Ralliez-vous à mon panache bleu

mardi 17 janvier 2012

Losing ground - la tragédie de l'Etat providence (3/5)



Le verdict est donc sans appel : pour tous les indicateurs considérés la situation des plus défavorisés s’est dégradée à partir du milieu des années 1960, et ce alors qu’elle s’était presque continuellement améliorée dans les quinze années antérieures. A dépenses sans précédent, dégradation sans précédent.
Pourquoi un tel échec ?
Charles Murray pense que la réponse se trouve dans l’abandon des principes qui jusqu’alors avaient guidé « la charité publique », pour reprendre le terme de Tocqueville, et plus largement l’ensemble des politiques publiques.
Ces principes sont à peu près les suivants : 1) La plupart des gens ne sont pas spontanément moraux ou travailleurs. Si l’occasion leur en est donnée ils éviteront de travailler et se conduiront mal. Autrement dit, la moralité a besoin d’être soutenue par la loi et, plus largement, par l’action des pouvoirs publics 2) Les gens réagissent aux récompenses et aux punitions. La carotte et le bâton sont efficaces 3) Pour qu’une société fonctionne correctement il est nécessaire que les individus soient tenus pour responsables de leurs actes, et ce quand bien même cette supposition ne se révèlerait pas rigoureusement exacte.
Les politiques publiques mises en œuvre à compter du début des années 1960 prirent la plupart du temps l’exact contrepied de ces principes. La nouvelle sagesse devint, parmi les élites : 1) La charité publique ne crée pas d’incitation à rester oisif, et quand bien même cela serait le cas il n’est pas vrai que l’oisiveté soit la mère de tous les vices 2) La répression ne fonctionne pas 3) Il est immoral de tenir les individus pour responsables de leurs actes, tout au moins lorsqu’il s’agit des catégories défavorisées de la population.
Il est ironique, mais finalement approprié, que le caractère erroné de cette nouvelle sagesse ait été empiriquement démontré par ceux mêmes qui cherchaient à établir sa vérité.

