. Les secteurs moteurs ont servi à produire plus, le secteur vert vise à produire moins ou avec moins. L’impact sur la croissance de long terme ne peut pas être le même.
(...)
Enfin, et surtout, les moteurs classiques de croissance l’ont été parce qu’ils étaient de formidables accélérateurs de productivité. La machine à vapeur a multiplié par plusieurs ordres de grandeur la force des hommes. Les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les automobiles, l’avion, ont augmenté la vitesse et la capacité des transports dans des proportions gigantesques. L’informatique fait la même chose pour les calculs et le stockage des données. Dans tous les cas, ces innovations technologiques ont abaissé massivement le coût de la production des biens et des services demandés par les hommes. Ce qui a augmenté considérablement la demande, et donc les quantités produites – augmentation qui est la définition même de la croissance. Les politiques environnementales ne font rien de tel. Loin de réduire le coût des biens et services demandés et d’augmenter les quantités produites, ces politiques ont pour effet d’augmenter les coûts et donc de contribuer à diminuer les quantités. Le mécanisme même qui rend un secteur moteur en termes de croissance ne fonctionne pas avec les activités environnementales.
(...)

Le complexe écolo-industriel

La réflexion sur la contribution des dépenses environnementales (vertes) à la croissance est éclairée par une comparaison avec l’impact économique des dépenses militaires (rouges).
(...)
L’analogie porte également sur un autre point. Les changements de structures qu’entraînent les dépenses militaires ou environnementales font des gagnants et des perdants. Prenons un exemple concret. Le Grenelle de l’environnement a interdit de fait le chauffage électrique dans la construction neuve, principalement pour faire plaisir aux anti-nucléaires. Le chauffage des logements sera dorénavant au gaz. Le perdant est le secteur du chauffage électrique, un secteur assez sophistiqué et exportateur d’environ 6 000 emplois industriels, qui est pratiquement condamné à disparaître dans les dix ans qui viennent. Le gagnant est le secteur de l’importation et de la distribution du gaz, de Gazprom à Suez.
D’une façon générale, pour les dépenses vertes comme pour les dépenses rouges, les perdants sont les consommateurs et les petites entreprises qui les servent. Les gagnants sont généralement de grosses entreprises. Qui font pression sur les politiciens et sur l’opinion publique pour l’augmentation de ces dépenses. Ainsi s’est créée la célèbre alliance entre militaires, industriels et politiciens souvent analysée sous le nom de « complexe militaro-industriel ». Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on voit aujourd’hui se développer un complexe écolo-industriel qui lui ressemble comme un frère. Les quelques 500 milliards (sur 12 ans) de dépenses du Grenelle de l’environnement portent pour l’essentiel sur l’isolation des bâtiments, sur les trains et les tramways, sur l’éolien et le photovoltaïque : que de beaux marchés assurés, faciles, et rémunérateurs pour Saint-Gobain, pour Alsthom et la SNCF, ou pour Suez !

Pour un certain nombre de firmes, la croissance est donc bien verte. Leur développement dépend de la continuation des politiques de l’environnement. Pour elles, persuader les médias, l’opinion et les hommes politiques de la nécessité de ces dépenses et de ces contraintes est un enjeu essentiel. Elles font régulièrement paraître dans tous les journaux des pages entières de publicité pour la croissance verte, qui mélangent demi-vérités, approximations, incantations, et bon sentiments. Elles ont sans doute lu Valéry et compris que « le mensonge et la crédulité s’accouplent et engendrent l’Opinion ».


L’article intégral est disponible ici.
Sur le site de Rémy Prud’homme vous trouverez également un article récent sur la fameuse question de la « sortie du nucléaire ».

mardi 8 novembre 2011

The closing of the muslim mind : le suicide intellectuel de l'islam (4/4)



