Ralliez-vous à mon panache bleu

mardi 28 juin 2011

La révolution sexuelle et le féminisme, vus par Harvey Mansfield

 

Ce qui suit est la traduction d’une partie d’un article de Harvey Mansfield. L’article s’intitule « L’héritage de la fin des années soixante » (the legacy of the late Sixties). Il a été publié en 1997 dans un volume collectif intitulé « Réévaluer les années soixante » (Reassessing the Sixties). Dans cet article, Harvey Mansfield dresse en douze points l’inventaire de ce que nous ont légué les années soixante. L’extrait que j’ai choisi porte sur la révolution sexuelle et sur le féminisme.
Pourquoi ce texte, et pourquoi cet extrait ?
Parce qu’il est d’Harvey Mansfield et parce que le sujet est d’une grande importance.
Pour ce qui est de l'importance du sujet, je n'ai pas besoin d'en dire davantage. Un mot en revanche sur Harvey Mansfield.
HarveyMansfield enseigne la philosophie politique à l’Université de Harvard. Ceux que sa biographie complète intéresse la trouveront aisément. Il suffira pour mon propos de dire qu’il est à la fois tout ce qu'un universitaire devrait être  - et ce que les universitaires sont bien trop rarement de nos jours - et un conservateur déclaré, qui n’hésite pas à prendre ouvertement position sur des questions politiques ni à dire tout le mal qu’il pense du progressisme. Dans le contexte actuel de l’université américaine, cela suffit à montrer que Harvey Mansfield n’est pas seulement un grand professeur mais aussi un homme courageux.
J’espère, sans en être tout à fait sûr, que ma traduction rend justice à son style à la fois subtil et aiguisé.
La plupart des thèmes qui sont seulement esquissés dans l’extrait qui suit ont été depuis approfondis et développés par Mansfield dans un livre intitulé Manliness, un livre que j’encourage vivement à lire tous ceux qui le peuvent. La substance en est difficile mais aussi très nourrissante et - à mon sens - fort réjouissante.
Bonne lecture.


La révolution sexuelle


Pour appréhender le sens de cette période [les années soixante] il faut commencer avec sa promesse de libération sexuelle, la promesse qui a rencontré à la fois le plus et le moins de succès. Elle est celle qui a rencontré le plus de succès car elle est celle qui a été la plus avidement adoptée et qui a eu le plus de conséquences. Cette promesse est née d’une union illicite et forcée entre Freud et Marx, dans laquelle monsieur Marx a été contraint d’abandonner le principe selon lequel l’économie, et non pas la sexualité, est le point central de la libération, et monsieur Freud a dû renoncer à son affirmation qu’il est impossible de se libérer de la nature humaine. L’importance du sexe a donc été grossièrement magnifiée, comme s’il était l’alpha et l’oméga de la vie, et puisque cela ne suffisait pas, cette amplification a été combinée avec l’idée que toute restriction en matière de sexualité n’est rien d’autre qu’une inhibition irrationnelle, sans aucun lien avec la protection de quoique ce soit de bon dans la nature humaine. La modération ou la pudeur n’est ni bonne en elle-même, ni une source de bien en nous permettant de rechercher des plaisirs plus élevés que ceux de la sexualité. Au contraire, l’idéal de la libération sexuelle fait apparaitre la modération ou la pudeur comme stupide, pudibonde et ridicule.
Bien que la libération sexuelle ait eu le pouvoir d’égarer, elle a entièrement échoué à créer plus de libération ou une sexualité plus satisfaisante. Elle n’a pas produit davantage de plaisir, ni corporel ni psychique. Aucune modalité nouvelle ou aucune position nouvelle n’ont été découvertes, comme en témoigne l’identité de la pornographie avant et après l’avènement de la nouvelle ère. La principale difficulté en matière de pornographie est maintenant de recréer les conventions victoriennes de manière à avoir quelque règle à transgresser. Ce n’est pas amusant de toujours rencontrer, en imagination, quelqu’un qui en sait autant que vous. Puisque l’innocence est perdue, le seul obstacle à vaincre est d’obtenir le consentement du partenaire, mais puisque tous deux sont libérés, pourquoi ce consentement serait-il refusé ? Il n’est pas étonnant, par conséquent, qu’une sexualité plus libre ait produit plus de viols, exactement comme les prudes auraient pu le prédire. Il n’est pas étonnant non plus que cela ait fonctionné à l’avantage des hommes et au détriment des femmes, le sexe le moins agressif. La libération sexuelle a libéré la volonté de puissance plutôt que le sexe.
L’idéal de la perversité polymorphe - c’est à dire d’une sexualité qui ne soit plus inhibée par le sens de la honte ou des convenances - a reçu un rude coup avec l’émergence du SIDA. Peut-être devriez-vous écouter plus attentivement les avertissements vaguement menaçants de votre mère - si elle est suffisamment rétrograde - au sujet des gens qui batifolent avec leurs organes sexuels. Bien sûr cela n’est pas la réponse officielle au SIDA, qui est strictement limitée à la sympathie pour ceux qui sont affectés. Mais la leçon est trop évidente pour échapper à qui que ce soit, en dehors des professionnels de cette question. Depuis les années 1960, la pudeur féminine s’est réaffirmée, partiellement sous l’apparence du féminisme. Il y a aujourd’hui beaucoup de jeunes filles comme il faut (nice girls) (et peut-être y en a-t-il toujours eu), mais elles sont désorientées, sur la défensive, et n’ont pas le soutien des normes sociales. Le seul conseil qu’elles reçoivent est de pratiquer le safe sex.
Le sexe sans inhibition est sans amour aussi bien que sans pudeur, car l’amour est ressenti comme une contrainte. Aimer limite vos options. Il est bien préférable de s’endurcir un peu, de manière à pouvoir partir lorsque vient le matin. Avec cette attitude, vous oubliez que si vous désirez le sexe plutôt que la conquête, vous pouvez égaler le record de Don Giovanni en étant heureusement marié. Et pour y parvenir il n’est nul besoin d’être riche ou d’être un aristocrate. En fait, il est plutôt préférable de n’être ni l’un ni l’autre. Mais Don Giovanni chantait magnifiquement pour duper ses conquêtes. Avec la libération sexuelle il n’y a plus de tromperie, plus de séduction, plus de jeu, plus de nuance, plus de galanterie, plus de romance, et Mick Jagger à la place de Mozart. Il y aura peut-être des préservatifs, si vous avez de la chance.

