Ralliez-vous à mon panache bleu

lundi 24 décembre 2012

Joyeux Noël



En cette veille du jour anniversaire de la naissance du Christ, efforçons-nous de rendre à Dieu ce qui lui appartient et aux hommes ce que nous leur devons.
Priez, si vous croyez, et si vous ne croyez pas souvenez-vous du moins que Noël est une fête religieuse.
Profitez de vos enfants, si vous en avez, et de votre famille, et si vous êtes seul profitez du moins de votre tranquillité.
Festoyez abondamment, soit par plaisir, soit par devoir, car la France sans la gastronomie et l'amour des plaisirs de la table n'est plus la France.
Buvez beaucoup, pour les mêmes raisons.
Et puis, comme le disaient nos ancêtres : c'est toujours un que les Prussiens n'auront pas!
Vous pouvez remplacer les Prussiens par qui vous voulez.

Joyeux Noël à tous et à l'année prochaine !

mercredi 19 décembre 2012

Quitter l'Union Européenne (2/2)




 Reste à examiner l’affirmation selon laquelle l’Union Européenne a apporté la prospérité à ses membres.
Avant la crise financière de 2008, une telle affirmation était déjà difficile à croire, puisque l’Union Européenne, bien que s’élargissant sans cesse, ne cessait de perdre du terrain par rapport aux autres régions du monde en termes de PIB. Ainsi, en 1973, l’Europe occidentale (soit les quinze membres de l’UE avant l’adhésion des pays anciennement communistes) comptait pour 38% du PIB mondial. En 2010 cette part n’était plus que de 24%, pour une Union comptant désormais 27 pays. Et en 2020 cette part ne devrait plus être que de 15% environ. Il était patent également que les Européens travaillaient en moyenne moins que leurs principaux concurrents, que la productivité horaire croissait moins rapidement et que le chômage restait à un niveau particulièrement élevé au sein de l’UE. Mais depuis 2008, même les moins versés en économie commencent à percevoir que l’intégration européenne est une partie du problème, et non une partie de la solution.
La monnaie unique a en effet transformé des difficultés économiques surmontables en une crise permanente et apparemment insoluble. Bien entendu, la plupart des pays européens qui sont aujourd’hui en grande difficulté n’ont pas eu besoin de l’intégration européenne et de l’Euro pour mal gérer leurs économies, pour s’adonner aux poisons de l’Etat-providence et de la consommation à crédit. Mais la monnaie unique leur a certainement permis d’atteindre un niveau d’endettement et de déliquescence économique qui n’aurait pas été possible si les prêteurs n’avaient pas eu l’illusion, pendant près d’une décennie, que, en cas de difficulté, l’Allemagne paierait. La Grèce est évidemment l’exemple le plus flagrant de cette situation. Pire encore, la monnaie unique a plongé dans l’endettement et la récession des pays auparavant prospères et dynamiques, comme l’Irlande. Du fait des taux d’intérêt extrêmement bas pratiqués par la Banque Centrale Européenne pour accommoder les besoins des pays à croissance faible, comme la France ou l’Allemagne, l’Irlande en pleine croissance a connu des taux d’intérêts réels négatifs entre 1998 et 2007. Une bulle financière s’est alors formée qui, lorsqu’elle a éclaté, a totalement ravagé l’économie irlandaise.
Et maintenant que les pays européens se débattent dans une crise économique digne de celle des années 1930, la détermination des responsables européens à ne laisser aucun pays sortir de la zone Euro oblige les pays du Sud à pratiquer une austérité aussi douloureuse qu’inutile et les pays du nord encore relativement prospères à remplir éternellement le tonneau des danaïdes.
Il n’est guère étonnant que près des deux tiers des citoyens de la zone Euro estiment que la monnaie unique les a appauvri.
Bien évidemment, la monnaie unique n’a jamais été uniquement, et même peut-être pas principalement, un instrument de politique économique. Dès sa création l’Euro a été conçu comme un symbole de l’unité européenne et comme un facteur d’intégration. Disposer d’une monnaie unique faciliterait les voyages et renforcerait les sentiments européens des citoyens des Etats-membres. De plus, une monnaie unique appelle une politique économique unique, et ainsi l’Euro pousserait peu à peu les pays de la zone vers une union toujours plus étroite.

 L'Europe faisant progresser l'amitié entre les peuples

Mais de même que l’Euro est aujourd’hui un facteur d’appauvrissement des Européens, il est aussi devenu un facteur d’animosité entre les peuples. Les pays méditerranéens grommellent de plus en plus ouvertement contre les « diktats économiques » allemands, en Grèce les manifestants brûlent régulièrement le drapeau allemand et exhibent des portraits d’Angela Merkel revêtue des insignes nazis, tandis qu’en Allemagne ou en Finlande la colère monte contre l’ingratitude des « paresseux » du Sud et que les contribuables s’alarment de voir disparaitre leurs économies pour tenter de reboucher un puits sans fond.
Jamais sans doute depuis la fin de la seconde guerre mondiale les relations entre l’Allemagne et la Grèce n’ont été aussi mauvaises, et l’insistance tout à fait légitime de l’Allemagne à ne pas ouvrir sans contrepartie son chéquier pour les pays en difficulté de la zone Euro pourrait bien ressusciter des antagonismes nationaux que l’on croyait à jamais disparu.
Angela Merkel avait raison de dire que personne ne devrait croire qu’un autre demi-siècle de paix en Europe est inévitable. Il est d’autant plus dommage qu’elle, et tant d’autres, s’acharnent à faire passer la maladie pour le remède.

Mais si l’intégration européenne n’a rempli aucune de ses promesses, si le rêve s’est depuis longtemps transformé en cauchemar, comment expliquer que tant de gens apparemment intelligents s’y accrochent si désespérément ?
Pour répondre à cela il est nécessaire de distinguer deux sortes de partisans de l’intégration européenne.
La première catégorie est constituée des gens ordinaires qui croient sincèrement dans ce qu’ils appellent « l’idéal européen », qui se désolent tout aussi sincèrement de la tournure prise par les évènements, et qui espèrent encore, là aussi en toute sincérité, que les choses pourront s’arranger. Ce qui les attire vers « l’idéal européen » peut varier d’un individu à l’autre, mais il parait juste de dire que la plupart d’entre eux n’ont qu’une connaissance très approximative de ce qu’est réellement l’Union Européenne, pour ne pas dire que la vision qu’ils en ont est sans rapport avec la réalité. Leur rapport au projet européen est avant tout sentimental : ils s’exaltent à l’évocation de « l’unité du continent », du « soft power » de l’Union qui répand la paix et la tolérance autour d’elle, ils croient déjà voir les peuples européens enfin réconciliés marcher main dans la main vers un avenir fait de joie et de prospérité. Ils ne voient pas, et ne verront sans doute jamais, l’Union Européenne qu’ils chérissent telle qu’elle est. « L’idéal » leur cachera toujours la froide réalité bureaucratique, il les empêchera toujours de comprendre la signification pratique de ces traités européens qu’ils font pourtant souvent l’effort de lire. Il les rendra toujours insensibles aux objections par trop terre à terre de ceux qui leur disent que le diable est dans les détails et que le cœur ne devrait jamais usurper la place de la raison.
Laissons rêver ces inoffensifs dormeurs. Nature, berce-les chaudement : ils ont froid. Leur rêve a deux trous rouges au côté droit.
Mais il existe une seconde catégorie de défenseurs du « projet européen » qui, eux, ne rêvent pas. Ils n’ont pas la naïveté des premiers, car beaucoup sont en position de savoir exactement ce qu’est réellement l’Union Européenne, mais en conséquence ils n’ont pas non plus leurs excuses. Dans leur cas l’acharnement à poursuivre coûte que coûte sur la route de l’intégration s’explique avant tout par l’adage selon lequel il est presque impossible de faire comprendre quelque chose à quelqu’un lorsque son salaire dépend du fait qu’il ne le comprend pas.
Au fil du temps, en effet, l’Union européenne a su se constituer une vaste clientèle d’affidés et d’obligés, de gens qui dépendent d’elle pour leur place au soleil, leur part d’honneurs, leurs ressources, et qui en conséquence la défendent avec acharnement et efficacité, car ils sont souvent des gens intelligents et instruits.
Il s’agit bien sûr en premier lieu de tous les fonctionnaires communautaires et d’une grande partie de la classe politique européenne. Pour les hommes politiques dont la carrière nationale est sur le déclin, ou qui en ont assez de l’obligation de courtiser les électeurs, les institutions européennes apparaissent comme une alternative de choix : le salaire, les prérogatives, le pouvoir, le tout avec un minimum de responsabilité.
Mais il s’agit aussi et surtout de l’immense cohorte des membres de la « société civile » que l’UE a su engager sous sa bannière. Quelques exemples, rapportés par Daniel Hannan, permettront de mieux comprendre de quoi il est question.
Lors de la préparation de ce qui allait devenir le Traité Constitutionnel Européen, en 2003, l’UE invita des « représentants de la société civile » à donner leur avis sur ce que devrait contenir le projet. 200 associations non gouvernementales furent sélectionnées à cette fin. Sur ces 200 associations, toutes recevaient des subventions de la part des institutions européennes.
En 2007, au moment du débat à la Chambre des Communes sur la ratification du traité de Lisbonne (le successeur du Traité Constitutionnel Européen), le ministre des affaires étrangères anglais, David Milliband, se vanta de ce que le texte était soutenu par un grand nombre d’associations non gouvernementales connues, telles que The National Society for the Prevention of Cruelty to Children (NSPCC), Oxfam, ActionAid, etc. Ô surprise, chacune des associations mentionnées était subventionnée par l’Union Européenne, et parfois dans des proportions colossales.
Le mécanisme est à peu près toujours le même : l’UE prend financièrement sous son aile un grand nombre d’organisations de toutes natures, qui deviennent progressivement dépendantes d’elle pour leur fonctionnement. Puis, lorsqu’elle désire étendre ses pouvoirs, l’UE se tourne vers ses associations affidées, qui lui disent invariablement ce qu’elle a envie d’entendre, à savoir que davantage de réglementation européenne dans tel ou tel domaine est nécessaire. L’UE peut alors affirmer que ses projets ont le soutien de la population européenne, ou même qu’elle ne fait que répondre à la demande spontanée de « la société civile ».
Il en va à peu près de même des grands intérêts industriels et commerciaux, qui sont souvent les premiers bénéficiaires des réglementations européennes, car celles-ci rendent, en général, plus difficile l’entrée de concurrents sur les marchés où ils bénéficient déjà d’une position dominante. Comme le dit Daniel Hannan, lorsque Bruxelles propose une réglementation dont l’utilité n’est pas immédiatement apparente, neuf fois sur dix on peut trouver derrière une entreprise ou un conglomérat dont les produits répondent précisément à ces nouvelles spécifications et qui pourra ainsi évincer ou gêner ses concurrents à peu de frais.
Ainsi, derrière les institutions européennes, et prête à les appuyer dans leur quête d’une intégration toujours plus poussée, se trouve une vaste armée des ombres, composée des intérêts commerciaux qui bénéficient de l’intégration, des lobbyistes qui gagnent leur vie de l’activité réglementaire de Bruxelles, des syndicats de grands propriétaires terriens qui touchent de larges subventions de la politique agricole commune, des think-tanks et des consultants spécialisés dans les questions européennes, des associations non gouvernementales perfusées à l’argent européen, etc. Des millions de gens, compétents et organisés, susceptibles de faire puissamment pression sur les gouvernements nationaux pour que ceux-ci aillent dans le sens de l’histoire. Une nomenklatura européenne, moins brutale que son homologue soviétique, mais tout aussi attachée que cette dernière à la perpétuation de la structure qui la fait vivre.
Dans de telles conditions, comment pouvons-nous espérer desserrer un jour l’emprise de l’Union Européenne et recouvrer notre liberté ?


