Ralliez-vous à mon panache bleu

vendredi 6 juillet 2012

Farniente (enfin, presque)




Voici donc venu pour la seconde fois le temps de l’estivation pour Ostracisme. Ce qui signifie concrètement, mes chers lecteurs que, sauf extraordinaire, je ne publierais plus rien avant le début du mois de septembre. Eh non, plus rien.
Quoi, deux mois de vacances ? Paresseux ! fainéant ! lâcheur ! dites donc, vous ne seriez pas un peu prof vous, par hasard ?
Doucement, le blog fait relâche pendant deux mois mais cela n’implique pas que son auteur passe deux mois enduit de crème solaire et les doigts de pieds en éventail.
Hein ? mais alors...
Alors ? Eh bien, d’une part, je n’ai pas envie de gâcher de munitions en publiant des billets au moment où un grand nombre de mes lecteurs potentiels risquent de ne pas les lire pour cause de congés payés, et puis d’autre part j’ai besoin de vacances de blog, c’est aussi simple que cela.
Tenir un rythme de publication hebdomadaire comme je l’ai fait, à peu près, depuis septembre dernier me demande beaucoup de mon temps - je lis et j’écris lentement- et j’éprouve l’envie de souffler même si bien sûr, pendant ces deux mois, je préparerais aussi ma rentrée.
Cela ne m’empêchera pas non plus de continuer à commenter chez les uns et les autres, à l’occasion.
Donc bonnes vacances pour ceux qui en ont, et si vraiment vous vous ennuyez trop de moi, faites donc un tour dans les archives ou au grenier, cela devrait vous permettre de tenir jusqu’à septembre.

lundi 2 juillet 2012

L'effondrement de l'Europe




Alors que nos gouvernants semblent avoir choisi la fuite en avant en ce qui concerne l’Euro - ce qui n’est jamais indiqué lorsque vous vous tenez au bord du gouffre - je me suis aperçu que je n’avais encore rien publié ici sur la question de l’Union Européenne, question pourtant importante entre toutes. Pour remédier à cette fâcheuse lacune, j’ai traduit pour vous - Ô mes lecteurs - un article de l’excellent Théodore Dalrymple paru dans The city journal à l’hiver 2012. Pourquoi, en effet, vouloir à toutes forces faire œuvre personnelle alors que d’autres ont déjà écrit, et très bien écrit, des articles auxquels vous pourriez apposer votre signature ?
Donc voici la chose en question. Bonne lecture, et profitez en bien car ce sera mon dernier (vrai) billet avant de longues vacances (de blog).
Le texte original est ici.