Le féminisme


Le féminisme, un phénomène des années 70 et au delà, était un enfant, ou plutôt une sorte de vilain petit canard, de la fin des années 60. Bien que le féminisme soit devenu visible avec un livre à succès de Betty Friedan en 1963[1], il commença avec un livre plus sérieux, Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir (première édition américaine en 1953). Ses prémisses fondamentales étaient empruntées à trois philosophes masculins : que le sexe est une forme de pouvoir (Freud et Nietzsche), que les rôles sexuels ne sont pas déterminés par la nature mais son interchangeables (Marx), et que l’identité est une auto création de soi (Nietzsche). Les premières féministes étaient pour la plupart des marxistes, ou plus exactement des néo-marxistes. Elles étaient radicalement opposées à la bourgeoisie, croyaient-elles.
Le féminisme commença partiellement comme une réaction contre la révolution sexuelle, qui était en effet, comme nous l’avons vu, avant tout pour les mâles, ou plutôt pour les mâles prédateurs. Les femmes devaient être délivrées de la cuisine et de la nurserie, uniquement pour se retrouver confinées dans la chambre à coucher. Quel est notre intérêt dans tout ça ? demandèrent raisonnablement les femmes. Dans la mesure où les femmes désiraient être délivrées de la féminité, elles trouvèrent quelques avantages théoriques dans l’idéologie de la libération sexuelle. De manière plus pratique, les femmes qui faisaient des études, s’emparèrent avidement de l’idée nouvelle qu’il était acceptable, et même désirable, pour une jeune fille comme il faut d’avoir des relations sexuelles avant le mariage. Puisque le mariage était repoussé par le besoin de commencer une carrière professionnelle (= « trouver sa propre identité »), attendre jusque là était, en dehors de toute idéologie, simplement trop long.

Ce que le féminisme veut c’est que les femmes soient interchangeables avec les hommes. Comme l’indique l’usage du il/elle à la place du pronom impersonnel, partout où il y a un « il » il peut y avoir une « elle » ; et partout où il y a une « elle » il peut y avoir un « il ». De cette manière une femme peut créer sa propre identité, libérée des attentes qui vont avec le fait d’être « femme », pour ne rien dire de celles qui vont avec le fait d’être « une dame ». Elle peut devenir indépendante, tout comme un homme. Ce qui commence comme une contestation de la virilité, du machisme, et de la phallocratie se termine par une soumission complète à toutes ces choses, dès lors qu’il s’avère que ce qui motivait leur dénonciation était simplement la jalousie de ne pas y participer. Les féministes s’abandonnent donc au carriérisme et à la réussite, la même « autonomie » bidon, ou le même conformisme social qui se fait passer pour de la créativité individuelle[2], qui était rejeté avec mépris lorsqu’on lui appliquait le qualificatif de « bourgeois ».
Disparues, ou du moins oubliées, les qualités féminines de loyauté, de tendresse, d’affection, d’amour maternel, et de séduction - qualités qui toutes supposent une certaine prise de distance avec les ambitions professionnelles mesquines. Disparu également le traditionnel scepticisme des femmes vis-à-vis des réalisations masculines, qui avait toujours servi de salutaire contrepoids à la vanité des mâles dominants. Si les femmes n’ont pas de nature, les hommes non plus. La complémentarité des hommes et des femmes, qui leur rend nécessaire et possible le fait de vivre ensemble et qui les récompense lorsqu’ils le font, est niée ou ignorée. Ce que nous avons à la place est un mélange confus de femmes arrivistes en compétition avec des mâles agressifs, et d’hommes sensibles qui s’inclinent devant des femmes récriminatrices, sans aucune conscience que quelque chose pourrait être détraqué.

