Ralliez-vous à mon panache bleu

mardi 10 janvier 2012

Losing ground - la tragédie de l'Etat-providence (2/5)



Dans la seconde partie de Losing ground, Charles Murray examine quelques-uns des principaux indicateurs permettant d’évaluer la condition des défavorisées durant la période 1950-1980.
Dans la plupart des cas, les statistiques présentées par Charles Murray portent sur la partie noire de la population américaine. Il n’existe pas, en effet, de statistiques officielles portant sur « les défavorisés ». Il existe certes des statistiques par niveau de revenu, mais avoir un faible niveau de revenu - être « pauvre » - n’est qu’un élément parmi d’autres dans le fait d’être « défavorisé ». De plus les statistiques ventilées par niveau de revenu ne permettent pas de suivre une même population sur une période de trente ans comme le fait Murray.
Charles Murray, comme nombre de ses collègues, se sert donc des statistiques ethniques, qui elles sont disponibles aux Etats-Unis, pour observer l’évolution sur longue période de la condition des défavorisés, en faisant l’hypothèse que la situation des Noirs est un bon indicateur de la situation des défavorisés en général. Cette hypothèse est vraisemblable car il est incontestable que les Noirs sont représentés de manière tout à fait disproportionnée parmi les pauvres, les personnes à faibles niveau d’études, les familles dites monoparentales, etc.
Bien entendu cette hypothèse n’est qu’une approximation de la réalité. Il existe des Noirs qui ne sont pas défavorisés, il existe des Blancs qui sont défavorisés, et elle fait l’impasse sur la question des différences raciales. Mais elle est sans doute la meilleure approximation disponible et par ailleurs, aux Etats-Unis, les dispositifs de la Grande Société étaient essentiellement destinés à la population noire, même si ce n’était pas tout à fait dit comme cela. Examiner sur longue période les indicateurs relatifs à cette partie de la population américaine est donc, selon Charles Murray, une bonne manière d’estimer l’effet des dispositifs en question.

La première statistique est bien entendu celle de la pauvreté, une statistique qui en l’occurrence ne distingue pas entre les Noirs et les autres.
Le paradoxe est que le nombre de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté cessa de décliner précisément au moment où les budgets consacrés à la lutte contre la pauvreté étaient les plus élevés. Cela est d’autant plus surprenant que, théoriquement, la pauvreté est un problème très simple à régler : puisqu’il s’agit uniquement d’une question de revenu, il suffit d’envoyer suffisamment d’argent à suffisamment de personnes pour le faire disparaitre.


La croissance économique ne peut pas lever ce paradoxe. La croissance annuelle moyenne du PIB fut de 2,7% entre 1953 et 1959, période de déclin rapide de la pauvreté, et de 3,2% entre 1970 et 1979. Même en tenant compte de l’inflation et de l’accroissement de la population, le PIB par habitant progressa plus rapidement durant les années 1970 que durant les années 1950. Les Etats-Unis continuaient à s’enrichir mais les pauvres ne bénéficiaient plus de cet enrichissement global, comme ils l’avaient fait dans les périodes précédentes.
La situation est encore plus paradoxale, et encore moins satisfaisante, si l’on examine non plus la pauvreté officielle mais la pauvreté latente. En effet, un certain nombre de personnes ne sont au-dessus du seuil officiel de pauvreté qu’en vertu des aides qu’elles reçoivent du gouvernement. Mesurer la pauvreté latente revient à mesurer le nombre de pauvres avant tout transfert de la part de la puissance publique. Elle inclut les pauvres « officiels » et ceux qui seraient pauvres s’ils ne recevaient pas des aides publiques tous les mois. Or la pauvreté latente a augmenté entre 1968 et 1980, passant de 18,2% à 22%.


La principale raison pour laquelle la croissance économique cessa de réduire la pauvreté dans les années 1970 est qu’un grand nombre de pauvres étaient sans emploi.
Pourtant les années 1960 virent la mise en place de nombreux programmes gouvernementaux destinés précisément à aider les plus défavorisés à trouver du travail. Entre 1965 et 1980 le gouvernement fédéral dépensa à peu près autant d’argent dans ces programmes d’aide qu’il en dépensa pour l’exploration spatiale entre 1958 et 1969 (date à laquelle Neil Armstrong posa le pied sur la lune). Un effort tout à fait considérable donc, et même d’autant plus considérable qu’il était concentré sur une petite partie de la population défavorisée, en gros les 16-24 ans.
Et cependant les statistiques ne cessèrent de se détériorer précisément pour cette tranche d’âge.
Les statistiques sont encore plus étonnantes lorsque l’on examine non plus le taux de chômage mais la population active, c’est à dire les personnes en âge de travailler qui sont disponibles sur le marché du travail. En 1954, si le taux de chômage chez les hommes noirs était supérieur au taux de chômage chez les hommes blancs, les taux d’activité (proportion de ceux qui ont ou qui recherchent un emploi) étaient quasiment identiques. Puis à partir de 1965-1966 le taux d’activité des hommes noirs commença à décliner, relativement à celui des Blancs, et plus particulièrement le taux d’activité des jeunes hommes noirs.