 Daniel Hannan ouvre son livre en rappelant, à juste titre, que les systèmes politiques apparemment les plus immuables peuvent s’écrouler du jour au lendemain, presque à la surprise générale, dès lors que les principes qui les animaient ont cesser de convaincre le plus grand nombre et que les gardiens du temple eux-mêmes ne croient plus à l’existence de la divinité qu’ils gardent.
Le cas de l’URSS vient immédiatement à l’esprit, mais les exemples pourraient être multipliés presque à l’infini. En ira-t-il de même pour l’Union Européenne ? Il est bien évidemment impossible de le savoir mais, à l’heure actuelle, il semble du moins possible d’indiquer de quelles directions pourrait venir, si ce n’est le salut, du moins une évolution « positive » de la situation.
Les guillemets à « positive » sont en effet de rigueur, car le premier élément dont nous puissions espérer quelque chose est la crise de l’Euro. La classe politique européenne et la nomenklatura qui la soutient semblent bien déterminées à se battre pour la monnaie unique jusqu’au dernier Grec et jusqu’au dernier Allemand. Nous allons donc vers des temps agités et incertains, plus encore qu’aujourd’hui, mais au bout du compte le plus probable est sans doute que l’Euro ne puisse pas résister à la tempête qui s’est levée et que plusieurs pays, au minimum, finissent par sortir de la zone Euro. Cela serait un signe décisif que l’intégration européenne n’a rien d’irréversible - ce précisément pourquoi le parti européiste veut à tout prix l’éviter - et l’on peut raisonnablement penser que d’autres dominos s’écrouleraient à la suite du domino monétaire.
L’autre développement à suivre de près est celui d’un éventuel référendum au Royaume-Uni sur l’appartenance à l’UE. La crise économique actuelle a grandement rapproché la perspective d’un tel référendum, ainsi bien sûr que le travail inlassable de gens comme Daniel Hannan ou Nigel Farrage. Le résultat d’un tel référendum, s’il devait avoir lieu, est par définition imprévisible, mais les chances semblent bonnes a priori que les Britanniques décident de sortir de l’Union ou du moins de quitter les institutions européennes. A partir de cet instant tout deviendrait possible. D’autres pays suivraient très probablement l’exemple britannique et il serait impossible d’éviter que, partout, le projet européen ne soit réévalué de fond en comble.
En 1805, au plus fort de la domination napoléonienne sur l’Europe, William Pitt aurait déclaré : « l’Angleterre se sauvera par ses propres efforts et, je le crois, sauvera l’Europe par son exemple ». Peut-être, grâce à ses héritiers, la prédiction de Pitt se réalisera-t-elle à nouveau, plus de deux siècles après.

mercredi 12 décembre 2012

Quitter l'Union Européenne (1/2)




 Daniel Hannan est un membre du parti conservateur britannique et député européen depuis 1999. Hannan a atteint une certaine célébrité pour son attaque dévastatrice contre Gordon Brown, en mars 2009, au sein de ce même Parlement (un discours vu par plus de trois millions de personnes sur Youtube à ce jour), mais il est surtout, avec le truculent Nigel Farage, l’une des voix les plus importantes de ce que ses détracteurs appellent l’euroscepticisme - et que ses partisans devraient plutôt appeler l’euroréalisme - au sein des instances européennes.
Dans la mesure où la Grande-Bretagne est, jusqu’à maintenant, le seul grand pays européen dans lequel l’euroscepticisme représente une véritable force politique (aussi bien au sein du parti conservateur qu’avec le UKIP - UK independence party - né en 1993 à la suite de la ratification du traité de Maastricht), cela signifie que Hannan est devenu une voix qui compte dans son pays. Et dans la mesure où la Grande-Bretagne pourrait bien se diriger, dans un futur pas très éloigné, vers un référendum sur son appartenance à l’Union Européenne - un référendum dont Hannan est l’inlassable avocat au sein du parti conservateur - cela signifie que Daniel Hannan a quelques chances de devenir, dans un futur proche, un homme politique européen de premier plan.
Que cette prévision se réalise ou pas, Daniel Hannan mériterait en tout cas d’obtenir la plus large audience pour son dernier livre, A doomed marriage : Britain and Europe, un court essai dans lequel l’auteur met en exergue, avec verve et clarté, les déficiences irrémédiables du « projet européen » et appelle ses concitoyens à reprendre leur indépendance. Bien que ce livre ait manifestement été écrit dans l’optique de persuader les électeurs britanniques de se prononcer pour la sortie de l’Union Européenne, les arguments avancés par Daniel Hannan devraient intéresser les vrais amis de la liberté partout en Europe et persuader tous les gens de bonne foi du caractère non seulement défectueux mais nuisible de l’intégration européenne ; si seulement l’évidence même de ce qu’il s’agit de démontrer ne faisait pas naitre un certain scepticisme quant à l’efficacité de l’argumentation en ce domaine.
Comme l’écrivait Montesquieu dans un autre contexte : « Quand il s’agit de prouver des choses si claires, on est sûr de ne pas convaincre. »

Il est devenu courant, dans les milieux que l’on qualifiera de libéraux et conservateurs, de comparer l’Union Européenne à l’URSS. Cette comparaison est bien entendu délibérément offensante et les partisans de l’Union Européenne ont tôt fait de pointer que celle-ci n’a ni police secrète, ni goulag, et que ses critiques peuvent s’exprimer publiquement sans avoir à craindre d’être internés dans un asile psychiatrique. Ce qui est exact, mais dénué de pertinence. Comme la plupart des comparaisons, celle entre l’UE et l’URSS ne prétend nullement que les deux termes comparés sont identiques, juste qu’ils sont semblables sur quelques points importants. Et, en l’occurrence, l’UE offre bien aujourd’hui une sinistre ressemblance avec la défunte patrie du socialisme, à savoir le fossé grandissant entre le discours officiel et la réalité. L’Union Européenne vit dans le monde du mensonge, des formules creuses, et des slogans répétés en boucle par une vaste caste d’apparatchiks qui n’y croient sans doute plus eux-mêmes qu’à moitié, mais qui tolèreront pas que qui que ce soit puisse dire que l’empereur est nu.
Officiellement, la construction européenne a amené la paix, la démocratie et la prospérité aux pays européens. Elle est un modèle pour les autres régions du monde et montre aux peuples de la terre comment dépasser leurs antagonismes pour marcher main dans la main vers un avenir radieux fait de commerce, de coopération et de tolérance.
Tout cela est faux, et si évidemment faux qu’il n’est nullement besoin d’un long examen et de connaissances approfondies pour s’en rendre compte. Examinons rapidement chacun de ces points pour nous en convaincre.
La construction européenne, c’est la paix. Nul dogme n’est davantage chéri ni davantage répété que celui-ci par les partisans de cette construction. Ainsi Angela Merkel devant le Bundestag, en Octobre 2011 : « Personne ne devrait croire qu’un autre demi-siècle de paix en Europe est inévitable - ce n’est pas le cas. Aussi je le répète : si l’Euro s’effondre, c’est l’Europe qui s’effondre. Cela ne doit pas arriver. » Ou encore la commissaire européenne Margot Wallström, en visite dans la ville tchèque de Terezin, qui était le site d'un camp de concentration nazi pendant la Seconde Guerre mondiale, peu avant les référendums sur le Traité Constitutionnel Européen en 2005 : « Ils (les opposants au Traité Constitutionnel Européen) veulent que l'Union Européenne retourne à la vieille méthode purement intergouvernementale. Je dis à ces gens de venir à Terezin pour voir où mène cette vieille méthode. » Et l’on se retiendra d’évoquer le « prix Nobel de la paix » attribué en 2012 à l’Union Européenne par un comité Nobel qui n’en finit pas de descendre les degrés du ridicule et de l’abjection, afin de ne pas encourir le reproche de tirer sur un corbillard.
Il est pourtant aisé de remarquer que, historiquement, la construction européenne n’est pas la cause de la paix sur la continent européen, mais la conséquence de la paix. La paix produite par la défaite de l’Allemagne, puis maintenue pendant la guerre froide par la présence des armées américaines et soviétiques. Loin d’être productrice de paix, la construction européenne a plutôt été consommatrice de paix, en ce sens que les pays d’Europe de l’Ouest ont largement profité de la protection militaire dispensée par les Etats-Unis pour diminuer leur propre effort de défense et pour consacrer leur argent et leur énergie à leurs projets d’unification.
Les mêmes remarques pourraient être faites au sujet de la réconciliation franco-allemande. Officiellement portée au crédit de la construction européenne, cette réconciliation est en réalité ce qui a permis à ladite construction de démarrer ; et ce qui a rendu la réconciliation possible est tout simplement le fait que l’Allemagne, militairement écrasée, déshonorée, divisée et désarmée, avait enfin cessé de représenter un danger pour l’équilibre de l’Europe.