Ou bien ce féminisme radical est-il injustement pris pour le féminisme dans son ensemble ? La plupart des femmes sont des féministes modérées (et toutes les femmes de nos jours sont féministes sous une forme ou une autre). Alors que les radicales sont opposées à la famille, les modérées croient qu’il est possible d’avoir en même temps une carrière et une famille. Leur nature féminine s’affirme, et est même parfois reconnue en tant que telle, dans le féminisme « deuxième époque » des femmes qui ne sont pas intéressées par le fait d’insulter les hommes, et encore moins par le fait de vivre sans eux. Mais les modérées veulent les avantages de l’agressivité sans avoir le stress qui accompagne le fait de manifester de l’agressivité et d’y être exposé. Elles se plaignent d’un « environnement hostile au travail » et du « plafond de verre », comme si la récompense devait revenir au mérite sans qu’il soit nécessaire de se donner la peine de la réclamer. Lorsque la récompense n’est pas accordée à ceux qui s’assoient et attendent qu’elle arrive, ces femmes indépendantes appellent le gouvernement à l’aide, et la discrimination positive arrive à la rescousse.
Le féminisme modéré représente un certain soulagement par rapport à la grossièreté de la variété radicale, mais il est moins perspicace que cette dernière car il repose sur l’illusion qu’il est possible d’avoir le beurre et l’argent du beurre. Traiter les femmes comme si elles étaient interchangeables avec les hommes n’a jamais été essayé par quelque société que ce soit, pour autant que nous le sachions. Il s’agit par essence d’une idée radicale, toutes les femmes devraient en être bien conscientes et considérer l’adoption de cette idée comme une expérience risquée.
Pour résumer le féminisme, il me semble que celui-ci a produit plus de justice et moins de bonheur. La plus grande justice vient du fait d’accorder plus de possibilités et de reconnaissance qu’auparavant aux femmes ayant des aptitudes à faire valoir. Elle est souillée par l’injustice de la discrimination positive, et contrebalancée dans une certaine mesure par le caractère douteux du genre de reconnaissance qui vous est accordée par le monde en général, plutôt que par ceux qui vous connaissent. Le moindre bonheur vient du fait d’être libéré pour un travail. Félicitations, mesdames, pour avoir obtenu ce que vous vouliez ! Ce qui commence comme un choix parmi différentes possibilités attractives se termine par la nécessité de gagner seule sa vie. Car le divorce vient facilement avec l’indépendance. En cas de difficulté, s’il s’ennuie, ou bien s’il est attiré ailleurs, votre homme croira sans peine ce que les féministes lui ont dit : que vous pouvez vous en sortir toute seule. Derrière chaque femme libérée se trouve un homme libéré.
Et qu’en est-il des hommes ? Les féministes ont lancé une attaque contre la virilité et ont tenté, par des méthodes qui rappellent le « despotisme doux » de Tocqueville, de la transformer en sensibilité. « Allons-allons ! », disent-elles, vous devez apprendre à vous conduire comme une femme, ou bien nous vous enverrons dans un séminaire de sensibilisation (« sensibiliser » [consciousness raising] est un terme d’origine néo-marxiste). Savoir si de telles mauviettes se révèleront satisfaisantes pour les femmes est peut-être la question de notre temps. Le féminisme est maintenant si bien établi que les femmes ne ressentent plus le besoin de se dire féministes. Mais le rejetteront-elles jamais ? Seules les femmes peuvent défaire ce qu’elles ont fait pour créer les hommes sensibles. Aujourd’hui la virilité n’est plus tolérée que chez les noirs, mais sous une forme tellement exagérée qu’elle en devient ridicule.


[1] Ndt : The feminine mystique
[2] Ndt : “other-directed conformity posing as self-directed creativity”, allusion au livre The lonely crowd de David Riesman (1950).

mardi 21 juin 2011

Du crime contre nature en terre d'islam



L’islam ne plaisante pas avec l’homosexualité, c’est le moins que l’on puisse dire. Oh, certes, je n’ignore pas que pour les homosexuels vivant dans une démocratie libérale le vrai danger ne vient pas de l’islam, non, non, mais du catholicisme. De cette collection de vieilles bigotes à chapelet et de jeunes fanatiques à la nuque rase qui osent encore s’offusquer de ce que deux hommes ou deux femmes (ou deux entre-les-deux, je ne voudrais discriminer personne) s’embrassent goulument dans la rue et désirent se marier comme tout le monde. En plein 21ème siècle ! Peut-on croire à un tel obscurantisme ? Rassurez-vous : je sais bien dans quelle tanière se terre la bête immonde et ce n’est pas moi qui irai faire le jeu de l’extrême droite, ah ! ça non ! Mais enfin, même s’il est bien entendu que l’islam est essentiellement paix, amour et tolérance, le coran, il faut bien le reconnaitre, ne montre guère d’amour et de tolérance pour l’homosexualité, et la sharia prescrit la mort pour ceux qui se livreront à cette pratique. Par exemple, les Arabiens saoudiens (c’est comme ça qu’on dit ?), qui en connaissent un petit bout en matière de sharia, tuent par lapidation tout homme marié convaincu d’avoir eu des relations homosexuelles. Je sais bien qu’il ne faut pas faire d’amalgames ni stigmatiser personne, mais quand même, la lapidation...
Il semblerait d’ailleurs que - sans faire d’amalgames, hein ? - les musulmans en général, et pas seulement ceux de la variété saoudienne, aient peu de sympathie pour les ressortissants de la nation arc-en-ciel. C’est du moins ce qui se murmure ici et là, au point que certaines associations bien connues pour organiser des kiss-in sur le parvis des églises envisageraient d’en faire autant devant des mosquées - même si cela est resté à l’état de projet pour l’instant, pour une raison qui m’échappe. Et après tout, que des musulmans aient peu de considération pour l’homosexualité cela pourrait se comprendre, puisqu’un musulman - c’est sa définition - est censé suivre les prescriptions du coran, qui a peu de considération pour l’homosexualité. Tout cela est logique.
Mais pourquoi suis-je en train de vous raconter tout ça ? Eh bien, parce je suis embarrassé par ce qui me parait être une contradiction : d’un côté l’islam est, disons, faiblement homophile ; et de l’autre il semble bien que l’homosexualité soit fort pratiquée en terre d’islam - ou plus exactement, qu’une certaine forme d’homosexualité ait trouvé une terre d’élection dans nombre de pays musulmans. Je veux parler de la pédérastie. Pas d’offense, hein ? J’emploie ce terme exactement dans le même sens qu’André Gide, André Gide qui ne faisait mystère ni de ses penchants ni des pays dans lesquels il trouvait le plus de facilité à les assouvir ; au sud de la méditerranée donc. Je me suis aussi laissé dire que cela n’avait guère changé depuis et que certains de nos hommes politiques fort connus...mais, chut ! je ne voudrais porter de tort à personne. Vous savez ce que sont les préjugés.
Revenons à ma contradiction. Comment la résoudre ? Je cherche, je feuillète les grands auteurs qui ne m’ont jamais fait défaut, je sollicite ma mémoire, et celle-ci me rappelle un certain passage de Tocqueville. Lors de son premier voyage en Algérie, Tocqueville s’entretient avec un capitaine français, présent dans le pays depuis un certain temps :

Demande : Quel est l’état des femmes ?
Réponse : assez doux, quand elles sont jolies. Les laides travaillent presque comme des bêtes de somme.
Demande : la polygamie existe-t-elle en fait sur une grande échelle ?
Réponse : Oui. Beaucoup d’hommes ont les quatre femmes permises. Il en résulte naturellement que beaucoup d’hommes n’ont pas de femmes. Aussi le vice contre nature est-il très fréquent.