L’effondrement de l’Europe

Par Théodore Dalrymple

Les Grecs ne sont pas des Allemands



Une journaliste belge qui m’interviewait récemment au sujet de la crise européenne de la dette m’a demandé si je croyais dans le Projet Européen. J’ai répliqué que je répondrais à sa question - si elle voulait bien me dire en quoi consiste réellement le projet européen. En révélant mes doutes, je lui avais prouvé que je souffrais de l’étrange sorte de débilité mentale connue sous le nom d’Euroscepticisme, un état pathologique censé être un mélange de faible intelligence et de xénophobie agressive. La faible intelligence se manifeste dans l’idée entretenue par le patient que les institutions européennes sont une prébende pour une nomenklatura transnationale, et non pas les prémisses d’un nouveau genre d’identité postnationale libre et généreuse. La xénophobie se manifeste par un désir secret pour le conflit et la guerre, l’Union Européenne et ses prédécesseurs étant censés être responsables du fait que depuis 65 ans la guerre a pu être évitée sur le Continent.
La journaliste me demanda ensuite si je pensais que le nationalisme était dangereux. La question sous-entendait que le choix auquel faisait face l’Europe était entre le fascisme et l’Union Européenne : que le seul obstacle qui se dressait entre nous et le retour au pouvoir de nouveaux Mussolini, Franco et Hitler, était les avantages en nature dont bénéficient les hauts gradés de l’Eurocratie. J’ai répondu que, bien sûr, il existait des formes dangereuses de nationalisme, mais que dans les circonstances présentes le supranationalisme représentait un danger bien plus grand. Non seulement un tel supranationalisme n’est pas démocratique, car il ne reflète pas une attente ou un sentiment répandu dans la population ; mais il risque aussi de susciter le genre même de nationalisme contre lequel il était supposé être un rempart. De plus, en Europe la dissolution des entités supranationales tend à être une affaire salissante, comme l’histoire le démontre.
Je n’étais pas entièrement honnête, cependant, en sous-entendant que personne ne pouvait dire ce qu’était le Projet Européen. Le Portugais José Manuel Barroso, un fougueux leader étudiant maoïste devenu le président surnaturellement terne de la Commission Européenne - une transformation qui n’est peut-être pas si grande que l’on pourrait le croire, nombre de révolutionnaires étant des bureaucrates frustrés -  a en une occasion révélé le pot aux roses. Répondant à la même question que la journaliste m’avait posé, Barroso a dit « parfois j’aime à rapprocher la création de l’Union Européenne de l’organisation des empires ». Il s’est empressé d’ajouter que l’Union Européenne n’était pas un empire au sens traditionnel. Mais il est sûrement vrai qu’un empire européen, vaste, riche et puissant, apaiserait les sentiments d’une classe politique frustrée d’avoir hérité d’un rôle dans les affaires du monde plus modeste que celui de ses prédécesseurs, qui dirigeaient de véritables empires bien plus grands que leurs propres pays.