 Entre eux et nous, une seule chose : l'Union Européenne

Ce qui rend l’affirmation « l’Europe c’est la paix » encore plus incroyable et devrait achever de la discréditer est que ceux qui la soutiennent lui donnent en général la forme suivante : « la seule chose qui garantit la paix sur le continent, c’est la poursuite de l’intégration européenne. » Autrement dit, seule la marche vers le fédéralisme européen nous sauve de retomber dans les horreurs des deux guerres mondiales.
Comment réagirions-nous si quelque venait nous déclarer, avec le plus grand sérieux : « Il est absolument indispensable de conserver l’Euro, sans quoi les Allemands recommenceront à envahir la Pologne » ; ou bien : « Il faut absolument que ce nouveau traité européen rentre en application, sans quoi les juifs seront renvoyés dans des camps d’extermination » ?
Sans aucun doute nous conseillerions à notre interlocuteur de prendre du repos et d’éviter à l’avenir les romans de science-fiction, dont on ne dira jamais assez les effets délétères qu’ils peuvent avoir sur les esprits crédules et impressionnables. Et cependant c’est, en substance, très exactement ce que disent régulièrement les plus hauts responsables européens.
Ce qui sauve néanmoins du ridicule ce genre d’affirmations et leur donne un léger vernis de crédibilité, c’est l’appel au passé récent des peuples européens. L’argument, plus ou moins explicite, prend à peu près cette forme : le nationalisme, c’est la guerre, comme l’ont prouvé les deux guerres mondiales. Or la construction européenne c’est le dépassement des sentiments nationaux, par conséquent la construction européenne c’est la paix.
Il est effectivement incontestable que les revendications territoriales peuvent conduire à la guerre, et que les nations peuvent parfois avoir l’orgueil bien chatouilleux, avec tous les risques de conflit que cela comporte. Cependant il est tout aussi peu contestable que les hommes n’ont pas attendu l’apparition des Etats-nations pour se faire la guerre et, au vingtième siècle même, le fascisme et le communisme ont fait bien plus de victimes que les guerres « nationales ». La triste réalité est que, depuis qu’ils sont sur la terre, les hommes se sont fait la guerre à toutes les époques et sous toutes les latitudes, pour des motifs allant du plus sérieux au plus futile. Par conséquent, l’idée qu’ériger au dessus des gouvernements nationaux une bureaucratie transnationale permettrait de bannir définitivement la guerre du continent européen devrait, au minimum, susciter notre incrédulité. Pensons-nous vraiment qu’il soit possible de changer la nature humaine à coup de règlements et de directives européennes ?
La paix est un grand bien, mais les causes qui la produisent ne sont pas toujours fort désirables ni fort honorables. La paix peut aussi être celle des cachots ou des cimetières. Les grands malades et les agonisants sont en général très calmes. Les peuples européens doivent-ils réellement la paix dont ils jouissent depuis plus d’un demi-siècle à leurs vertus, ou bien à leur épuisement et à une certaine forme de pessimisme : le pessimisme de celui qui doute de ses propres forces et préfère s’en remettre à d’autres du soin de diriger son existence plutôt que de s’exposer aux périls de la liberté ?
Dans la mesure où la construction européenne entretient ce pessimisme, puisque ses partisans ne cessent d’arguer que, livrés à eux-mêmes, les peuples européens retomberaient dans les pires excès, il est effectivement possible de dire que, d’une certaine façon, l’Union Européenne c’est la paix, mais uniquement à la manière dont il est possible de dire qu’un état dépressif rend placide ceux qui en sont affectés.
En réalité, selon le mot de Chesterton, voir dans l’attachement à la nation la cause unique ou même principale de la guerre est à peu près aussi pertinent que de condamner l’amour sous prétexte que parfois certains tuent par amour. Le patriotisme, comme toute chose humaine, a ses excès, mais il est aussi ce qui nous fait dépasser notre égoïsme individuel, ce qui nous fait obéir spontanément à des lois que pourtant nous désapprouvons, parce qu’elles sont les lois de notre pays, ce qui nous fait consentir à ce qu’une partie de nos biens servent à aider des inconnus, parce qu’ils sont nos compatriotes, etc. En bref, il est la source de grands biens qu’il serait stupide de rejeter au motif qu’ils ne sont pas suffisamment purs ou pas suffisamment universels.
La guerre n’est pas essentiellement liée à la nation, il s’agit là d’une évidence à la fois historique et philosophique. Par contre la démocratie moderne, elle, est objectivement liée à la forme nationale, et n’a jamais existé sans elle. En dissolvant les nations du vieux continent, la construction européenne ne nous délivrera pas plus de la guerre que de la maladie ou de la mort, en revanche elle semble en très bonne voie de nous délivrer du fardeau de la liberté politique.

Un intrus s'est glissé dans cette image, saurez-vous le reconnaitre?

Même les europhiles les plus fervents reconnaissent que l’Union Européenne souffre de ce qu’il est convenu d’appeler pudiquement « un déficit démocratique ». Comme le rapporte Daniel Hannan, une plaisanterie court depuis longtemps déjà dans les couloirs de Bruxelles : si l’Union Européenne était un Etat désirant adhérer à elle-même, elle serait rejetée au motif qu’elle est insuffisamment démocratique. Mais cette plaisanterie minimise grandement l’ampleur du problème : l’Union Européenne ne souffre pas d’un quelconque « déficit démocratique », elle a aujourd’hui développé une très solide tradition antidémocratique qui est en accord avec sa nature profonde.
Dès le départ, la méthode Monnet, celle de l’intégration par petits pas successifs en commençant par le domaine économique, avait pour but de contourner l’obstacle du consentement populaire, et le système institutionnel mis en place par le traité de Rome visait clairement à donner un rôle moteur à un corps de technocrates émancipé des contraintes de l’opinion publique. De ce point de vue le dessein des pères fondateurs a été pleinement réalisé. Il est désormais bien entendu, au sein des institutions et de l’administration européenne, que le désaccord des populations concernées ne saurait en aucun cas arrêter la construction européenne. Il est donc préférable de ne jamais consulter les peuples directement et si, par malheur, l’un d’eux était tout de même appelé à se prononcer et s’avisait de voter « non » à une quelconque « avancée européenne », il sera toujours possible de passer outre d’une manière ou d’une autre. Lorsque les Danois, en 1992, et les Irlandais, en 2001 et 2008, refusèrent un traité européen, ils se virent signifier sans ménagements qu’il leur fallait recommencer - jusqu’à obtenir le bon résultat. Lorsque les Français et les Néerlandais rejetèrent le « Traité Constitutionnel Européen», en 2005, le résultat du vote fut simplement contourné, après avoir observé un court délai de décence.
Pour sauver les apparences, y compris vis-à-vis d’eux-mêmes, les eurocrates ont développé une version européenne de ce que Engels appelait la « fausse conscience » : si seulement les peuples européens n’étaient pas manipulés par des médias à la solde de milliardaires eurosceptiques, si seulement ils n’étaient pas soumis aux sirènes démagogiques des nationalistes, si seulement il pouvait y avoir un débat informé et dépassionné sur la question européenne, alors sûrement, sûrement, ils verraient que l’approfondissement de l’intégration est dans leur intérêt. Mais en attendant que cela soit le cas, il appartient à ceux qui voient clair - c’est-à-dire aux partisans de cette intégration - de prendre les « bonnes » décisions, même si cela va à l’encontre des souhaits exprimés par les populations.
Ce qui signifie non seulement que les eurocrates estiment acceptable que les institutions communautaires fonctionnent de manière non démocratique, mais aussi qu’ils sont prêts à subvertir l’ordre constitutionnel à l’intérieur des Etats-membres s’ils le jugent nécessaire.
Daniel Hannan rappelle ainsi que, lorsque le président de la République tchèque, Vaclav Klaus, eu déclaré son intention de ne pas signer le traité de Lisbonne, il fut menacé par une procédure d’impeachment qui finit par le faire plier. Au nom de l’intégration européenne, il est donc permis d’utiliser l’impeachment non plus pour les cas de manquements caractérisés aux devoirs de sa charge ou de malhonnêteté flagrante, mais simplement pour se débarrasser d’un opposant politique. Le précédent a été posé, pour la République Tchèque mais aussi, implicitement, pour tous les pays de l’Union.
En novembre 2011, deux chefs de gouvernement, George Papandreou en Grèce et Silvio Berlusconi en Italie, furent déposés sous la pression de Bruxelles et au nom du sauvetage de l’Euro. L’erreur fatale de Papandreou avait été d’annoncer que les Grecs seraient consultés par référendum sur le plan d’austérité imposé par les autorités européennes en contrepartie de l’aide financière accordée à la Grèce. L’erreur qui scella définitivement le sort d’un Berlusconi déjà considérablement affaibli fut de déclarer publiquement que « depuis l’introduction de l’Euro, la plupart des Italiens se sont appauvris. »
Quelques jours plus tard tous deux avaient quitté leurs fonctions.
A leur place s’installèrent des technocrates européens : Lucas Papademos, un ancien vice-président de la Banque Centrale Européenne, et Mario Monti, un ancien Commissaire Européen. Ni l’un ni l’autre n’avaient jamais détenu un mandat électif de leur vie, et Mario Monti composa même son gouvernement uniquement avec des technocrates, sans aucun élu. Théoriquement à la tête de gouvernements « d’union nationale », l’un et l’autre ne doivent leurs places qu’au soutien de Bruxelles et, comme le dit Daniel Hannan, leur mission tout à fait officielle est de mettre en œuvre des programmes que leurs peuples rejetteraient certainement lors d’élections générales. Pour « sauver l’Euro ».