On notera que, la beauté se fanant avec l’âge, ce que dit l’interlocuteur de Tocqueville signifie que toutes les femmes deviennent peu ou prou des bêtes de somme à un moment ou l’autre de leur existence. Mais cela ne fait rien à mon sujet, je le laisse donc de côté. Revenons encore une fois : la fréquence du « vice contre nature » s’expliquerait par la polygamie. Cela se comprend : puisque dans l’ordre de la nature il nait à peu près autant de filles que de garçons, si certains hommes ont plusieurs femmes, d’autres n’en auront pas et, les hommes étant ce qu’il sont, faute de grives... Logique. Mais ce passage de Tocqueville me fait me souvenir d’un reportage que j’avais lu dans une revue américaine, il y a deux ou trois ans de cela. Je la cherche, je la retrouve. Voilà le passage en question. L’auteur raconte son séjour en Afghanistan parmi quelques unités de l’armée américaine. Il se rappelle ce que les soldats disaient, le soir, au bivouac :

« Ils parlaient à propos de l’islam, et particulièrement à propos de la séquestration des femmes. Ils disaient que cela contraignait les autochtones à des expédients dignes d’une prison. En patrouille de nuit, disaient-ils, il leur arrivait de tomber sur des Afghans en train de s’accoupler avec des animaux. Et ils plaisantaient sur « les amours homo du jeudi », lorsqu’ils repéraient des hommes avec des garçons afghans, commettant un péché furtif avant le Sabbath rédempteur. »

Diable ! Non seulement des jeunes garçons, mais aussi des animaux. Cela se confirme, et pas en bien. Bon, il vrai que ce sont des Afghans. Ils vivent dans des conditions très dures, vous comprenez : la guerre depuis trente ans, la pauvreté, le manque d’éducation... comment dites vous ? L’islam, aussi ? Oui, bon, certes, ils sont très, très musulmans et il enferment leurs femmes à triple tour, mais des animaux, quand même... comment ? On m’informe que les Pakistanais seraient très friands de vidéo zoophiles ? Bon, arrêtons nous là. Nous risquerions l’amalgame à aller plus loin, ce qu’à Dieu ne plaise !
De toutes façons, ne sommes-nous pas au bout de nos peines ? La polygamie, permise par le coran, expliquerait la fréquence de la pédérastie, condamnée par le coran. Parlez-moi d’un effet pervers ! Mais un souvenir en appelant un autre, j’ouvre L’esprit des lois, et je tombe sur la remarque suivante :

La pluralité des femmes, qui le dirait ! mène à cet amour que la nature désavoue : c’est qu’une dissolution en entraine toujours une autre. A la révolution qui arriva à Constantinople, lorsqu’on déposa le sultan Achmet, les relations disaient que le peuple ayant pillé la maison du chiaya, on n’y avait pas trouvé une seule femme. On dit qu’à Alger on est parvenu à ce point, qu’on n’en a pas dans la plupart des sérails.

Oh-oh, voilà bien autre chose. Ce ne serait plus le manque de femmes mais le trop-plein de femmes qui expliquerait « cet amour que la nature désavoue » (que j’aime le style si élégant et délicieusement suranné de Montesquieu !). Je m’y perds un peu. Pourquoi un homme hétérosexuel se tournerait-il vers les garçons lorsqu’il peut avoir dans son lit des femmes toujours nouvelles, et donc toujours jeunes ? Je n’avais pas remarqué que Casanova, ou quelque autre fameux séducteur, se soit dégoûté de la compagnie des femmes à force des les fréquenter. Voyons, Montesquieu n’est pas un idiot, nous pouvons lui faire crédit. Dans ce passage il parle d’un type particulier de polygamie, la polygamie qui se pratique en terre d’islam. Y aurait-il autre chose dans l’islam, autre chose que la seule polygamie, qui pourrait expliquer... ? J’y suis : la misogynie ! Montesquieu, ailleurs dans L’esprit des lois, suggère que la pédérastie semi-officielle dans certaines cités grecques s’expliquait par le mépris des femmes et par la survalorisation de la virilité. Lorsque les femmes sont considérées comme des êtres inférieurs et déficients, il devient déshonorant pour un homme qui se respecte de tomber amoureux de ce genre de créatures. Dès lors, on peut comprendre que certains préfèrent se tourner vers de jeunes garçons pour épancher leurs sentiments et leurs humeurs : ce ne sont pas des êtres impurs et défectueux, eux, et en matière de beauté imberbe, avec un peu d’imagination...
Mais il n’est pas nécessaire de vous rappeler ce que le coran et les hadiths disent des femmes, n’est-ce pas ? Pas besoin d’une longue explication. Des êtres que l’on peut - que l’on doit - enfermer et battre comme des animaux ne peuvent pas être fort estimables.
Cela m’ouvre d’ailleurs des perspectives. Ne pourrait-on pas expliquer d’autres phénomènes très musulmans par ce mélange corrosif de polygamie et de misogynie ? Par exemple, la jalousie, si terrible en terre d’islam - les crimes « d’honneur » - découle à l’évidence de la polygamie : un débiteur insolvable cherche à se mettre à couvert des poursuites de ses créanciers, comme le dit joliment Montesquieu. Mais ne découlerait-elle pas aussi du mépris des femmes ? Il est vraiment par trop déshonorant d’être trompé par des créatures si inférieures, des créatures à qui l’on donne pourtant toutes les raisons possibles pour vous tromper : « Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule pour m’imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices ? que, pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d’affliger tous mes désirs ? ». Alors on enferme, on cache, on surveille, on se ronge les sangs, on crie, on tempête, on frappe, et parfois on tue.
Telle est la punition immanente de la misogynie : passer sa vie dans l’obsession de ce qu’on méprise. Ca ne doit pas être marrant d’être musulman. Et le pire, c’est que ceux qui auront été les meilleurs musulmans de leur vivant, par exemple en se faisant exploser au milieu des infidèles en faisant régulièrement l’aumône et tout ça, ceux là se retrouveront entourés de femmes au paradis. Soixante douze chacun, et pour l’éternité. Ah, laissez-moi sortir !!