Cette stagnation intellectuelle et économique « théologiquement induite » a logiquement conduit à un déclin progressif du monde musulman, tout particulièrement en regard des progrès scientifiques et techniques réalisés par l’Occident à compter du 18ème siècle.
Après leur échec devant les murs de Vienne en 1683, les Ottomans, qui dominaient le monde arabo-musulman, ne cesseront plus de reculer et peu à peu les terres musulmanes du Maghreb et du Moyen-Orient passeront sous le contrôle plus ou moins direct des pays européens.
Pour tout peuple ou toute communauté le déclin politique est toujours une expérience douloureuse, mais il est sans doute particulièrement insupportable pour les musulmans dans la mesure où ceux-ci prennent pour modèle le Prophète et ses compagnons, et cherchent donc à imiter leurs foudroyants succès dans les premiers temps de l’islam. Par ailleurs le coran lui-même promet aux croyants qu’ils l’emporteront sur toutes les autres nations. En somme, comme le dit Robert Reilly, l’Empire est pratiquement une obligation religieuse pour les musulmans.
La conséquence de cela est que la perte de l’Empire aura aussi tendance à être interprétée en termes religieux : si les peuples musulmans passent sous la domination des non musulmans, cela n’est-il pas la preuve qu’Allah s’est détourné d’eux parce qu’ils n’ont pas suivi sa voie ? On peut donc s’attendre à ce que le déclin politique produise, en terre d’islam, un regain de ferveur religieuse et des tentatives de revenir à la vraie foi. C’est sur ce terrain très favorable que s’est développé ce que nous appelons l’islamisme.
Toutefois, l’islamisme n’est pas tout à fait un retour à la foi musulmane des origines. Avant d’être une collection de mouvements terroristes agissant un peu partout dans le monde, l’islamisme est d’abord une certaine doctrine, une certaine compréhension de l’islam, exposée essentiellement dans les écrits de trois personnes : Sayyid Qutb, Maulana Maududi et Hassan al-Banna. Or cette doctrine islamiste semble bien emprunter certains de ses éléments à la philosophie et à la politique moderne.
Philosophiquement, l’islamisme emprunte à l’historicisme, dans sa version « de droite » (Nietzsche) comme dans sa version « de gauche » (Marx). Politiquement, il s’inspire des deux grands totalitarisme du 20ème siècle : le nazisme et le communisme, ce qui justifie assez largement que l’islamisme soit parfois désigné par le terme d’islamo-fascisme (même si celui d’islamo-communisme serait tout aussi approprié).
Avec l’islamisme, l’islam s’ouvre enfin à la modernité, mais à la version la plus anti rationaliste et la plus violente de la modernité.
Tout comme les totalitarismes, l’islamisme pense qu’il est possible de réaliser ici et maintenant le règne d’une parfaite justice - même si bien évidemment il ne donne pas le même sens au mot « justice » que les nazis et les communistes. Le royaume de Dieu deviendra une réalité terrestre, par l’usage d’une violence sans limites pour soumettre les incroyants et par un contrôle total de chaque aspect de l’existence humaine une fois la vraie religion partout établie.
Maududi écrit ainsi : « l’islam cherche à détruire tous les Etats et tous les gouvernements partout sur la terre qui sont opposés à l’idéologie et au programme de l’islam, quelque soit le pays ou la nation concernée. Le but de l’islam est d’établir un Etat sur la base de sa propre idéologie et de son propre programme, sans se soucier de savoir quelle nation assume le rôle de porte étendard de l’islam ou quelle nation est affaiblie dans le processus d’établissement d’un Etat idéologique islamique. » Pour y parvenir, la terreur exercée par « l’avant-garde de Dieu » - les mouvements terroristes - est la clef. Comme l’a affirmé Ousama Ben Laden à la suite des attentats du 11 septembre 2001 : « dans la religion d’Allah le terrorisme est une obligation. »
En somme, selon Robert Reilly, l’islamisme radicalise les tendances impérialistes et violentes de l’islam. L’islamisme est, en un sens, une déformation de l’islam, mais une déformation à laquelle l’islam est particulièrement exposé - ou particulièrement incapable de résister - du fait du dénigrement de la raison et de la primauté de la volonté qui sont au cœur de l’Ash’arisme.

Dans cette perspective, le principal ennemi de l’islamisme est la démocratie libérale, qui lui apparait moins comme une sorte de régime politique que comme une religion concurrente, puisqu’elle prétend remplacer la souveraineté d’Allah par la souveraineté humaine, les lois divines par les lois faites par les hommes. Il n’est donc pas étonnant que les islamistes désignent la plus puissante des démocraties libérales comme étant le « Grand Satan » : les Etats-Unis, par leur organisation politique, par les mœurs de leurs citoyens, par tout ce qu’ils sont enfin, incarnent le Mal sur cette terre.
Nous sourions parfois, ou nous haussons les épaules, en entendant ce terme de « Grand Satan » : comment des adultes peuvent-ils se laisser aller à de tels enfantillages ? Mais nous avons tort, car ce terme est parfaitement approprié : du point de vue des islamistes la destruction des Etats-Unis n’est pas qu’un but politique, elle est une nécessité métaphysique pour transformer le monde.