Il est vrai que les plus idéalistes des europhiles espèrent sincèrement que toutes ces entorses à la liberté politique la plus élémentaire ne sont que provisoires et qu’un jour pas trop éloigné une véritable démocratie européenne pourra remplacer les démocraties nationales.
Le problème est que les seules propositions concrètes avancées pour progresser dans cette direction ont montré, de manière répétée, leur totale inadéquation avec la réalité.
Ainsi, depuis que le diagnostic du « déficit démocratique » a été posé, le principal remède a toujours consisté à augmenter les pouvoirs du Parlement Européen. Le raisonnement est le suivant : puisque le Parlement est le seul organe européen qui soit élu par l’ensemble des citoyens européens, si l’on augmente ses prérogatives, les citoyens européens se sentiront davantage maîtres de leur destin, l’intérêt pour les élections augmentera, des partis politiques pan-européens émergeront, et peu à peu la démocratie européenne deviendra une réalité. Et c’est ainsi que, depuis une trentaine d’années, le Parlement est l’institution européenne qui a le plus augmenté ses pouvoirs. Pourtant, durant cette même période, le taux d’abstention aux élections européennes n’a cessé de progresser, passant de 38% en 1979 à 57% en 2009.
Ce résultat entièrement contraire à la théorie n’est pas difficile à comprendre.
Dans n’importe quel pays de l’Union, les électeurs peuvent raisonnablement espérer changer la politique de leur gouvernement s’ils portent au pouvoir un nouveau parti. Mais aujourd’hui aucun de ces mêmes électeurs européens ne sait comment modifier la politique suivie au niveau européen. Non seulement parce que personne ne sait comment modifier les orientations d’un organe non élu comme la Commission, sans même parler de la CJUE, mais aussi parce les élections au Parlement ne sont que l’addition de 27 élections nationales (et demain peut-être davantage). Chaque citoyen d’un pays membre sait, ou au moins sent intuitivement, que le résultat final dépend non seulement de la conversation civique qui a lieu dans son pays, et qu’il a déjà bien du mal à suivre ordinairement, mais surtout des conversations civiques qui se déroulent dans 26 autres pays, et dont il ignore nécessairement à peu près tout. Le résultat d’une élection au Parlement européen est donc, inévitablement, imprévisible et incompréhensible pour tous les citoyens de l’Union.
En voulant représenter 27 peuples différents, le Parlement Européen n’en représente en réalité aucun.
Favoriser l’apprentissage de l’anglais par tous les citoyens de l’Union, comme cela est parfois suggéré, ne saurait à l’évidence constituer une solution. D’une part parce que la vie politique de chaque pays continuera de se dérouler dans la langue nationale, mais aussi parce que connaître le contexte politique d’un pays suppose bien plus que d’en comprendre la langue. Comprendre ce contexte suppose de connaître les institutions de ce pays, son histoire, les forces politiques, et d’une manière générale d’en suivre la conversation civique au quotidien. Cela est déjà difficile pour un seul pays, et bien sûr absolument impossible pour 27.
Loin d’être un effet de la paresse du grand public, l’abstention croissante aux élections européennes traduit simplement la perception, confuse mais exacte, que le Parlement européen ne représente véritablement personne.
Il va sans dire que la même objection s’appliquerait à n’importe quelle autre élection européenne, telle que l’élection du Président du Conseil Européen ou du Président de la Commission, comme cela est parfois proposé.
Le rêve d’une démocratie européenne restera à jamais un rêve, ce qui ne tirerait guère à conséquence si, pour poursuivre ce rêve, nous n’avions pas abandonné peu à peu notre liberté politique. Au nom de « l’idéal européen », nous nous sommes soumis à une forme inédite de despotisme administratif, dont nous pouvions initialement espérer qu’il serait bienveillant mais dont le caractère despotique devient chaque jour plus évident que le caractère bienveillant.

mercredi 5 décembre 2012

Le solaire, l'éolien, c'est moche, c'est cher et ça marche pas (spéciale dédicace à Mme Batho et Duflot)





 Alors que vient tout juste d’être lancé le grrraaand débat national sur la « transition énergétique », il parait opportun de rappeler quelques vérités simples : le solaire, l’éolien, c’est moche, ça coûte cher et jamais, au grand jamais, ces énergies alternatives ne seront capables de couvrir plus qu’une faible partie de nos besoins. A moins bien sûr que ladite transition énergétique ne soit le prétexte pour organiser la décroissance autoritaire de ces besoins - ce qui, dans l’esprit des écologistes au moins, est très probablement le cas, car les véritables ennemis de « l’écologie politique » ne sont pas la pollution ou l’extinction des espèces, mais la liberté individuelle et la « société de consommation ».
Pourquoi donc croyez-vous que nos Verts se battent becs et ongles pour faire interdire ne serait-ce que l’expérimentation en matière d’extraction des gaz de schiste ?
L’idée que nous pourrions découvrir un jour une source d’énergie nouvelle, abondante, facile d’utilisation et non polluante est le pire cauchemar de l’écologiste.
Par conséquent, grâce à la complaisance de l’actuel gouvernement, qui a reconnu depuis longtemps dans les Verts des alliés objectifs dans la lutte contre la liberté, les Français pourraient bien finir par comprendre que la vérité effective du socialisme c’est le froid, l’obscurité, la crasse, la promiscuité obligatoire et la pénurie institutionnalisée.

Connaissant un peu mes lecteurs, je me doute que, parvenu à ce stade, certains commencent déjà se lasser et à regretter que je ne leur parle pas de sujets qui leur semblent, à juste titre, d’une plus grande importance, comme par exemple le Grand Remplacement.
C’est que toutes ces questions sont liées.
De même que, comme le dit fort justement Renaud Camus, la destruction de l’éducation nationale et la déculturation sont des conditions du Grand Remplacement, le despotisme administratif - dont « l’écologie politique » est l’un des plus puissants avatars - est ce qui permet le changement de population auquel nous sommes en train d’assister. Car un peuple qui accepte passivement que ses gouvernants lui disent quand il peut allumer la lumière ne saurait être capable de s’opposer à ces mêmes gouvernants lorsque ceux-ci aménagent sa disparition progressive. La liberté ne saurait malheureusement être divisée, et ceux qui en ont abandonné l’usage dans leurs petites affaires quotidiennes ne sauraient miraculeusement le retrouver dans les plus grandes.
« Il est, en effet, difficile de concevoir comment des hommes qui ont entièrement renoncé à l’habitude de se diriger eux-mêmes pourraient réussir à bien choisir ceux qui doivent les conduire ; et l’on ne fera point croire qu’un gouvernement libéral, énergique et sage, puisse jamais sortir des suffrages d’un peuple de serviteurs. »
Par conséquent, vous qui avez peu de goût pour les questions économiques, lisez pourtant avec patience ce qui suit ; avant que nos maitres ne décident que l’utilisation des ordinateurs individuels est décidément trop gourmande en électricité et qu’ils en interdisent l’usage plus d’une heure par jour.
Il s’agit d’un extrait d’un article de Rémy Prud’homme, que je vous invite à aller lire intégralement sur son site, et d’un autre de Marcel Boiteux, paru dans la revue Commentaire n°138.
Bonne lecture.
(Dernière minute, je rajoute un lien vers le dernier article de Rémy Prud'homme, paru dans Atlantico)


Les Verts contre l’environnement (et le reste)

Par Rémy Prud’homme

Le développement de l’électricité éolienne et photovoltaïque est le composant majeur des politiques vertes en matière d’énergie. Inspiré, sinon imposé, par l’Union européenne, il est solennellement repris, avec des objectifs ambitieux, dans le Grenelle. Sa justification est double : cette électricité est, dit-on, décarbonée, c’est-à-dire produite sans rejets de CO2 ; elle assure l’indépendance énergétique des pays qui la produisent. Hélas, elle a le triple inconvénient d’être intermittente, très subventionnée, et régressive.
Ces énergies sont intermittentes. Il y a 8 760 heures dans une année. Le soleil brille seulement un peu plus de 1 000 heures par an. Le vent souffle seulement quelques 1 500 heures par an. Il faut ici faire l’effort de comprendre la différence simple et classique entre puissance électrique et production d’électricité : la puissance, exprimée en watts (ou en kilowatts), mesure la capacité théorique d’une installation à produire de l’énergie à un moment donné ; la production, mesurée en watt-heures (ou en kWh), est la quantité d’électricité produite ou consommée pendant une période de temps. La production est la puissance multipliée par le temps : Production (kWh) = puissance (kW) x temps (h)
Cette distinction est systématiquement ignorée dans l’abondante propagande des lobbies éoliens et photovoltaïque (ce qui est assez facile à comprendre) et dans la presse française (ce qui l’est déjà moins). On lit tous les jours dans les journaux les plus sérieux que telle ferme photovoltaïque ou telle champs d’éoliennes va « produire l’électricité nécessaire à une ville de 100 000 habitants ». Cela veut dire que sa puissance installée permettrait, lorsque le vent souffle ou lorsque le soleil brille, de satisfaire à la demande de 100 000 habitants. Cela veut dire également que les habitants de cette ville seraient sans électricité quatre jours sur cinq.
Mais surtout, rien ne dit que les périodes de fonctionnement correspondent aux périodes de demande, et encore moins de forte demande, d’électricité. Le soleil a la fâcheuse habitude de briller lorsqu’on n’a guère besoin d’éclairage électrique ; et de briller surtout l’été, lorsqu’on ne se chauffe guère. Chacun comprend qu’il n’y a jamais d’électricité photovoltaïque aux périodes de pointe de 19-20 h des jours d’hiver. Quant au vent, il est particulièrement capricieux, et difficile sinon impossible à prévoir. En Angleterre, lors de la vague de froid de décembre 2010 (le mois de décembre le plus froid depuis un siècle), le vent s’est pratiquement mis en grève, et les éoliennes, dont la puissance installée est pourtant considérable, ont assuré 0,1% de la production d’électricité : le pays n’a évité les coupures que grâce à de fortes importations d’électricité nucléaire française.