Réfléchir à la situation de la petite Belgique pourrait introduire quelque doute dans l’esprit des plus fervents partisans du Projet Européen. La Belgique a existé depuis qu’elle a été assemblée en 1830 ; pourtant en tout ce temps elle n’a pas été capable de créer une identité nationale solide. L’un de ses nombreux premiers ministres, Yves Leterme, a dit que seules trois choses unissaient la Belgique : la bière, le football, et le roi. Au moment où j’écris ces lignes, la Belgique n’a pas eu de gouvernement fédéral depuis plus de 500 jours. Bien que je doive admettre, en tant que visiteur occasionnel dans ce pays, que la différence entre une Belgique avec et une Belgique sans gouvernement fédéral n’est pas immédiatement apparente, cet interrègne pousse sans doute trop loin la théorie du gouvernement limité.
La raison pour laquelle la Belgique n’a pas eu de gouvernement depuis si longtemps est que le pays est divisé entre deux populations (trois en fait, mais la troisième est trop peu nombreuse pour peser) ayant des politiques inconciliables : la Wallonie francophone et la Flandre néerlandophone. La Belgique est officiellement bilingue, pourtant vous ne voyez pas un mot de Néerlandais en Wallonie et pas un mot de Français en Flandre. La division ne pourrait pas être plus franche si des barbelés séparaient les deux régions. Ce n’est que dans la capitale, Bruxelles, que l’on trouve quelques concessions au bilinguisme.
Des facteurs historiques et économiques approfondissent la division entre les deux régions. La Wallonie, bien qu’elle ne contienne qu’une minorité de la population de la Belgique, a longtemps dominé sa culture et son économie. Même les classes supérieures flamandes parlaient Français chez elles, tandis que le Néerlandais était la langue de la paysannerie ; jusqu’à une date récente les écoles belges interdisaient aux enfants de parler Néerlandais en classe. Cependant, avec le déclin de l’industrie minière et sidérurgique wallonne et l’essor économique de la Flandre, la situation hiérarchique a changé. La Flandre est passée du statut de parent pauvre à celui de parent riche, avec toutefois une sorte de complexe d’infériorité. Dans le même temps, elle a commencé a effectuer de larges transferts financiers vers la Wallonie, qui souffrait d’un taux de chômage comparativement plus élevé. De tels transferts favorisent rarement la bonne entente entre les groupes. Le ressentiment est fréquent, aussi bien chez les donateurs, qui nourrissent le soupçon que les bénéficiaires sont en train de les exploiter, que chez les bénéficiaires, qui s’abandonnent à toutes sortes de contorsions intellectuelles pour justifier leur dépendance.
Il n’est pas surprenant, par conséquent, que les partis politiques les plus importants en Flandre soient nationalistes ou bien libéraux, deux philosophies qui conduisent à réduire ou à arrêter les transferts financiers. Il n’est pas davantage surprenant que le plus grand parti politique de Wallonie soit socialiste et veuille poursuivre ou accroitre les transferts. Les capacités de patronage dont dispose le parti socialiste wallon sur son territoire sont presque féodales dans leur nature et dans leur étendue ; la dernière chose que souhaite le parti du changement social, c’est un véritable changement. Mais ni les partis flamands ni les socialistes wallons ne sont assez forts pour imposer un gouvernement au pays tout entier.
L’incapacité de la Belgique à former un gouvernement fédéral ne serait pas si grave si le pays n’avait pas besoin de réduire ses dépenses publiques. Bien que la Belgique soit, par habitant, le plus grand exportateur de biens et services au monde et qu’elle ait une épargne privée satisfaisante, elle a également une dette publique importante et en augmentation - presque 100% du PIB - ainsi qu’un déficit budgétaire annuel de plus de 5%. Avec une croissance presque nulle et des taux d’intérêts sur les obligations d’Etat qui augmentent dans une monnaie (l’Euro) avec laquelle les Belges ne peuvent pas pratiquer l’inflation, des mesures de réduction des déficit sont essentielles, mais les Flamands et les Wallons ne peuvent pas se mettre d’accord sur la manière d’y parvenir. Les Wallons veulent des taux d’imposition plus élevés pour maintenir la situation actuelle ; les Flamands veulent des taux d’imposition moins élevés et une réduction des dépenses pour favoriser la croissance à long terme. Le résultat est une impasse. La Wallonie et la Flandre sont comme un couple marié qui ne peut plus vivre ensemble mais pour lequel le divorce s’avère impossible du fait des difficultés à trouver un règlement.
Il se trouve que les organes centraux de l’Union Européenne sont situés à Bruxelles. Cela n’incite pourtant pas les partisans de l’intégration européenne à réfléchir - ou, s’il réfléchissent, c’est pour parvenir à une conclusion bien particulière : que ce qui n’a pas fonctionné en deux siècles dans une petite région avec seulement deux populations, fonctionnera en quelques années sur une zone beaucoup plus large comprenant une multitude de populations. Il ne leur vient pas à l’esprit que des pays différents sont réellement différents : non pas simplement un peu mais radicalement, de par leur culture, leur langue, leur histoire, leurs traditions, leur économie. Le terme « européen » n’est pas dépourvu de signification mais, quelque puisse être son contenu, celui-ci n’est pas suffisant pour donner naissance à une entité politique viable.