mardi 14 juin 2011

The bell curve (7/7) - Chapitres 21-22 : La nouvelle lutte des classes (intellectuelles)





Les deux derniers chapitres de The bell curve essayent d’évaluer la signification pour l’avenir des tendances mises au jour dans les chapitres précédents, et plus particulièrement de la formation d’une élite cognitive de plus en plus isolée du reste de la population.
Pour une part la constitution de cette élite cognitive doit être considérée comme un succès de la méritocratie : peu à peu les individus les plus brillants intellectuellement ont été repérés et sélectionnés dans toutes les couches de la société, et la plupart se sont vu offrir des carrières en rapport avec leurs capacités. Il n’y a donc pas lieu de déplorer la concentration des intelligences, qui de toutes façons semble inévitable, hors d’atteinte de toutes les mesures que pourrait prendre un gouvernement démocratique, aux pouvoirs limités.
Le problème essentiel vient du fait que l’intelligence n’est qu’une partie des qualités humaines, et qu’elle n’est notamment pas identique à la sagesse ou au savoir. Ainsi, comme le rappellent Herrnstein et Murray, l’élite cognitive actuelle se caractérise au moins autant par ce qu’elle ignore, et par ce qu’elle méprise, que par ses capacités intellectuelles. Ce que l’élite cognitive ignore, pour l’essentiel, c’est la manière dont vivent les gens ordinaires. Ce qu’elle méprise, ce sont leurs goûts et leurs opinions. Une anecdote rapportée par les auteurs illustre parfaitement ces deux points : à l’annonce du fait que Richard Nixon venait de remporter très largement l’élection présidentielle de 1972, une certaine critique cinématographique du New-Yorker se serait exclamée, éperdue : « Nixon ne peut pas avoir gagné ; aucune personne que je connais n’a voté pour lui ». Pour ceux à qui cet exemple ne parlerait pas, il suffira sans doute de remplacer Richard Nixon par George W. Bush pour mieux comprendre de quoi il est question.

***

Murray et Herrnstein ne s’attardent pas sur les raisons susceptibles d’expliquer l’état d’esprit actuel de l’élite cognitive - et qui n’est pas du tout propre aux Etats-Unis - mais il n’est pas trop difficile de reconstituer ce qui a pu se passer. Le malheur a voulu que, au moment où l’Université commençait à attirer massivement sur ses bancs les jeunes gens les plus doués de chaque génération, le contenu de ce qui y était enseigné était en train de changer drastiquement. Dans les départements de sciences humaines, les idées politiques progressistes, appuyées sur la philosophie historiciste, chassaient progressivement l’enseignement classique, articulé autour des grandes œuvres de la tradition occidentale et respectueux de la notion de nature humaine. L’effet global de ces changements fut d’éduquer les jeunes générations d’étudiants dans le mépris des traditions politiques et intellectuelles de leur pays et dans le dédain de l’opinion commune. Tous ne succombèrent évidemment pas la tentation, mais comment ces très jeunes gens auraient-ils pu éviter de se laisser séduire en très grand nombre par un enseignement qui flattait leur vanité et leur ambition ? L’intelligence, en effet, a son revers : elle vous rend plus réceptif aux idées abstraites - même lorsque celles-ci sont sans rapport avec la réalité - et tend à vous faire aimer la complexité pour elle-même, particulièrement lorsque cette complexité vous permet de vous distinguer du vulgaire.
Alors que les hommes ordinaires tendent à aimer les idées claires et distinctes - ou tout au moins stables et aisément compréhensibles - en matière de politique et de morale, le progressisme affirme le caractère essentiellement changeant de toutes les normes et de toutes les croyances, et donne donc a ses adeptes le délicieux plaisir de se sentir au dessus de l’opinion commune. En outre, le progressisme a cette particularité, très aimable du point de vue des intellectuels, d’attribuer un rôle politique essentiel à ceux qui sont capables de discerner les signes de l’avenir, la direction dans laquelle la société « progresse », et de hâter ce progrès par leurs écrits, par leurs actions et leurs interventions publiques.
A plus de deux siècles de distance, notre élite cognitive exhibe, dans son ensemble, les mêmes défauts que ceux que Rousseau attribuaient aux « philosophes » de son temps : « Ils sourient dédaigneusement à ces vieux mots de Patrie et de Religion, et consacrent leurs talents et leur philosophie à détruire et avilir tout ce qu’il y a de sacré parmi les hommes. Non qu’au fond ils haïssent ni la vertu ni nos dogmes ; c’est de l’opinion publique qu’ils sont ennemis ; et pour les ramener aux pieds des autels, il suffirait de les reléguer parmi les athées. O fureur de se distinguer, que ne pouvez-vous point ? »
Murray et Herrnstein pensent que cette séparation, à la fois physique et intellectuelle, entre l’élite cognitive, qui tient les leviers de commande du gouvernement et de la plupart des institutions, et le reste de la population, pourrait aboutir à ce qu’ils appellent « un Etat tutélaire » (a custodial state). Cet Etat tutélaire, tel qu’ils le décrivent, serait un mélange d’Etat providence très étendu et d’Etat policier, le tout destiné à assister les nouvelles classes dangereuses tout en les gardant à bonne distance ; des classes dangereuses qui se caractériseraient moins par leur pauvreté que par leurs faibles capacités cognitives et par tous les problèmes qui en découlent. L’Etat tutélaire serait, selon les termes des auteurs, une sorte de réserve indienne hig-tech et relativement confortable, destinée à isoler et garder une partie substantielle de la population, de manière à ce que les catégories les plus favorisées - intellectuellement et financièrement - puissent continuer à mener leur vie habituelle sans avoir à se soucier des nouveaux sauvages (p 526).
Ces prévisions de Murray et Herrnstein rappelleront aux lecteurs familiers de Tocqueville les analyses de celui-ci sur le « despotisme doux » qui menacerait les démocraties modernes, des analyses dans lesquelles Tocqueville envisage la constitution d’un « pouvoir immense et tutélaire » qui prendrait en charge le moindre aspect de la vie des hommes démocratiques. Toutefois, les lecteurs pourront aussi trouver que Murray et Herrnstein ne sont pas entièrement convaincants sur ce point, et que les tendances qu’ils décrivent dans leur livre font davantage penser à d’autres analyses de Tocqueville, celles de l’Ancien Régime et la Révolution.
La partie de notre élite cognitive qui tient les universités et les médias n’est pas sans rappeler - à quelques honorables exceptions près - les littérateurs du 18ème siècle, qui se mêlaient d’autant plus ardemment de questions politiques qu’ils n’avaient aucune expérience de la vie politique réelle ; tandis que la partie de l’élite cognitive qui gouverne et administre rappelle de plus en plus ces nobles qui prêtaient l’oreille aux littérateurs et absorbait leurs idées, sans se rendre compte que ces idées portaient en germe une révolution terrible dont ils seraient les premières victimes. Lorsque, à force d’ébranlements souterrains, cette révolution se déclara enfin, la noblesse, qui avait depuis longtemps déserté le campagne et perdu tout contact avec ce peuple qu’elle était censé diriger, découvrit soudain la réalité de sa condition : elle n’était qu’une poignée d’hommes, pourvue de privilèges mais dépourvue de ce qui seul permet la perpétuation des privilèges : la capacité à susciter la confiance et la loyauté parmi vos sujets.