La conséquence est que le développement de l’éolien et du photovoltaïque implique le développement simultané de centrales électriques au gaz qui peuvent rapidement être mises en marche, et fournir l’électricité demandée en cas de défaillance des énergies renouvelables. Non seulement ces centrales coûtent cher, mais elles rejettent beaucoup de CO2. Ce n’est pas par hasard que les pays qui ont le plus développé ces énergies, comme le Danemark, l’Espagne ou l’Allemagne sont aussi des pays dont le contenu en CO2 de l’électricité est particulièrement élevé, bien plus élevé qu’en France.
On peut ajouter que la production des panneaux solaires (et à un moindre degré des éoliennes), qui sont souvent fabriqués en Chine avec l’énergie la plus carbonée du monde, ainsi que leur transport d’un bout du globe à l’autre, rejettent beaucoup de CO2. Ces rejets sont la conséquence de l’implantation d’éoliennes et de panneaux solaires.
De plus, les fermes photovoltaïques et surtout éoliennes causent d’importantes pollutions visuelles et sonores. Les fermes photovoltaïques représentent des dizaines ou des centaines d’hectares de panneaux noirs qui cassent les paysages. Les éoliennes, naturellement installées sur des sommets, font aux clochers romans des campagnes françaises une fâcheuse concurrence. Leur bruit (lorsqu’elles fonctionnent) rivalise avec le chant des oiseaux ou des cigales. La tolérance des Verts à ces nuisances-là est particulièrement remarquable.

Ces contributions à l’effet de serre et à la pollution visuelle de l’éolien et du photovoltaïque ne sont rien à côté du coût économique de cette électricité. S’il ne sont pas connus avec une grande précision, les chiffres de 7 centimes d’euros par kWh pour l’éolien terrestre, de 11 centimes pour l’éolien en mer, et de 40 centimes pour le photovoltaïque sont des estimations plausibles. Ces chiffres sont à comparer avec 4 centimes pour le nucléaire (le gouvernement doit décider prochainement du prix auquel EDF va être obligé de vendre à GDF une partie de son électricité nucléaire, et hésite entre 3,5 et 4,2 centimes). Les opérateurs doivent également couvrir d’importants coûts de transport et de distribution qui s’élèvent à environ 5 centimes par kWh pour les particuliers, à qui l’électricité est vendue environ 11 centimes. Les coûts de production de l’électricité éolienne et photovoltaïque sont donc bien supérieurs aux prix de l’électricité nucléaire, hydraulique, et thermique à flamme, et même aux prix de vente aux consommateurs.
Ces énergies renouvelables ne peuvent donc se développer qu’au moyen de subventions massives, qui prennent deux formes principales : des subventions à l’investissement, et des obligations d’achat à prix élevés. Les subventions à l’investissement, notamment pour le photovoltaïque et pour l’éolien en mer, sont souvent le fait des collectivités locales. La plupart des régions et beaucoup de départements utilisent l’argent des contribuables à cet effet. Mais surtout, la loi oblige les opérateurs électriques à acheter l’électricité ainsi produite à des prix exorbitants : 8,2 centimes pour l’éolien terrestre, 13 centimes pour l’éolien en mer, et 55 centimes pour le photovoltaïque5 (12 fois plus cher que l’électricité nucléaire !).
Les opérateurs d’électricité ne sont pas des philanthropes : ils répercutent ces surcoûts dans les tarifs de l’électricité. Ce sont donc finalement les consommateurs (ménages et entreprises) qui payent la subvention dont bénéficient le solaire et l’éolien. Plus l’importance de ces énergies sera grande, plus lourd sera ce surcoût, et l’impôt affecté qui le compense. Cet impôt est un impôt pudique, qui n’apparaît dans les comptes d’aucune entité publique. On pense au « couvrez-moi ce sein que je ne saurais voir !» de notre bon vieux Tartuffe. Le caractère néfaste de cet impôt caché est maintenant bien reconnu. Mieux vaut tard que jamais. Même la Cour des comptes le dénonce dans son rapport annuel de 2011. Mais elle en sous-estime l’importance. Pour calculer son montant (environ 4 milliards d’euros en 2020), elle suit en effet la pratique qui compare le prix d’achat obligé au prix du marché de l’électricité. Mais cette comparaison ne vaut pas grand-chose : le prix du marché est un prix européen, bien plus élevé que le prix français ; et surtout il est payé pour une électricité dont on a besoin, au moment où on en a besoin – ce qui n’est pas du tout le cas de l’électricité éolienne et photovoltaïque. Le véritable coût économique, pour EDF et les consommateurs, est en réalité bien plus élevé.

L’énergie renouvelable imposée par les politiques vertes a donc pour effet d’augmenter artificiellement le prix de l’électricité et de réduire le pouvoir d’achat des ménages. Elle le fait d’une façon régressive, dans la mesure où la demande d’électricité augmente moins vite que les revenus, ou si l’on préfère que le ratio dépense d’électricité/revenu augmente moins vite que le revenu. Si le ménage A est trois fois plus riche que le ménage B, il ne consomme pas trois fois plus d’électricité que le ménage B, mais seulement une ou deux fois plus. Comme l’impôt énergie renouvelable est proportionnel à la consommation d’électricité, il s’ensuit que cet impôt est, relativement au revenu, d’autant plus léger que le ménage est riche. C’est la définition même d’un impôt régressif.
Ces lourds inconvénients de l’éolien et du photovoltaïque ne sont pas spécifiques à la France. On les retrouve dans des pays plus engagés encore que nous dans ces énergies (parce qu’ils avaient moins d’électricité nucléaire que nous). Mais ces pays ont compris plus vite que nous la nécessité de dire : halte !, et de faire machine arrière. Au cours des mois passés, les Pays-Bas, l’Espagne, le Royaume-Uni ont éliminé ou réduit les prix d’achat subventionnés. La France, dans le même temps, a lancé un programme d’éolien en mer de plus de 15 milliards d’euros.


 Congrès annuel d'EELV


Les éoliennes, du vent ?

Par Marcel Boiteux

Que penser des éoliennes ? La réputation me suit chez mes compatriotes d’être parmi les « contre ». Je ne suis pas contre les éoliennes, je suis contre la politique de développement, coûteuse, dont on fait peser subrepticement le poids sur les consommateurs d’électricité sans leur demander leur avis.
Mais la demande existe, dit-on, et les communes françaises en réclament. C’est vrai. Mystère de l’agronomie, « on arrose les mairies et ça fait pousser les éoliennes », a écrit un mauvais plaisant. Mais si les mairies en demandent, ce n’est pas tellement parce que leurs administrés goûtent la poésie de ces hélices aériennes, mais parce que ça rapporte. Et ça rapporte parce que, aux prix artificiels où leur production est achetée en France, les promoteurs de ces engins disposent de tous les moyens nécessaires pour conquérir, à défaut de leur sympathie, l’accord des municipalités réticentes et des particuliers sinistrés.
Cela dit, si c’est l’intérêt général qui justifie la réalisation des « fermes éoliennes » qui envahissent aujourd’hui les paysages, il est naturel que les promoteurs de ces matériels disposent des moyens financiers nécessaires pour gagner leur vie en faisant bénéficier leurs concitoyens de ces précieux engins.
Mais est-ce bien, en France, l’intérêt général ? Les partisans l’affirment : la technologie aurait fait de tels progrès que le coût du kiloWatt-heure (kWh) éolien est pratiquement descendu aujourd’hui au niveau du prix du kWh livré chez les particuliers : le « kWh domestique » dans le jargon des électriciens.
Escroquerie rétorquent certains économistes (ou prétendus tels) de l’électricité, qui font remarquer que le kWh domestique est un kWh « garanti » disponible à la demande à toute heure du jour et de la nuit, aux extrémités d’un réseau gigantesque, et sitôt qu’on tourne le bouton. Alors que le kWh éolien est un kWh capricieux et sur lequel on ne peut compter dans les hivers difficiles où un vaste anticyclone, étendu sur l’Europe occidentale, supprime presque tous les mouvements d’air en même temps qu’il fait régner sur nos contrées habituellement tempérées un froid sibérien. Or c’est précisément dans ces circonstances difficiles que nos concitoyens, frigorifiés dans des logements mal isolés, se précipitent dans les magasins voisins pour acheter de petits radiateurs électrique d’appoint, autrefois « paraboliques », dont la consommation tire sur les réseaux et menace de mettre en panne tout le système.
Autrement dit, l’énergie éolienne a non seulement la caractéristique d’être aléatoire, mais celle, encore plus fâcheuse, d’être quasiment absente dans les périodes exceptionnelles où l’on en aurait particulièrement besoin. Résultat : l’éolien n’économise pratiquement aucun investissement alternatif, il n’économise que des frais de fonctionnement d’installations classiques dont l’existence reste nécessaire en tout état de cause. Il remplace de la consommation de gaz, de fuel, et éventuellement d’uranium... lorsqu’il vente ; mais qu’on construise ou non des éoliennes, il faut pratiquement disposer par ailleurs des mêmes capacités de production. Dans ces conditions, si l’on veut en apprécier l’intérêt économique, la rentabilité, il faut associer à chaque mégawatt (MW) d’éolienne un MW de turbine à gaz, laquelle turbine tournera pour remplacer les éoliennes défaillantes, notamment lorsque, en hiver difficile donc sans vent, on devra mobiliser partout tous les moyens disponibles.
Cas extrême, improbable, dira-t-on. Mais c’est précisément pour faire face aux cas extrêmes et relativement peu fréquents que nos sociétés doivent s’organiser, qu’il s’agisse des brigades de pompiers pour faire face aux incendies, heureusement rares, des chaloupes de secours dans les bateaux ou dans les avions qui pourraient tomber à l’eau, etc. La chaloupe de secours de l’éolienne c’est la turbine à gaz, et il faut en incorporer le coût dans celui du procédé, comme il faut incorporer le coût de la porte de secours dans celui d’une salle de cinéma. Cette évidence saute aux yeux des électriciens. Elle frappe beaucoup moins les non spécialistes, qui ont beaucoup de peine à introduire dans leurs réflexes les conséquences de ce caractère spécifique de l’électricité d’être rigoureusement non stockable : faute de pouvoir faire des réserves pour l’hiver, il faut être en état, le moment venu, de produire le nécessaire à tout instant quoi qu’il arrive.
Deuxième point, on a évoqué autrefois l’avantage qu’a l’éolienne d’être une énergie « de proximité ». Il a bien fallu se rendre compte qu’une petite éolienne à côté d’une petite maison, ça coûtait vraiment très cher. D’autant que les conditions de raccordement au réseau intérieur de l’usager sont alors aussi exigeantes que coûteuses : quand le réseau général est coupé, à l’amont, pour permettre une réparation sur une ligne d’alimentation électrique, il ne faut pas que les ouvriers puissent être électrocutés par le courant d’une éolienne qui reçoit brusquement un coup de vent à l’aval.
En, fait pour les éoliennes, il n’est plus question aujourd’hui d’énergie « de proximité ». Pour approcher de la rentabilité, il a fallu faire appel à des éoliennes gigantesques, regroupées par dizaines. Mais les à-coups de leur production, quand le vent se lève ou s’arrête, sont tels qu’il n’est plus question à cette échelle d’opérer sur les réseaux locaux de capillaires électriques : il faut remonter la connexion jusqu’aux artères principales, au niveau des fournitures en gros, avant de redescendre ensuite aux capillaires qui assurent les fournitures de détail. C’est donc au stade des prix de gros qu’il faut faire les comparaisons de coût.
Si à ce stade des prix de gros, l’éolienne, munie de sa turbine à gaz, parvient à produire à un prix de revient comparable à celui des moyens classiques de production, c’est très bien et il faut développer rapidement ces si sympathiques outils alternatifs. Je dirais même que, lorsque l’on est tout prêt de cet heureux résultat, le moment est venu de se préparer à lancer de vastes programmes. En revanche, si toutes les corrections faites, y compris la prise en considération du coût énorme des réseaux à construire pour encaisser les conséquences électriques des coups de vent, l’éolien n’est toujours pas compétitif, on est et reste dans le domaine de la « recherche-développement » : le travail doit alors continuer à se faire au niveau des chercheurs pour progresser dans la qualité des matériaux et les techniques de régulation, en attendant de pouvoir descendre un jour sur le terrain.
Pourtant, me dit-on, si l’on fait des éoliennes en série sur un même site, les prix de revient diminuent singulièrement. Certes, mais tant que la dernière réalisation n’est pas enfin rentable, on diminue sans doute le déficit unitaire par éolienne construite, mais on augmente le déficit global... sans rien apprendre de plus.
En tout cas, à ce stade, c’est dans les pays en développement et très éventés que les promoteurs des éoliennes devraient tester leurs produits.