Une analyse plus fine du phénomène révèle que le déclin de la population active noire des 16-24 ans n’était pas dû à une sortie permanente du marché du travail d’une partie de cette population, mais au fait que de plus en plus de jeunes noirs n’étaient sur le marché du travail que par intermittence, alternant les périodes d’emploi et de chômage, précisément à cette période de leur existence où il était le plus important pour eux d’acquérir des compétences professionnelles et de bonnes habitudes de travail.

En matière d’éducation également l’effort du gouvernement fédéral fut tout à fait substantiel. Entre 1965 et 1980, plus de 60 milliards de dollars (valeur 1980) supplémentaires furent dépensés au niveau fédéral pour améliorer l’éducation primaire et secondaire, sans compter 25 milliards supplémentaires en bourses et en prêts pour les étudiants.
Pourtant, durant cette même période, l’inquiétude grandissait parmi la population américaine au sujet de la qualité de l’enseignement primaire et secondaire. Une inquiétude alimentée, d’une part, par les récits de plus en plus nombreux de l’état de dégradation, parfois proprement hallucinant, de certaines écoles de centre-ville, et, d’autre part, par le sentiment confus que les exigences en matière d’apprentissage scolaire baissaient continuellement. Un sentiment corroboré par le déclin spectaculaire des résultats du SAT (Scolastic Aptitude Test : un test standardisé qui est passé par les écoliers du secondaire désirant entrer au college).



Toutefois, l’évolution la plus immédiatement préoccupante pour le grand public fut celle de la criminalité. Durant les années 1950 le taux de criminalité, tous crimes confondus, était resté constant et relativement bas. Les taux de certains crimes étaient même en diminution, comme le taux d’homicide. Puis, à partir de 1964, toutes les catégories de crime commencèrent à augmenter spectaculairement.


L’augmentation la plus spectaculaire fut celle du taux d’homicide parmi la population noire. Alors que le taux d’homicide des hommes noirs avait décliné de 22% entre 1950 et 1960 - à une période où la population urbaine noire augmentait rapidement ce qui, toutes choses égales par ailleurs, aurait dû faire grimper ce taux - il augmenta brutalement et continuellement pendant une dizaine d’années, avant de se stabiliser à un niveau élevé.
En 1970, une personne vivant dans l’une des grandes villes américaines courait, en moyenne, plus de risques d’être assassinée qu’un soldat américain ne courait de risques d’être tué au combat durant la seconde guerre mondiale. Encore ne s’agissait-il que d’une moyenne. Pour les Blancs le risque d’être assassiné n’avait pas beaucoup augmenté, en revanche il s’était énormément accru pour les Noirs. Et, dans un nombre tout à fait disproportionné de cas, les assassins étaient eux-mêmes de jeunes hommes noirs.


Les derniers indicateurs examinés par Charles Murray portent sur la vie familiale, et plus précisément sur les naissances hors mariage et sur les familles dites monoparentales, c’est à dire en pratique les femmes vivant seules avec leurs enfants.
Depuis que des statistiques existent pour mesurer ces deux phénomènes, les Noirs américains ont présenté des taux de naissance hors mariage et de famille monoparentales supérieurs à ceux des Blancs. A partir du début des années 1960 ces deux indicateurs commencèrent à grimper à la fois parmi les Noirs et parmi les Blancs, mais pas de manière uniforme pour l’ensemble de la population. Les plus pauvres et les plus jeunes furent les principaux concernés, aussi bien pour les Blancs que pour les Noirs.
Le chiffre le plus spectaculaire et le plus inquiétant est certainement celui des naissances hors mariage chez les très jeunes femmes noires : en 1980, pour la tranche d’âge 15-19 ans, 82% des naissances étaient hors mariage. Un tel chiffre a une résonance presque tragique, car chacun comprend, sans qu’il soit besoin de longues démonstrations, les conséquences qui peuvent en découler, à la fois pour les jeunes femmes concernées et pour leurs enfants. Donner naissance à un enfant alors que l’on est une adolescente pauvre est presque toujours un aller simple pour une vie de pauvreté et de dépendance à l’égard des aides publiques. Naitre d’une mère adolescente pauvre est presque toujours un aller simple pour une vie en bas de l’échelle sociale et, lorsque l’on est une fille, pour répéter l’expérience de sa mère.
Ce chiffre des naissances hors mariage chez les très jeunes femmes ne signifie rien d’autre que la création d’un quart-monde héréditaire au sein de la nation la plus riche que la terre ait jamais porté.