Dans le dernier chapitre, Murray et Herrnstein suggèrent quelques pistes pour essayer d’adapter nos sociétés à la réalité des inégalités intellectuelles. Pour une part leurs recommandations sont d’ordre théorique : il s’agirait de retrouver une conception plus raisonnable de l’égalité. Ils rappellent ainsi, à très juste titre, que les Fondateurs de la démocratie américaine, aussi bien que les philosophes qui les avaient inspirés, considéraient que l’égalité des droits naturels était parfaitement compatible avec de très grandes inégalités factuelles entre les êtres humains. Etre de sincères partisans de la démocratie ne les empêchaient nullement d’affirmer qu’il existe toujours une sorte d’aristocratie naturelle au sein de la société, une aristocratie constituée des meilleurs du point de vue de l’intellect et du caractère. Murray et Herrnstein suggèrent donc en réalité une profonde réforme intellectuelle de l’Université et un retour aux humanités classique, et plus spécifiquement à l’enseignement d’une philosophie politique digne de ce nom. Il est à peine besoin de dire que les Etats-Unis ne sont absolument pas le seul pays qui aurait un urgent besoin de fournir à ses jeunes gens les plus doués une nourriture intellectuelle plus saine et nourrissante que celle qui leur est dispensée aujourd’hui.
Pour une autre part, leurs recommandations sont d’ordre pratique et peuvent se résumer par deux mots : liberté et simplicité.
Il s’agirait de restaurer les libertés locales, de manière à ce que le plus possible d’activités sociales soient accomplies au niveau de la municipalité, ou même du voisinage immédiat, et non plus comme aujourd’hui par l’Etat et ses dépendances. C’est en effet lorsque les citoyens organisent eux-mêmes leur vie commune, dans ses aspects les plus concrets, que les individus les moins doués intellectuellement peuvent trouver leur place et faire preuve de leur utilité sociale : une paire de bras ne se refuse pas pour rebâtir l’école de la commune, même si l’on ne confierait pas au cerveau qui dirige ces bras le soin de dessiner les plans. Ces suggestions de Murray et Herrnstein rappelleront là aussi celles de Tocqueville concernant les libertés locales, dans De la démocratie en Amérique.
Par ailleurs, les auteurs de The bell curve, recommandent au législateur de simplifier au maximum les règles juridiques qui encadrent la vie en société. Ces lois, qui sont nécessairement conçues par l’élite cognitive, doivent être conçues en gardant bien à l’esprit qu’elles devront s’appliquer à des individus beaucoup moins intelligents que leurs concepteurs. Les règles doivent être aisément compréhensibles par l’homme de la rue, sous peine de produire de considérables effets pervers. Murray et Herrnstein s’attardent particulièrement sur trois domaines : l’activité économique, la criminalité, le mariage.
Dans le domaine économique, le fait d’encadrer toutes les activités par une multitude de règles censées garantir la protection du consommateur, le développement durable, l’égalité entre les sexes, et une multitude d’autres choses encore, a pour effet d’empêcher les individus intellectuellement limités mais courageux et entreprenants de gagner leur vie par leurs propres efforts. Travailler dur pour monter son petit commerce ne leur fait pas peur, mais sauter par dessus les obstacles bureaucratiques déposés tout le long du chemin est souvent au dessus de leurs forces.
En matière de criminalité, la complication des règles et le développement des arcanes judiciaires a pour résultat de brouiller la frontière entre le crime et l’honnêteté et de distendre le lien entre le crime et la punition. L’élite cognitive n’aime rien tant qu’à mettre en lumière la complexité des décisions morales - tout au moins lorsqu’il s’agit de certaines décisions. Mais cette sophistication a des effets désastreux à l’autre bout de l’échelle cognitive. Comme l’écrivent les auteurs : « Des gens d’une intelligence limitée peuvent mener une vie honnête dans une société qui fonctionne sur la base du principe : « Tu ne voleras point ». Il leur est beaucoup plus difficile de mener une vie honnête dans une société qui fonctionne sur la base du principe : « Tu ne voleras point, à moins qu’il n’y ait une bonne raison à cela ».
Dans  le domaine de la famille, la quasi disparition des privilèges attachés au mariage a eu pour effet de diminuer l’attractivité du mariage, particulièrement pour les individus les moins dotés intellectuellement. Même sans les privilèges financiers et familiaux traditionnellement associés au mariage il existe sans doute de bonnes raisons de se marier, et ensuite de rester fidèle à ses vœux matrimoniaux, malgré les conflits et les tentations qui ne peuvent pas manquer de survenir. Mais pour parvenir à cette conclusion une certaine intelligence est nécessaire, la capacité à apprécier des biens intangibles et à anticiper les conséquences lointaines de ses actes. Il n’est donc pas étonnant que, durant les quarante dernières années, l’institution familiale se soit effondrée principalement dans les catégories les plus populaires de la société. La loi, conçue par et pour les élites cognitives, et plus souvent qu’on ne croit avec de bonnes intentions, détruit peu à peu la vie des petites gens.
Enfin les auteurs recommandent instamment que le gouvernement cesse de subventionner les naissances parmi les jeunes femmes pauvres, qui se situent pour la plupart à l’extrémité inférieure de l’échelle du QI, comme il le fait actuellement par le biais du welfare-state.