En conclusion, je ne suis pas « contre les éoliennes ». Je suis contre les défenseurs du vent qui, pénétré plus ou moins consciemment de la transcendance de leur cause, se croient autorisés à asseoir leurs conviction et leur prosélytisme sur des arguments biaisés.
Mais à partir du moment où l’on admet de raisonner sur une éolienne munie de sa turbine à gaz, et à considérer que le prix de revient du kWh fourni par cet engin se juge au niveau des fournitures industrielles en gros, le débat redevient possible.
Aujourd’hui, la situation est claire en France : dans les conditions actuelles de tarification de l’électricité, l’éolienne est très loin de la rentabilité.

mercredi 28 novembre 2012

Qu’est ce que la pauvreté ?




En complément de la série consacrée à Coming Apart, il m’a semblé intéressant de traduire et de vous présenter ce texte de Théodore Dalrymple, afin de donner un sens plus concret à la déchéance des classes populaires dont parle Charles Murray.
La pauvreté continue de progresser en France, nous dit-on à peu près tous les ans ; et je n’ai guère de doute qu’en Angleterre, aux Etats-Unis, en Allemagne, bref à peu près partout en Occident, ne retentissent périodiquement les mêmes complainte, les mêmes cris d’indignation et les mêmes appels à ce que la puissance publique « fasse enfin quelque chose » contre ce « fléau » de la pauvreté.
Bien entendu, cette préoccupation vis-à-vis de la pauvreté peut être tout à fait sincère, particulièrement de la part du grand public, qui ne connait guère de la question que ce que peuvent lui en dire les médias. Mais un peu de réflexion pourrait nous amener à nous interroger plus avant : étant donné l’énorme importance prise par l’Etat-providence depuis une soixantaine d’années dans à peu près tous les pays occidentaux, étant donné les sommes astronomiques dépensées chaque année en « protection sociale » et autres « transferts sociaux », est-il vraiment sûr que la persistance de la pauvreté ait pour cause l’indifférence ou le manque de moyens ? Encore un peu plus de réflexion pourrait alors nous amener à nous demander si ce qui est ordinairement présenté comme la solution ne serait plutôt la source d’une grande partie des maux dont nous nous plaignons. Estimerions-nous bien raisonnable de confier un programme de lutte contre la toxicomanie à des vendeurs de drogue ? Et pourtant, il se pourrait bien que ce soit mutatis mutandis ce que nous faisions à propos de la pauvreté.
« Je crois », disait Tocqueville, « que la bienfaisance doit être une vertu mâle et raisonnée, non un goût faible et irréfléchi ; qu’il ne faut pas faire le bien qui plaît le plus à celui qui donne, mais le plus véritablement utile à celui qui reçoit ».
Peut-être serait-il temps de mettre un peu de raison dans notre compassion.


Qu’est ce que la pauvreté ?


Extrait de Life at the bottom, par Théodore Dalrymple


Qu’entendons-nous par pauvreté ? Quelque chose de différent de ce qu’entendaient Dickens, ou Blake ou Mayhew[1]. Aujourd’hui en Angleterre personne ne s’attend sérieusement à souffrir de la faim, ou à vivre sans eau courante ou sans soins médicaux ou même sans télévision. Dans les pays industrialisés la pauvreté a été redéfinie, de sorte que quiconque se trouve au bas de l’échelle de la répartition des revenus est pauvre de facto, pour ainsi dire - pauvre du simple fait qu’il a moins que les riches. Et bien sûr, en vertu de cette logique, la seule manière d’éliminer la pauvreté est de réaliser une distribution égalitaire de la richesse - même si le résultat devait être d’appauvrir la société dans son ensemble.
Une telle redistribution était le but de l’Etat-providence. Mais il n’a pas éliminé la pauvreté, en dépit des vastes sommes dépensées, et en dépit du fait que les pauvres sont maintenant substantiellement plus riches - qu’ils ne sont même plus pauvres du tout, selon les critères traditionnels. Aussi longtemps que les riches existeront, les pauvres, tels que nous les définissons maintenant, existeront aussi.
Incontestablement, ils vivent dans des conditions sordides - une expression bien plus appropriée pour décrire leur condition que le terme pauvreté - en dépit d’un triplement du revenu disponible par habitant, y compris le revenu des pauvres, depuis la dernière guerre. Qu’ils vivent dans de telles conditions demande une explication - et appeler cette condition pauvreté, en utilisant un mot plus approprié pour le Londres de Mayhew que pour la réalité actuelle, nous empêche de saisir à quel point le sort des « pauvres » a changé depuis ce temps. Il ne fait pas de doute que nous aurons toujours des pauvres, mais aujourd’hui ceux-ci ne sont plus pauvres à la manière d’autrefois.
Les pauvres anglais ont des vies plus courtes et moins saines que celles de leurs compatriotes plus prospères. Même si vous ne connaissiez pas les statistiques, une observation superficielle des quartiers riches et des quartiers pauvres suffirait pour révéler leur moins bonne santé, de la même manière que les observateurs de l’ère victorienne remarquaient que les pauvres étaient, en moyenne, plus petit d’une tête que les riches, du fait de générations successives de mauvaise alimentation et de mauvaises conditions de vie. Mais les causes de la différence de santé actuelle ne sont pas économiques. Il n’est absolument plus vrai que les pauvres n’ont pas les moyens d’accéder à la médecine, ou de se procurer une alimentation nourrissante ; ils ne vivent pas non plus dans des habitations surpeuplées et dépourvues des installations sanitaires adéquates, comme du temps de Mayhew, ou ne sont soumis à un travail harassant quatorze heures par jour dans l’air infect des mines ou des usines. Les épidémiologistes estiment que la consommation plus élevée de cigarettes parmi les pauvres explique la moitié de la différence d’espérance de vie entre les riches et les pauvres en Angleterre - et fumer autant coûte de l’argent.
Il est bien connu également que le taux de mortalité infantile est deux fois supérieur dans les classes les plus basses que dans les classes les plus élevées. Mais le taux de mortalité infantile est deux fois plus élevé pour les naissances hors mariage que pour les naissances légitimes, et le taux de naissances illégitimes s’élève rapidement au fur et à mesure que vous descendez l’échelle sociale. Par conséquent, la quasi disparition du mariage dans les classes les plus basses de la population pourrait bien être responsable de l’essentiel de cet excès de mortalité. C’est un mode de vie, et non pas la pauvreté en tant que telle, qui tue. La cause de mort la plus commune entre quinze et quarante quatre ans est désormais le suicide, suicide dont la fréquence a augmenté le plus précisément parmi ceux qui vivent dans le monde des beaux-parents temporaires et de la licence de comportement qui est celui du sous-prolétariat.
De la même manière qu’il est plus facile de s’apercevoir que quelqu’un est en mauvaise santé lorsque vous ne l’avez pas vu depuis quelque temps que lorsque vous le voyez quotidiennement, un visiteur venu d’ailleurs perçoit souvent mieux le caractère d’une société que ceux qui y vivent. Tous les quelques mois, des médecins venant de pays comme les Philippines ou l’Inde débarquent à l’aéroport pour travailler pendant un an dans mon hôpital. Il est fascinant d’observer la manière dont évolue leur réaction à la misère britannique.
Au début, ils sont unanimement enthousiasmés par les soins que nous donnons à tous, sans compter et sans hésiter, quelque soit le statut économique. Eux-mêmes viennent de villes - Manille, Bombay, Madras - dans lesquelles beaucoup des cas que nous traitons dans notre hôpital seraient simplement abandonnés à la mort, souvent sans secours d’aucune sorte. Et ils sont impressionnés par le fait que notre sollicitude s’étende au-delà du domaine médical : que personne ne soit laissé sans nourriture, sans vêtement, sans habitation, ou même sans distraction. Il semble exister une administration publique pour s’occuper de tous les problèmes concevables. Pendant quelques semaines ils pensent que tout ceci représente le summum de la civilisation, particulièrement lorsqu’ils se rappellent les horreurs qu’ils ont vu chez eux. La pauvreté - telle qu’ils la connaissaient - a été abolie.
Avant que beaucoup de temps ne s’écoule, cependant, ils commencent à ressentir un certain malaise. Un médecin philippin, par exemple, m’a demandé pourquoi si peu de gens semblaient reconnaissants de ce qui était fait pour eux. Ce qui amenait cette femme à me poser cette question était le cas d’un drogué qui avait été amené à notre hôpital après une overdose accidentelle à l’héroïne. Il avait eu besoin de soins intensifs pour le ramener à la vie, les médecins et les infirmières s’étant occupés de lui toute la nuit. Les premiers mots qu’il avait adressé au médecin lorsqu’il avait brusquement repris conscience avaient été : « donnez-moi une putain de roulée » (une cigarette roulée à la main). Son impolitesse impérieuse n’avait pas pour origine la confusion : il avait continué à traiter les membres de l’équipe médicale comme s’ils l’avaient enlevé et gardé à l’hôpital contre son gré pour se livrer à des expériences sur lui. « Putain, laissez-moi sortir ! ». Il n’y avait eu de sa part aucune reconnaissance de ce qui avait été fait pour lui, et encore moins de la gratitude. S’il considérait qu’il avait tiré profit de son séjour à l’hôpital, eh bien, c’était simplement son dû.
Mes docteurs de Bombay, de Madras ou de Manille, observent ce genre de conduite bouche-bée. Au début, ils pensent qu’il doit s’agir d’une bizarrerie statistique, une sorte d’erreur d’échantillonnage et que, avec un peu plus de temps, ils rencontreront un échantillon meilleur, plus représentatif de la population. Peu à peu, cependant, ils réalisent que ce qu’ils ont vu est représentatif. Lorsque tout ce que vous recevez est un droit, il n’y a plus de place pour les bonnes manières, et encore moins pour la gratitude.