Le second chiffre, qui recouvre en partie le premier sans lui être identique, est celui des familles dites monoparentales. La proportion de ces familles a très peu augmenté chez les Blancs appartenant aux classes moyennes ou supérieures, un peu plus chez les Noirs appartenant aux mêmes catégories, et elle s’est envolée chez les Noirs pauvres à partir du milieu des années 1960.


Ces statistiques sont elles aussi de première importance, car le fait pour une femme de devoir élever seule ses enfants est une cause majeure de pauvreté et, chez ses enfants, de comportements sociaux indésirables. Une femme (ou un homme) qui se situe un peu au-dessus du seuil de pauvreté tant qu’elle est mariée, tombe le plus souvent en dessous de ce seuil après avoir divorcé, et les enfants élevés dans les familles monoparentales présentent - toutes choses égales par ailleurs - des risques bien plus grands de devenir délinquants, de développer des addictions, de quitter prématurément le circuit scolaire, pour les filles de tomber enceintes alors qu’elles sont encore adolescentes, etc.

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8 commentaires:

  1. J'attends bien entendu la résolution du "mystère" de cette abondance de familles monoparentales.
    En attendant je me demande si, comme certains grossissent (disent-ils) en se contentant de regarder des gâteaux, les femmes seules sont enceintes en ayant regardé je ne sais quoi^^

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  2. C'est drôle comme depuis la 2nde moitié des années 60s tout va de travers. Après avoir bien fouillé à ce sujet, j'ai trouvé quelques détails intéressants.
    En 1964 les lois de ségrégations Jim Crow ont été abolies, et en même temps, je le soupçonne, le "respect" des noirs vis à vis des blancs s'est dégringolé. Si c'est vrai, alors les noirs une fois devenus décomplexés ont vu leur taux de violence et crime augmenter.

    Gedahlia Braun (http://analyseeconomique.wordpress.com/2011/07/16/temoignage-sur-lafrique-du-sud-post-apartheid/) a été très explicite sur ce point, où il cite un autre bouquin(The End of Racism) :

    “These pathologies have existed in the black community since slavery, but they have been restricted and contained both by white-imposed discipline and black-imposed norms enforced by churches and local community institutions. But those institutions have been greatly weakened since the 1960s, and in the new environment of social permissiveness and government subsidy, black pathologies have proliferated.”

    Un autre événement qui s'est produit, mais en 1965, ce qu'on appelle Immigration and Nationality Acts of 1965, qui explique pourquoi depuis lors, l'immigration vers les USA est essentiellement non blanche (et en provenance du tiers monde) alors qu'elle était autrefois majoritairement blanche (en provenance de l'europe). Je doute néanmoins qu'elle ait des effets aussi nets à court terme, même si ses effets à long terme sont évidents.

    Enfin, comme je l'ai dit dans la 1ère partie de ce dossier, subventionner les QIs inférieurs peut donner des effets d'aléa moral et produire des résultats contraire à ce qui était initialement attendus.

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  3. "car le fait pour une femme de devoir élever seule ses enfants est une cause majeure de pauvreté"

    Il faudrait revoir la causalité après avoir contrôlé le QI. Surtout que de prime abord, c'est leur faible intelligence qui a produit cet environnement.

    Autre interrogation à propos de la hausse de la pauvreté latente. Il est vrai que les noirs sont plus souvent dans les couches les plus basses, mais l'auteur ne dit pas que cette hausse de la pauvreté latente implique davantage de noirs (ou alors c'est vous qui ne l'avez pas précisé). La seule chose que je puisse faire, c'est de le supposer.

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  4. "La seule chose que je puisse faire, c'est de le supposer."

    Même si je reconnais que c'est très probablement exact.

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  5. C'est embêtant, ce bug qui n'annonce pas votre dernier billet. J'espère que ce n'est que passager.

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  6. Oui Mat, c'est passablement ennuyeux. Le nombre de visites est à peu près divisé par deux.
    J'ai essayé de republier le billet, mais rien à faire.
    Quand à avoir une réponse de Blogger...

    Dixie je crois que je vois où vous voulez en venir...
    Bien sûr il y a toujours deux personnes dans ce genre d'histoire, mais le problème principal c'est précisément que les hommes ne restent plus.
    Spontanément le mâle est plus un chasseur-cueilleur qu'un agriculteur sédentaire, si vous voyez ce que je veux dire. Il a besoin de certaines incitations et de certaines contraintes pour se sédentariser.
    C'est ce qui a largement disparu depuis les années 1960.

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  7. Eh bien, me voilà rassuré : je commençais à soupçonner un "saut de bloc dans le système d'algorythme".

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  8. C'eut été tragique, effectivement.
    Mais les divinités tutélaires de l'informatique ont eu pitié de moi. Jusqu'à la prochaine fois...

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