***

Murray et Herrnstein préconisent donc de revenir à une conception largement conservatrice du rôle du gouvernement et de la loi : un gouvernement limité, intervenant le moins possible dans la vie quotidienne des citoyens, des lois simples, peu nombreuses - autant du moins que le permet la complexité de nos sociétés - et qui soutiennent la moralité ordinaire au lieu de la miner, volontairement ou involontairement.
On peut douter que l’actuelle élite cognitive, à laquelle s’adresse ce livre, trouve les conseils de Murray et Herrnstein fort à son goût, mais ce ne sera pas faute de lui avoir présenté des arguments intelligents et étayés.

mardi 7 juin 2011

The bell curve (6/7) - Chapitres 17-18 : QI et éducation



Si une faible intelligence est associée - statistiquement - avec un certain nombre de caractéristiques socialement indésirables, il devient nécessaire de se poser la question des moyens susceptibles d’augmenter l’intelligence moyenne d’une population. Existe-t-il de tels moyens, ceux-ci peuvent-ils être mis en œuvre à un coût financier et politique acceptable ?
En première analyse, augmenter l’intelligence moyenne d’une population ne semble pas une tâche insurmontable. Même en supposant que le QI soit héréditaire à 70% ou 80% (les estimations les plus hautes) cela laisse tout de même des marges de manœuvre non négligeables pour essayer d’augmenter le QI des individus. De plus, les moyens pour y parvenir semblent bien connus : une meilleure alimentation dans l’enfance, un environnement stimulant pour les enfants n’ayant pas l’âge scolaire, et de meilleures écoles ensuite.
Malheureusement les politiques publiques qui ont été mises en œuvre à cette fin se sont toutes révélées décevantes. Même si elles peuvent avoir des effets positifs sur certains individus, leur impact statistique est négligeable. Augmenter durablement le QI de vastes segments de la population ne semble pas en notre pouvoir aujourd’hui. Pire, un certain nombre de ces politiques publiques destinées à aider les plus défavorisés intellectuellement ont eu pour principal - et peut-être pour seul - effet de dégrader la situation des enfants les plus intelligents.

***

Murray et Herrnstein passent successivement en revue les nombreux programmes ayant été mis en place aux Etats-Unis dans ces trois grands domaines : la nutrition, la scolarisation, l’aide pré et extra scolaire. A chaque fois les résultats s’avèrent très inférieurs aux attentes, pour dire le moins.
Concernant la nutrition, l’idée que mieux se nourrir pourrait améliorer les capacités cognitives semble évidente : la taille et les mensurations moyennes des individus ont beaucoup augmenté en Occident au cours du 20ème siècle, du fait d’une meilleure alimentation. Le cerveau ne pourrait-il pas en bénéficier aussi ? De plus, une hausse modeste mais réelle du QI moyen semble avoir eu lieu dans de nombreux pays au 20ème siècle - ce que Murray et Herrnstein appellent « l’effet Flynn », du nom de James Flynn, le premier psychologue a avoir remarqué ce phénomène dans les années 1930. Cela ne pourrait-il pas se poursuivre à l’avenir ?
Le problème est que l’essentiel de l’amélioration qu’il est possible d’attendre d’une meilleure alimentation s’est vraisemblablement déjà produit. En dehors des cas de privations sévères, l’effet de l’alimentation sur le QI à l’âge adulte n’est pas avéré (p393).
Il en va de même pour la scolarisation des enfants. Il semble évident que donner de l’instruction aux enfants tend à améliorer leurs performances intellectuelles à l’âge adulte, et il semble également évident que la qualité de l’école compte de ce point de vue. Aucun parent ayant des enfants d’âge scolaire n’acceptera de croire le contraire, et avec raison. Mais d’un point de vue statistique, l’effet de la scolarisation sur le QI moyen de la population semble déjà avoir atteint ses limites, avec l’instauration de l’école obligatoire. Toutes les tentatives faites pour amplifier cet effet en augmentant les sommes dépensées par élève (diminution du nombre d’élèves par classe, recours aux nouvelles technologies, soutien scolaire, etc.), en modifiant l’organisation des écoles (innovations pédagogiques, mixité accrue, etc.) ou bien en améliorant la formation des professeur ont été des échecs (p396). Cela n’est pas à dire que rien ne pourrait être fait pour améliorer la qualité des écoles publiques, mais l’effet qu’il est possible d’en attendre du point de vue des capacités cognitives moyennes de la population est sans doute faible, voir nul (p402). 
Toutes les données disponibles indiquent que les scores aux tests de QI se stabilisent entre 6 et 10 ans pour ne plus bouger que marginalement ensuite. Autrement dit, les scores se stabilisent à peu près au moment où commence l’instruction publique obligatoire. Cela laisse peu d’espoir que l’école puisse améliorer significativement les résultats des segments les plus « cognitivement défavorisés » de la population.
Ne serait-il pas possible, alors, d’obtenir des résultats significatifs en soumettant les enfants les plus à risque - ceux des familles les plus pauvres - à une stimulation intellectuelle intensive avant l’âge scolaire ? Aux Etats-Unis, le programme le plus ambitieux ayant cet objectif s’appelle Head Start, et il existe depuis 1965. Malgré des sommes et une bureaucratie considérables mises au service de ce programme, celui-ci n’a donné aucun résultat statistiquement significatif du point de vue de l’intelligence des enfants qui en bénéficient.
Il existe bien cependant une mesure qui donne des résultats mesurables : l’adoption à la naissance. Les enfants issus de familles en bas de l’échelle socio-économique et adoptés dans des familles situées en haut de cette échelle, obtiennent des scores aux tests de QI supérieurs à ceux de leurs frères et sœurs non adoptés - mais néanmoins inférieurs à ceux de leurs camarades de classe issus des mêmes milieux favorisés. Mais bien évidemment il ne saurait être question de généraliser une telle mesure.
Murray et Herrsntein reviennent donc à l’une de leurs conclusions du chapitre 13 : « l’environnement » qui influe sur le développement cognitif des individus est un ensemble beaucoup trop complexe pour qu’il soit possible d’espérer l’améliorer significativement par quelque politique publique que ce soit (p413).