Entre 1968 et 1978 fut conduite une expérimentation sociale très ambitieuse. Connue sous le nom anodin de NIT experiment (Negative Income Tax : impôt négatif) cette expérience porta sur 8700 personnes réparties dans plusieurs Etats des Etats-Unis et donna lieu à la rédaction de centaines d’articles et de rapports. Les personnes participant à l’expérience furent réparties en deux groupes : un groupe test et un groupe de contrôle, présentant tous les deux les mêmes caractéristiques « sociales ». Ceux appartenant au premier groupe étaient assurés de recevoir une certaine somme d’argent pendant x années si leurs revenus tombaient en deçà d’un certain seuil. Ceux appartenant au groupe de contrôle ne recevaient rien.
Bien que le concept de l’impôt négatif ait été inventé par des économistes plutôt conservateurs, comme Milton Friedman, le but du NIT experiment était de prouver que les allocations n’incitaient pas leurs bénéficiaires à rester oisifs, et de faire taire définitivement les critiques du Welfare State [Un lecteur français pensera bien sûr au Revenu de Solidarité Active (RSA), dont le principe est proche de celui de l’impôt négatif].
Au grand dam de ses organisateurs le résultat fut exactement l’inverse de celui qui était attendu. Les membres du groupe test (ceux qui recevaient l’allocation) réduisirent de manière importante leur nombre d’heures de travail. Cette réduction était la plus marquée chez les jeunes hommes n’ayant pas de responsabilités familiales : jusqu’à -43% d’heures de travail hebdomadaires, et plus la durée pendant laquelle ils étaient assurés de percevoir une allocation était élevée plus cette réduction était importante.
Par ailleurs dans le groupe test le taux de divorce était bien supérieur à celui du groupe de contrôle : +36% pour les blancs et +42% pour les noirs.
Encore faut-il ajouter que ces effets négatifs étaient sans doute sous-estimés. En effet les membres du groupe de contrôle, qui ne percevaient pas l’allocation NIT, percevaient néanmoins toutes les autres allocations et aides dispensées par un Welfare State en pleine expansion. Par conséquent le NIT experiment n’a mesuré que les effets négatifs liés à l’attribution d’une allocation supplémentaire. Il n’a pas mesuré tous les effets négatifs du Welfare State. Par ailleurs, les participants à l’expérience savaient dès le départ qu’ils ne percevraient cette allocation que pendant une durée limitée, trois ans en général, ce qui devait certainement les inciter à ne pas couper totalement les ponts avec le monde du travail.
La sagesse populaire a donc été validée par une science sociale qui n’aime rien tant que prendre cette sagesse en défaut.
Une fois ce constat bien établi, il reste à comprendre comment le Welfare State produit ses effets négatifs, c’est à dire à se pencher sur les mécanismes psychologiques susceptibles d’expliquer les changements de comportement des individus.
Charles Murray propose deux sortes d’explications complémentaires. Une première explication faisant appel à une rationalité de type économique : le changement des règles du Welfare State, et des politiques publiques en général, modifie le calcul coût-avantage de certaines décisions pour les parties les plus défavorisées de la population. Elle les amène à adopter des conduites apparemment rationnelles sur le court terme mais qui s’avèrent destructrices sur le long terme.
Une seconde explication en terme de statut social, c’est à dire, en définitive, en terme d’amour-propre. Le changement des règles du Welfare State, et des politiques publiques en général, tend à faire disparaitre les satisfactions non économiques qui étaient traditionnellement liées au fait de se conduire de manière responsable.
Pour illustrer le premier point, Charles Murray considère le sort d’un couple imaginaire, Harold et Phyllis, en 1960 puis en 1970. Harold et Phyllis n’ont aucun trait particulier en dehors du fait d’être pauvres. Ils ne sont ni spécialement intelligents, ni spécialement travailleurs, n’ont aucun talent ou aucune ressource particulière. Ils sont jeunes, 18-20 ans, ils sortent du lycée, et ils sont pauvres. Phyllis est enceinte. Que doivent-ils faire ?
S’ils décident de garder l’enfant, deux ressources s’offrent à eux : chercher un travail, sachant qu’ils ne pourront trouver qu’un emploi en bas de l’échelle, payé au salaire minimum, ou recourir au Welfare State, sous la forme de l’AFDC (Aid to Families with Dependant Children).
En 1960 un calcul purement économique, et simple à effectuer, les conduit à la conclusion qu’il est préférable de se marier, de renoncer à l’AFDC, et que Harold trouve un emploi. Un emploi au salaire minimum leur rapportera plus que l’AFDC, et Phyllis ne pourrait percevoir l’AFDC que si elle vivait seule.
Harold et Phyllis se marient, Phyllis s’occupe de leur enfant et Harold trouve un emploi dans un pressing, un emploi pénible, mal payé, et sans grande perspective de carrière, mais qui leur permet de joindre les deux bouts. Harold et Phyllis sont pauvres mais ils se conduisent de manière responsable, en élevant ensemble l’enfant qu’ils ont conçu et en travaillant pour vivre.
En 1970 le même calcul simple les conduit à la conclusion qu’il est économiquement plus rationnel de ne pas se marier et que Phyllis les fasse vivre tous les trois grâce à l’AFDC. Entre 1960 et 1970 le montant de l’AFDC a considérablement augmenté, ainsi que le montant des autres allocations qu’il est possible de percevoir en complément. Au total, l’aide publique minimale que Phyllis peut percevoir est supérieure à ce que rapporteraient 40 heures de travail hebdomadaire au salaire minimum. Par ailleurs, presque toutes les restrictions relatives à la perception de l’AFDC ont été levées : Harold peut vivre avec Phyllis sans que celle-ci cesse de percevoir ses allocations, pourvu seulement qu’ils ne soient pas mariés.
Harold et Phyllis ne se marient pas, Harold se fait entretenir par Phyllis, alternant les petits boulots pour apporter un complément de revenus lorsque cela est nécessaire, et les périodes d’oisiveté. Harold et Phyllis sont pauvres et ils commencent à se conduire de manière irresponsable : ils vivent de la charité publique sans être dans la nécessité de le faire, et le fait qu’ils ne soient pas mariés rend plus élevé le risque qu’Harold abandonne un jour Phyllis s’il lui semble qu’ailleurs l’herbe est plus verte.
L’histoire imaginaire d’Harold et Phyllis est celle de centaine de milliers d’Américains pauvres qui ont vu les règles qui structuraient leur monde changer radicalement au cours des années 1960, et qui ont adapté leur comportement en conséquence.
Pour illustrer ce point, Charles Murray présente une courbe montrant la croissance spectaculaire du nombre de bénéficiaires de l’AFDC, en reportant sur la courbe les différents changements de législation tendant à faciliter l’obtention de cette allocation. La coïncidence est pour le moins troublante.