La crise de la dette a révélé des différences entre les caractères nationaux qui sont précisément de celles qui rendent une union plus étroite à la fois difficile et dangereuse. En fait, la tentative même d’imposer une union est à la racine de cette crise, car si la Grèce et l’Irlande, pour prendre deux pays situés aux extrémités géographiques du continent, n’avaient pas eu la possibilité d’emprunter en Euros, sous la supposition fallacieuse que leur appartenance à la zone Euro garantissait leurs dettes souveraines, il est peu probable qu’elles se seraient retrouvées dans la mauvaise passe qu’elles traversent actuellement. Après tout, les prêteurs auraient sans doute fait davantage attention si leurs créances avaient été payées en drachmes ou en livre irlandaise, des devises que les Grecs et les Irlandais auraient pu faire gonfler selon leurs désirs.
Les situations des Irlandais et des Grecs, cependant, sont substantiellement différentes, et prises ensemble elles constituent un cas d’école pour l’euroscepticisme. L’Irlande était florissante à peu près jusqu’au début des années 2000 ; son taux de croissance spectaculaire était fondé sur un accès facile au plus vaste marché du monde, une faible taxation des entreprises, des investissements étrangers colossaux, et une population jeune et instruite. En quelques années, l’Irlande, qui depuis des temps immémoriaux était une terre de pauvreté et de privation, s’est transformée en l’un des pays les plus riches du monde.
Puis, dans les années 2000, l’Irlande a été saisie par une folie digne de constituer un chapitre dans le livre de Charles Mackay, Memoirs of extraordinary popular delusions and the madness of crowds (1841). Cette folie pris la forme d’une bulle immobilière. Le crédit facile et des taux d’intérêts bas firent grimper les prix des constructions existantes à des hauteurs astronomiques ; une seule maison à Dublin se vendit à presque 100 millions de dollars. Une construction immobilière en plein essor employa jusqu’au quart de la population active ; plus d’habitations furent construites en Irlande durant cette période qu’en Grande-Bretagne, dont la population était 15 fois plus importante. Les banques étrangères prêtèrent à l’Irlande avec une insouciance étourdissante. La Royal Bank of Scotland prêta 50 milliards de dollars - soit à peu près 12 000 dollars par Irlandais. Les banques britannique, allemandes, et belges, prêtèrent toutes ensemble environ 100 000 dollars par habitant, ce qui reviendrait à un prêt d’environ 300 000 milliards si elles avaient prêté aux Etats-Unis dans les mêmes proportions.
Le gouvernement irlandais, ravi, taxait les transactions et regardait ses coffres se remplir. En dépit du fait qu’il avait augmenté l’emploi public de 59% entre 1985 et 2002 et qu’il payait ses agents plus généreusement que presque partout au monde, il jouissait d’un excèdent budgétaire. Pendant un temps, tout le monde fut content.
En dernière analyse cependant, le gouvernement payait ses agents avec de l’argent emprunté, même si celui-ci était d’abord passé par des mains privées. Lorsque toute la pyramide s’est écroulée, le gouvernement a nationalisé la dette privée en garantissant la solvabilité des banques irlandaises, prenant ainsi à son compte un endettement bien plus important que toute l’économie irlandaise. Le déficit budgétaire atteignit 32% et le taux de chômage passa de 4 à 14% en l’espace de quelques mois. La construction s’arrêta complètement ; la campagne irlandaise était jonchée de projets immobiliers inachevés, inoccupés, invendables, villes devenues fantômes avant que d’être habitées, ruines très peu romantiques en devenir. Environ 5% de la population recouru à l’immigration, le remède traditionnel des Irlandais.
Mais la partie la plus intéressante de l’histoire est que l’Irlande ne connu presque aucun troubles sociaux après l’effondrement économique. Les gens étaient en colère, bien sûr ; ils blâmaient avec raison le gouvernement et les banquiers, mais ils ne s’accordèrent pas le droit de se mal conduire. Les Irlandais comprirent, comme semble-t-il aucun autre peuple ne l’a compris, qu’ils étaient complices de la crise. Ils avaient pris part à la fête tant qu’elle avait duré ; ils avaient élus et réélus les hommes politiques qui leur apportaient un crédit facile illimité ; ils avaient exulté devant leur enrichissement rapide au fur et à mesure que les prix de l’immobilier grimpaient de manière vertigineuse ; ils avaient raillé les avertissements en les taxant d’antipatriotisme ; ils avaient emprunté comme si l’argent poussait sur les arbres ; et même les chauffeurs de taxi et les caissières de supermarché avaient parlé avec contentement de leurs maisons de vacances en Espagne.
Et cependant, lorsque la crise frappa et que le gouvernement dû réduire drastiquement les salaires du secteur public et prendre d’autres mesures d’austérité - des amis à moi qui vivent en Irlande ont perdu un cinquième à un quart de leurs salaires - presque personne ne se plaignit. La plupart des gens semblèrent comprendre que les sept années de vaches grasses - plus exactement, grossièrement obèses - devaient inévitablement être suivies par sept années de vaches maigres. Le rapport entre les excès précédents et les privations actuelles était évident pour tout le monde et la population ne chercha pas de bouc-émissaire, même si, avec raison, elle blâma les hommes politiques et les banquiers plus qu’elle-même.
Les Irlandais saisirent la première occasion pour mettre dehors le gouvernement ; le Fianna Fail, le parti politique dominant depuis l’indépendance de l’Irlande, subi une déroute dans les urnes. Mais en reconnaissant cette douloureuse réalité que la culpabilité d’autrui ne vous rend pas innocent, les Irlandais donnèrent un exemple au monde. Depuis le crack, les gouvernements irlandais successifs se sont battus avec détermination pour conserver leur faible taux d’imposition sur les sociétés, qualifié de « déloyal » (predatory) par les autres Européens (c’est un symptôme de la maladie de l’Europe que le fait qu’un gouvernement s’abstienne de prendre est maintenant considéré par sa classe politique comme une mesure déloyale). L’économie irlandaise pourrait être ainsi être positionnée pour une reprise plus rapide.