 
Leurs expériences successives les amènent à réviser leur opinion initialement favorable. Avant peu de temps ils ont vu des centaines de cas, et leur position a entièrement changé. La semaine dernière, par exemple, au grand étonnement d’un docteur récemment arrivé de Madras, une femme vers la fin de la vingtaine avait été admise dans notre hôpital pour overdose volontaire, le diagnostic le plus courant parmi ceux qui rentrent chez nous. Au début tout ce qu’elle voulait bien dire est qu’elle voulait quitter ce monde, qu’elle en avait assez.
J’ai cherché à en savoir plus. Juste avant qu’elle ne provoque son overdose, son ex-petit ami, le père de son plus jeune enfant, âgé de huit mois (gardé actuellement par la mère de son ex petit ami), avait fait irruption dans son appartement en cassant la porte d’entrée. Il avait dévasté l’appartement, cassé toutes les vitres, volé 110$ en argent liquide, et arraché son téléphone.
« Il est très violent, docteur ». Elle me raconta qu’il lui avait brisé le pouce, les côtes, et la mâchoire pendant les quatre ans qu’elle avait passé avec lui et que son visage avait eu besoin d’être recousu de nombreuses fois. « L’année dernière j’ai dû appeler la police pour le mettre dehors. »
« Que s’est-il passé ? »
« J’ai retiré ma plainte. Sa mère disait qu’il changerait. »
Un autre de ses problèmes était qu’elle était maintenant enceinte de cinq semaines et qu’elle ne voulait pas garder le bébé.
« Je veux m’en débarrasser, docteur. »
« Qui est le père ? »
C’était bien sûr son ex-petit ami violent.
« Il vous a violé alors ? »
« Non. »
« Vous avez donc accepté d’avoir un rapport sexuel avec lui ? »
« J’étais saoule ; il n’y avait pas d’amour dans tout ça. Ce bébé, c’est totalement inattendu : je ne sais pas comment c’est arrivé. »
Je lui ai demandé si elle pensait que c’était une bonne idée d’avoir un rapport sexuel avec un homme qui l’avait frappé de manière répétée et duquel elle disait vouloir se séparer.
« C’est compliqué, docteur. La vie est comme ça parfois. »
Que savait-elle de cet homme avant de se mettre avec lui ? Elle l’avait rencontré dans une boite de nuit ; il s’était installé immédiatement chez elle, parce qu’il n’avait pas d’autre endroit où aller. Il avait eu un enfant avec une autre femme, et il ne supportait financièrement ni l’un ni l’autre. Il avait fait de la prison pour cambriolage. Il se droguait. Il n’avait jamais travaillé, excepté pour mettre un peu de beurre dans les épinards. Bien entendu il n’avait jamais partagé son argent avec elle mais lui laissait des factures téléphoniques vertigineuses.
Elle ne s’était jamais mariée mais avait eu deux autres enfants. Le premier, une fille âgée de huit ans, vivait toujours avec elle. Le père était un homme qu’elle avait quitté parce qu’elle avait découvert qu’il avait des rapports sexuels avec des filles de douze ans. Son second enfant était un fils, dont le père était « un idiot » avec lequel elle avait couché une nuit. Cet enfant, maintenant âgé de six ans, vivait avec « l’idiot » et elle ne le voyait jamais.
Qu’est-ce que son expérience lui avait appris ?
« Je ne veux pas y penser. Le propriétaire va m’envoyer la facture pour les dégâts, et je n’ai pas d’argent. Je suis déprimée, docteur ; je ne suis pas heureuse. Je veux partir, m’éloigner de lui. »
Plus tard dans la journée, se sentant un peu seule, elle avait téléphoné à son ex-petit ami, et il lui avait rendu visite.
Je discutais de ce cas avec le docteur récemment arrivé de Madras et qui avait l’impression d’être entré dans un monde de fous. Même dans ses rêves les plus délirants il n’avait pas imaginé que cela pourrait être ainsi. Il n’y avait rien de comparable à Madras. Il me demanda ce qu’il allait advenir de ce gentil couple.
« Ils lui trouveront un nouvel appartement. Ils lui achèteront de nouveaux meubles, une télévision, un réfrigérateur, parce que c’est une pauvreté inacceptable de nos jours que de vivre sans cela. Ils ne lui feront rien payer pour les dégâts dans l’ancien appartement, parce qu’elle ne peut pas payer de toutes façons, et que ce n’est pas elle qui les a causé. Il s’en tirera sans être puni. Une fois qu’elle sera installée dans son nouvel appartement pour lui échapper, elle le fera venir, il cassera tout à nouveau, et ensuite ils lui trouveront un autre endroit où habiter. En fait, il n’y a rien qu’elle puisse faire qui la priverait de l’obligation qu’a l’Etat de la loger, de la nourrir, et de l’entretenir. »
Je demandais au docteur de Madras si pauvreté était le mot qui lui semblait approprié pour décrire la situation de cette femme. Il me répondit que non, que son problème était qu’elle n’acceptait aucune limite à son comportement, qu’elle ne craignait pas d’avoir faim, d’être condamnée par ses propres parents, par ses voisins, ou par Dieu. En d’autres termes, la misère en Angleterre n’était pas économique mais spirituelle, morale, et culturelle.