 

Le cas d’Harold et Phyllis montre la manière dont les incitations (économiques) relatives au travail ont été modifiées par le Welfare State. Mais dans le même temps ce sont d’autres rapport coût-avantage qui ont été modifiés, notamment pour ce qui concerne la délinquance et l’école.
En matière de délinquance, les années soixante virent baisser considérablement le risque d’être appréhendé en cas d’infraction, de même que le risque d’être puni par une peine de prison en cas d’arrestation. Chose presque incroyable, entre 1961 et 1969 le nombre de prisonniers dans les prisons fédérales diminua chaque année, alors même que la criminalité doublait durant cette période.

 


Le changement fut particulièrement notable pour les mineurs. Pour eux le risque d’être puni après une première arrestation tomba pratiquement à zéro. Au milieu des années 1970, à Chicago, le nombre moyen d’arrestations d’un mineur avant qu’il soit envoyé pour la première fois dans un centre éducatif spécialisé était de 13,6. Au surplus, selon les nouvelles règles, le casier judiciaire des mineurs devait être effacé à leur majorité, leur permettant ainsi de « repartir à zéro » quelque soit leur comportement préalable. Pour un mineur enfreindre la loi était devenu pratiquement sans risque, et ceux qui étaient les plus enclins à enfreindre la loi ne tardèrent pas à s’en apercevoir.
De la même manière, les écoliers les moins enclins à respecter la discipline scolaire ne tardèrent pas à comprendre que les règles du jeu avaient changé, en leur faveur. A partir du milieu des années 1960 le climat intellectuel parmi les élites, les changements de jurisprudence de la Cour Suprême, les nouvelles réglementation fédérales, rendirent presque inopérants les instruments qui, jusqu’alors, avaient été utilisés par les professeurs pour instaurer la discipline dans les salles de classe. Expulser ou punir un élève perturbateur devint excessivement difficile, faire redoubler les mauvais éléments presque impossible. Les enseignants ou les directeurs d’établissements commencèrent à faire systématiquement l’objet de plaintes pour racisme dès lors qu’un élève noir était impliqué dans des questions de discipline, et ainsi de suite. Très logiquement les élèves les moins capables d’apprendre et les moins disposés à le faire en profitèrent pour prendre leurs aises, et pour employer les longues heures qu’ils passaient en classe d’une manière qu’ils jugeaient plaisante. Quoi de plus naturel ?
Dans un grand nombre d’écoles des centre ville, les enseignants en tirèrent aussi les conséquences et abaissèrent progressivement leurs exigences, en terme de discipline et d’apprentissage, quand il ne baissèrent pas complètement les bras face aux perturbateurs. Là aussi, quoi de plus naturel ?

*

7 commentaires:

  1. Je ne sais plus où j'avais lu ou entendu cette phrase: " Mieux vaut être noir que pauvre blanc"; mais cette phrase s'appliquait pour les USA.

    De nos jours en France, elle est de mise et on ne transige pas, toutes associations veillent à ce que le contraire ne revienne pas!

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  2. Bravo pour vos articles de haute tenue. C'est toujours un plaisir.

    La plupart des "moderneries" sociales ou des exigences véhémentes des "minorités" d'ici ne sont que des repompes usées jusqu'à la fibre osseuse de désastreuses expériences gauchistes US.

    La discrimination positive s'implante légalement et bruyamment en France vingt ans après le constat de son échec cuisant aux Etats-Unis.

    Il est par ailleurs toujours plaisant qu'on vous mette sous le nez, comme preuve indubitable des ravages du capitalisme et du racisme meurtrier, les ruines des quartiers noirs de New-York, alors que les logements ( qui furent un jour en bon état ) ont fait l'objet dans les années 60 d'un blocage "social" des loyers par les pouvoirs publics, assorti d'une protection des locataires "déshérités". Résultat : les propriétaires, ne pouvant obtenir le prix réel du loyer, ni même souvent son règlement, et empêchés par la loi de virer les mauvais payeurs ont tout simplement et (rationnellement) cessé d'entretenir leurs propriétés ( confisquées de fait).
    Tout rapprochement avec la situation actuelle en France est fortuit.