Cependant, s’il n’est pas au pouvoir du gouvernement de faire grimper le QI moyen de la population, il n’est pas hors de sa portée d’entraver le développement des enfants les plus doués. Murray et Herrnstein racontent ici une histoire devenue familière bien  ailleurs qu’aux Etats-Unis : la destruction progressive de l’enseignement public au nom de la « démocratisation » et de l’aide aux plus défavorisés.
Aux Etats-Unis, le sentiment général est que les écoles publiques sont dans un état catastrophique. Ce sentiment n’est pas nécessairement infondé mais, du point de vue des résultats scolaires, il a besoin d’être nuancé.
Aux Etats-Unis le principal élément de mesure du niveau des élèves est le SAT (Scolastic Aptitude Test) un test standardisé qui est passé par les écoliers du secondaire désirant entrer au college. Les résultats du SAT sont en déclin depuis les années 1960, mais ce déclin n’est pas uniforme. Les résultats de l’écolier moyen ne sont pas en baisse, en revanche ce sont les résultats des écoliers les plus brillants qui semblent avoir chuté, et principalement dans les matières littéraires.



L’explication de ce fait n’est pas trop difficile à trouver pour qui a quelque familiarité avec les réformes subie par l’école publique depuis une quarantaine d’années, réformes qui, en dépit de variations de surface, sont souvent remarquablement semblables d’un pays occidental à l’autre. Sous des appellations diverses et des objectifs apparemment disparates toutes ces réformes, ou presque, signifient en pratique une seule et même chose : l’alignement des exigences scolaires sur les capacités intellectuelles des élèves les plus médiocres. Cet alignement n’a pas été uniforme dans toutes les disciplines. Les matières scientifiques ont un peu mieux résisté que les humanités, du fait sans doute du haut degré d’accord qui existe parmi les scientifiques concernant les exigences fondamentales de leurs disciplines. Mais le résultat global a été une inflation des notes, une diminution du travail demandé aux élèves, un relâchement de la discipline intellectuelle, une réduction à la portion congrue des exercices de mémorisation et de répétition, etc. bref tout ce qui pouvait faciliter le passage dans la classe supérieure des élèves les moins doués. En conséquence de ces réformes, les plus doués parmi les enfants n’ont plus guère eu d’efforts à fournir et, en un sens, ont été abandonnés à eux-mêmes. L’attention des professeurs, et de l’opinion publique en général, s’est focalisé sur les élèves les plus en difficulté, la réussite du système scolaire a été mesurée à sa capacité à ne pas perdre en route ces élèves là, et l’on a oublié que les élèves brillants avaient eux aussi grand besoin d’aide : non pas pour passer d’une classe à l’autre, mais pour actualiser tout leur potentiel intellectuel.
A contre-courant de cette vague toute puissante, Murray et Herrnstein tentent de rappeler quelques vérités impopulaires mais très importantes. Tout d’abord, dans un système scolaire qui prend désormais en charge pratiquement tous les enfants jusqu’à leur adolescence, il est inévitable qu’un grand nombre d’élèves ne parviennent jamais à un niveau considéré comme minimal par la plupart des gens. Un système scolaire « démocratisé » est aussi un système scolaire dans lequel se trouvent nombre d’écoliers très limités intellectuellement, et auxquels nulle méthode miracle ne parviendra jamais à donner des points de QI supplémentaires. D’autre part, l’avenir d’une nation dépend de manière décisive de ses fils et ses filles les plus doués. Ce sont eux qui, quoique l’on fasse, sont responsables des progrès scientifiques et techniques, qui créent les emplois, qui administrent les institutions publiques, qui créent et appliquent les normes juridiques, etc. L’enjeu essentiel est donc de faire en sorte que les esprits les meilleurs à chaque génération soient bien éduqués et bien instruits, car il est connu depuis toujours que l’intelligence, dissociée de la vertu du caractère et de la sagesse, est infiniment plus dangereuse et destructrice que la bêtise et la grossièreté.

Bien que Murray et Herrnstein ne le disent pas tout à fait aussi explicitement, c’est bien cet axiome de la politique qu’ils semblent avoir présent à l’esprit tout au long des deux derniers chapitres de leur livre, consacrés à l’avenir vers lequel nous nous dirigeons. (à suivre)

NB : Les chapitres 19 et 20, qui traitent spécifiquement de l’affirmative action aux Etats-Unis ne seront pas repris dans ce compte-rendu.