 J’emmène souvent mes médecins du tiers-monde sur le court trajet qui va de l’hôpital à la prison voisine. Ce sont sept cents mètres extrêmement instructifs. Dans un bon jour - bon d’un point de vue didactique, s’entend - il y a, sur le chemin, sept ou huit tas de verre brisé en petits fragments dans le caniveau (il y en a toujours au moins un, sauf en cas de très mauvais temps, lorsque même ceux qui sont les plus accros au vol de voiture contrôlent leurs impulsions).
« Chacun de ces petits tas de verre brisé représente une voiture qui a été forcée », leur dis-je, « il y en aura d’autres demain, si le temps le permet. »
Les maisons le long de la route sont plutôt décentes, pour des logements publics. Les autorités locales ont enfin fini par reconnaitre que parquer les gens dans de gigantesques blocs de béton anonymes à la Le Corbusier était une erreur, et ils se sont tournés vers la construction de maisons individuelles. Seules quelques fenêtres sont condamnées avec des planches. Certainement, en comparaison des logements des pauvres à Bombay, à Madras ou à Manille, elles sont spacieuses, et même luxueuses. Chacune a en façade un petit bout de jardin, entouré par des haies, et un jardin beaucoup plus grand derrière ; près de la moitié ont des antennes satellite. Malheureusement, les jardins sont presque aussi encombrés d’ordures que la déchetterie municipale.
Je dis à mes médecins que, depuis presque neuf ans que je fais ce trajet quatre fois par semaine, je n’ai jamais vu une seule fois quelqu’un essayer de nettoyer son jardin. Mais j’ai vu beaucoup de déchets jetés par terre ; les bons jours je peux même voir quelqu’un se tenant à l’arrêt de bus et laissant tomber quelque chose sur le sol à deux pas d’une poubelle.
« Pourquoi ne nettoient-ils pas leurs jardins ? », me demande un docteur de Bombay.
C’est une bonne question : après tout la plupart des maisons abritent au moins une personne qui dispose de son temps. A chaque fois que j’ai pu poser la question, cependant, la réponse a toujours été la même : je l’ai dit à la municipalité, mais ils ne sont pas venus. En tant que locataires, ils estiment que c’est la responsabilité du propriétaire que de garder leur jardin propre, et ils ne sont pas disposés à faire le travail de la municipalité à sa place, même si cela signifie se frayer un chemin à travers les ordures - comme cela est presque littéralement le cas. D’un côté, les autorités ne peuvent leur dire ce qu’ils doivent faire ; et de l’autre elles ont une infinité de responsabilités envers eux.
Je demande à mes docteurs du tiers-monde d’examiner attentivement les déchets. Ils en retirent l’impression qu’aucun Britannique n’est capable de faire plus de dix mètres sans consommer de la junk food. Chaque buisson, chaque pelouse, chaque arbre est orné de papiers de chocolat ou d’emballage de nourriture toute prête. Des canettes de bière ou de soda vides jonchent le caniveau, les parterres, ou le sommet des haies. Encore une fois, les bons jours, nous pouvons effectivement voir quelqu’un balancer à l’écart la canette dont il vient juste de consommer le contenu, comme un Russe buvant de la vodka jette son verre par terre.
En dehors de l’indifférence anti-sociale pour le bien public qu’implique chacun de ces jets de déchets (des centaines par semaine sur un espace de seulement sept cents mètres), la grande quantité de nourriture consommée dans la rue a des implications plus profondes. Je dis à mes docteurs que, dans toutes les visites que j’ai rendu aux foyers blancs de ce quartier, et elles se comptent par centaines, je n’ai jamais vu - pas une seule fois - d’indication que quelqu’un faisait la cuisine. La chose la plus proche de cette activité à laquelle j’ai pu assister est le réchauffage de quelque aliment tout préparé, habituellement au micro-ondes. De la même manière, je n’ai jamais vu aucune trace de repas pris en commun en tant qu’activité sociale - a moins que l’on ne compte comme activité sociale le fait pour deux personnes de manger ensemble des hamburgers en marchant dans la rue.
Cela ne signifie pas que je n’ai jamais vu personne manger chez lui ; au contraire, ils sont souvent en train de manger lorsque j’arrive. Ils mangent tout seuls, même lorsque d’autres membres du foyer sont présents, et jamais à une table ; ils s’effondrent sur un sofa devant la télévision. Chacun dans la maison mange selon son caprice et son emploi du temps. Même dans une activité aussi élémentaire que le fait de se nourrir, par conséquent, il n’existe aucune autodiscipline, mais plutôt une obéissance impérative à l’impulsion. Il va sans dire que l’occasion de converser ou de socialiser que fournit un repas pris en commun est perdu. C’est ainsi que les repas anglais sont solitaires, pauvres, dégoûtants, animaux, et brefs[2].
Je demande aux docteurs de comparer les magasins dans les quartiers habités par des Blancs pauvres et ceux dans lesquels vivent des immigrés indiens pauvres. C’est une comparaison instructive. Les boutiques que fréquentent les Indiens sont remplis de toutes sortes de produits frais appétissants qui, selon les critères des supermarchés, sont étonnamment bon marché. Les femmes mettent énormément de soin à leurs achats et opèrent des distinguos subtiles. Il n’y a pas de plats tout préparés pour elles. A contrario, une échoppe dont les Blancs sont clients n’offre qu’un choix restreint, essentiellement de nourriture toute prête relativement chère qui requiert tout au plus qu’on y ajoute de l’eau chaude.
La différence entre les deux groupes ne peut pas s’expliquer par des différences de revenus, car elles sont insignifiantes. La pauvreté n’est pas le problème. Et la disposition que montrent les Indiens à se donner du mal à propos de ce qu’ils mangent et à traiter les repas comme des occasions sociales importantes, qui imposent des obligations et parfois requièrent la subordination de ses désirs personnels, indique toute une attitude envers la vie qui leur permet souvent, en dépit de leurs faibles revenus actuels, d’avancer dans l’échelle sociale. De manière alarmante, cependant, le désir naturel des enfants d’immigrants d’appartenir à la culture locale dominante est en train de créer un sous-prolétariat indien (tout au moins parmi les jeunes hommes) : et le goût pour la nourriture toute prête, avec tout ce que cela implique, se développe rapidement parmi eux.
Lorsqu’un tel laisser-aller au sujet de la nourriture s’étend à tous les autres domaines de la vie, lorsque les gens satisfont chaque désir avec le même minimum d’effort et d’engagement, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’ils s’enferment dans des conditions sordides.
Je n’ai pas de mal à montrer à mes médecins indiens ou philippins que la plupart de nos patients adoptent envers tous leurs plaisirs la même attitude qu’avec la nourriture toute prête, en les obtenant d’une manière qui n’est pas moins éphémère et paresseuse. Ils n’ont aucune activité culturelle propre et leurs vies semblent dénuées de but, y compris à eux-mêmes. Dans l’Etat-providence, le simple fait de survivre n’est pas une réussite comme cela est le cas, mettons, dans les villes d’Afrique, et par conséquent il ne peut pas conférer le respect de soi qui est la condition nécessaire pour s’améliorer soi-même.


 Au bout de trois mois, mes docteurs ont tous, sans exception, changé leur opinion initiale selon laquelle l’Etat-providence, tel qu’il existe en Angleterre, représente le summum de la civilisation. Au contraire, ils le considèrent maintenant comme la cause d’un climat malsain d’apathie subventionnée qui ravage les vies de ceux qu’il est censé aider. Ils réalisent qu’un système de protection sociale qui ne porte aucun jugement moral en allouant ses subsides promeut un égoïsme anti-social. L’appauvrissement spirituel de la population leur semble pire que tout ce qu’ils ont pu connaitre dans leurs propres pays. Et bien entendu ce qu’ils voient est d’autant plus affligeant que tout devrait être tellement meilleur. La richesse qui permet à chacun d’avoir assez à manger sans efforts devrait libérer, et non pas emprisonner. Au lieu de cela elle a crée une vaste caste de gens pour lesquels la vie est, en réalité, des sortes de limbes dans lesquelles ils n’ont rien à espérer et rien à craindre, rien à gagner et rien à perdre. Une vie vidée de son sens.
« Dans l’ensemble », me disait un docteur philippin, « la vie dans les bidonvilles de Manille est préférable ». Il disait cela sans se faire aucune illusion sur la qualité de la vie à Manille.
Ces médecins ont fait le même trajet que moi, mais en sens inverse. Lorsque, jeune  médecin, je suis arrivé en Afrique il y a vingt-cinq ans, j’ai tout d’abord été horrifié par les conditions physiques, telles que je n’en avais jamais connu auparavant. Des patients insuffisants cardiaques marchaient 80 kilomètres sous le soleil brûlant, le souffle court, les jambes gonflées, pour obtenir un traitement - et puis retournaient chez eux. Les cancers ulcérés et suppurants étaient communs. Des hommes marchant pieds nus contractaient le tétanos à cause des plaies infligées par une mouche des sables qui pondait ses œufs entre leurs orteils. La tuberculose réduisait les gens à l’état de squelettes animés. Les enfants étaient mordus par les vipères heurtantes et les adultes déchiquetés par les léopards. J’ai vu des lépreux dont le nez  putréfié était tombé et des fous errer nus sous des pluies torrentielles.
Même les accidents étaient spectaculaires. J’ai soigné les survivants de l’un d’eux, en Tanzanie, dans lequel un camion - qui n’avait pas de freins, comme il était parfaitement normal et attendu dans ces circonstances - avait commencé à redescendre la pente d’une colline qu’il venait de gravir. Il était chargé de sacs de grains, sur lesquels étaient montés vingt passagers, dont nombre d’enfants. Au fur et à mesure que le camion avait glissé en arrière, les passagers, puis les sacs de grains étaient tombés. Au moment où je suis arrivé, dix enfants morts étaient alignés le long de la route, arrangés en ordre croissant aussi soigneusement que des tuyaux d’orgue. Ils avaient été écrasés ou suffoqués par les sacs de grains qui étaient tombés sur eux : une mort sinistrement ironique dans un pays souffrant de disette chronique.
Qui plus est, l’autorité politique dans les pays où je travaillais était arbitraire, capricieuse, corrompue. En Tanzanie par exemple, vous pouviez distinguer un représentant du seul et omnipotent parti, le Parti de la Révolution, rien que par son tour de taille. Les Tanzaniens étaient maigres, mais les membres du parti étaient gras. Le représentant du parti dans mon village avait envoyé un homme en prison parce que la femme de cette homme refusait de coucher avec lui. Au Nigéria la police louait ses armes aux voleurs pour la nuit.
Pourtant rien de ce que j’ai vu - ni la pauvreté ni l’oppression ouverte - n’a jamais eu le même effet dévastateur sur la personnalité humaine que l’Etat-providence sans discernement. Jamais je n’ai vu la perte de dignité, l’égocentrisme, la vacuité spirituelle et émotionnelle, ou la pure et simple ignorance de ce qu’il faut faire pour vivre, que je vois quotidiennement en Angleterre. Ainsi, dans une sorte de mouvement convergent, les docteurs venus d’Inde et des Philippines et moi, nous sommes arrivés à la même terrible conclusion : que la pire pauvreté se trouve en Angleterre - et qu’elle n’est pas la pauvreté matérielle mais la pauvreté de l’âme.


[1] NDA : Henry Mahew, journaliste anglais, co-fondateur du magazine Punch et auteur d’une étude devenue célèbre : London labour and the London poor, publiée en 1851.
[2] NDA : « solitary, poor, nasty, brutish, and short ». Allusion à la célèbre formule de Hobbes décrivant en ces termes la vie des hommes dans l’état de nature.