Bien évidemment la destruction des Etats-Unis et la soumission de l’Occident peuvent sembler des objectifs totalement chimériques étant donné l’immense disproportion des forces, entre les nations les plus riches et les plus civilisées que la terre ait jamais porté d’une part et, peut-être, quelques dizaine de milliers de fanatiques d’autre part. Mais nous ne devons pas oublier que le sort des nations ne se joue pas toujours sur les champs de bataille et que si les islamistes semblent matériellement faibles - comparés à leurs adversaires - ils sont extrêmement déterminés et totalement dévoués à leur cause. Les islamistes perçoivent l’Occident comme un colosse aux pieds d’argile, matériellement puissant mais spirituellement faible, hédoniste, doutant de lui-même, et incapable de s’assurer la loyauté de la population musulmane qui grandit en son sein. Les islamistes sont confiants dans le succès ultime de leur entreprise. Pouvons-nous être sûrs que cette confiance est déplacée ?
Robert Reilly lui, en tout cas, prend très au sérieux la menace islamiste. Il voit très bien que l’islamisme, s’il a relativement peu de militants actifs, a beaucoup de sympathisants de par le monde et que ce sont ses idées qui semblent gagner du terrain chez les musulmans.
Dès lors, que devons nous faire ? Ayant diagnostiqué, sans doute avec raison, un problème d’origine théologique, Robert Reilly suggère un remède théologique. Les musulmans doivent réconcilier leur foi avec les exigences de la raison tout comme, pense-t-il, les chrétiens ont su le faire. Pour le dire en peu de mots, et au risque de schématiser, la crise profonde que traverse le monde musulman ne pourra, selon lui, prendre fin que si la théologie Ash’arite est abandonnée et que s’effectue une sorte de retour à la doctrine des Mu’tazilites.
C’est à ce point, peut-être, que l’excellent livre de Robert Reilly montre quelques faiblesses, car la solution qu’il esquisse appelle au moins deux réserves.
D’une part Robert Reilly se situe dans une perspective nettement thomiste, c’est à dire qu’il semble penser que Thomas d’Aquin a effectivement réalisé une synthèse harmonieuse entre le christianisme et la philosophie grecque ou, en termes plus généraux, entre les exigences de la foi et celles de la raison. Par conséquent, il tend à présenter la modernité politique et scientifique comme l’héritière en ligne directe du christianisme. On pourra trouver cette analyse au moins contestable. Le chemin qui mène du Moyen-Age à la modernité, pour dire les choses rapidement, a été pour le moins tumultueux, et d’un point de vue politique et d’un point de vue philosophique, et il ne manque pas d’excellents arguments pour estimer que certains aspects au moins de la modernité ne sont pas pleinement compatibles avec la proposition chrétienne.
La question n’est pas seulement théorique. Si la foi ne peut pas être parfaitement conciliée avec la raison, cela signifie que la solution à l’islamisme ne peut pas se situer uniquement à un niveau théologique, en invitant les musulmans à adopter une théologie qui leur permettrait d’embrasser la modernité. D’une part car il n’est pas certain qu’une telle théologie existe. D’autre part car, à la différence des Occidentaux qui ont initié la modernité, les musulmans d’aujourd’hui ont sous les yeux la modernité en action. Ils peuvent voir ce que nos ancêtres ne pouvaient que conjecturer, et il n’est pas sûr que le spectacle leur plaise tant que cela. 
Par exemple, il est peu contestable que le christianisme a été profondément transformé par sa rencontre avec la démocratie libérale et la science moderne. L’Europe est redevenue une terre de mission pour l’Eglise, et aux Etats-Unis même la religion tend parfois à devenir un bien de consommation courante comme un autre. De pieux musulmans auront-ils vraiment envie de parcourir le même chemin que nous, sachant où ce chemin risque de les mener ? Cela n’est pas sûr.
La seconde réserve qu’appelle la thèse de Reilly est qu’il n’est pas clair que l’islam puisse être détaché de l’Ash’arisme. Ou pour le dire autrement : il est incontestable que le christianisme contient en son sein des éléments qui lui ont permis d’accepter finalement la modernité, souvent après de rudes combats :  rendre à César ce qui appartient à César, Dieu comme raison, etc. En est-il de même pour l’islam ?
Robert Reilly ne s’attarde pas sur les raisons pour lesquelles, voici plus de 1000 ans, les Ash’arites l’emportèrent sur les Mu’tazilites mais il semble plus que probable que le parti anti rationaliste a pu l’emporter parce qu’il avait les textes sacrés de son côté, ou tout au moins la plupart des textes sacrés. Peut-être le Mu’tazilisme n’était-il qu’une aberration du point de vue de l’islam, une aberration provoquée par des circonstances politiques très particulières. Peut-on sérieusement espérer ressusciter, et rendre dominante, une hérésie supprimée depuis près d’un millénaire ?

Quoiqu’il en soit, une chose au moins est sûre : la réconciliation de l’islam avec la raison, si elle advient un jour, ne pourra être l’œuvre que des musulmans eux-mêmes. Pour les musulmans qui appellent de leur vœux une telle transformation, le livre de Robert Reilly pourra s’avérer une aide précieuse. Et pour les non musulmans qui souhaitent simplement mieux comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons, son ouvrage ne sera pas moins éclairant et utile.