    Idem pour le mixage social et racial obligatoire par transport scolaire contraint et choix de l'école par les autorités. Pareil pour les activismes gay ou vert ou communautaires.
    Tout vient de là-bas. Pas que le Mc Do et le rock. Les gauchistes français doivent beaucoup à leurs homologues américains. Le socialisme moderneuf est une invention américaine.

    Les ceusses qui pensent que l'Amérique est un enfer individualiste ou puritain (sic) ou raciste devraient ouvrir un bon livre sur le sujet comme par exemple : "Le Fléau du Bien" de Philippe Béneton ( 1983 ) qui décrit par le menu et avec rigueur le "combat contre la pauvreté" mené avec enthousiasme et socialisme par les Gentils Etoilés.

    Ou encore Thomas Sowell, un trés bon. Mais in english only hors quelques articles.

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  3. Granpas, ce que vous dites me fait penser que Charles Murray devrait sortir un nouveau livre très prochainement, qui sera justement consacré à la question de l'Amérique blanche. J'essayerais d'en rendre compte si cela en vaut la peine (mais je n'en doute pas trop...)

    Bonjour Zerix. Merci pour votre appréciation.
    Il est vrai que bien souvent les Etats-Unis nous précèdent de quelques décennies pour ce que vous appelez les moderneries sociales, ce qui me fait penser d'ailleurs que ces maux ne sont pas spécifiquement américains mais plutôt démocratiques. Vous noterez d'ailleurs que la plupart de ces moderneries ont pour racine une passion immodérée pour l'égalité. Le fléau démocratique par excellence.
    Et comme les Etats-Unis sont la plus ancienne démocratie libérale ils sont en général en avance sur nous sur la voie d'une certaine dégénérescence.
    Toutefois il me semble aussi qu'il existe aux Etats-Unis plus de forces de rappel ou d'anticorps contre ces maladies qui assiègent nos démocraties.
    C'est bien pour cela que leur exemple est doublement intéressant.

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  4. Je viens de lire les trois d'une traite : lumineux ! Une fois de plus, vous faites œuvre (très) utile : vous devriez être subventionné…

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  5. J'ai l'impression de lire un article traitant de notre état-maman...
    Les études confirment le bon sens populaire, et malgré cela, on s'enfonce de plus belle dans l'erreur... Par humanisme ? Démagogie ? Bêtise ? Maintien de la "paix sociale" ?
    Les solutions qu'on nous propose vont toutes dans le sens de la protection, alors que c'est la responsabilité individuelle qui devrait prévaloir.Je ne vois pas trop comment on peut s'en sortir sans éradiquer cette idéologie.
    L'assistanat a tué la solidarité...

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  6. Allez, spoiler....je parie qu'à la fin, les "héros", pourtant concernés, ne vont pas tenir compte de toutes ces études, qu'ils vont refermer le couvercle sur les conclusions déplaisantes, et que c'est encore une histoire qui va mal finir...
    (j'attends tout de même la suite avec impatience)

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  7. Didier, vous savez bien que pour être subventionné de nos jours il faut monter une association anti-raciste ou bien faire de l'art contemporain. Qui sait peut-être que je pourrais faire passer ce blog pour une "installation"?

    Nana, évidemment il s'agit aussi de notre Etat-providence c'est bien pour cela que j'en parle. Et vous avez raison, il est indispensable de sortir de cette idéologie de l'irresponsabilité. C'est difficile car elle est soutenue par la passion de l'égalité, qui est si puissante en démocratie, mais pas forcément impossible. Et puis dans notre malheur nous avons peut-être de la chance : la faillite financière de l'Etat-providence pourrait être une occasion de le repenser à nouveaux frais (si je puis dire...).

    Dixie : ne soyez pas si pessimiste. Attendez la suite. Mais je n'en dis pas plus.
    Au fait, savez vous ce qu'est un optimiste? Quelqu'un qui pense que le futur est incertain.

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