La Grèce était une toute autre histoire. Le gouvernement, s’appuyant lui aussi sur le crédit facile lié à l’Euro, emprunta simplement pour gonfler son secteur public. Lorsque cette pyramide construite différemment s’effondra, l’objectif principal de la population fut de se mettre à l’abri du changement - c’est à dire de faire en sorte de continuer à percevoir plus qu’elle ne gagnait et à consommer plus qu’elle ne produisait. Bien sûr le gouvernement était corrompu ; bien sûr les banques étrangères avaient prêtées de manière irresponsables. Mais les Grecs pouvaient-ils vraiment ignorer que l’évasion fiscale était une pratique courante dans leur pays, et en aucun cas réservée à l’élite ; que la plupart des emplois dans le secteur public étaient fictifs ; que les conditions de départ en retraite plus avantageuses que celles de l’Allemagne étaient imméritées et insoutenables ; et que leur classe politique et administrative était composée de menteurs et de tricheurs ? Accuser les Allemands - le stéréotype du Nazi émergea rapidement dès que les subsides européens se réduisirent - devint une manière commode d’éviter de se remettre en cause.
Bien entendu les Allemands, ou du moins ceux appartenant à la classe politique allemande, n’étaient pas entièrement innocents. Ils s’étaient joints aux autres dirigeants de l’Europe pour estimer qu’ils pourraient passer outre la réalité économique en créant une monnaie commune, de même qu’ils avaient estimé qu’ils pourraient passer outre la réalité sociale en forgeant une union politique. Ils n’avaient pas semblé pas se soucier du fait que la population allemande - comme beaucoup de populations européennes - n’avait pas voulu de l’Euro, et qu’il pourrait être dangereux de lui présenter la facture lorsque les inévitables ennuis commenceraient à se faire sentir.
Pendant un temps l’Euro sembla servir les intérêts de l’Allemagne, en permettant d’acheter des produits allemands à des pays qui sans cela n’en auraient pas été capables. Pendant ce temps l’Allemagne, avec une détermination unique en Europe, réduisit ses impôts sur la main d’œuvre et n’augmenta pratiquement pas les salaires, ayant auparavant établi une base industrielle puissante. L’épargne s’accumula, et l’Allemagne devint la Chine de l’Europe. Le problème se pose maintenant pour elle de savoir quoi faire de son excédent commercial, un excédent plus important que les déficits commerciaux combinés de la France, de l’Italie et de l’Espagne.

Les Européens se sont mis dans une situation inextricable. Si les dettes des pays européens sont mutualisées, il ne pourra y avoir qu’un seul pays qui fixera les règles de la mutualisation, et ce ne sera pas la France, qui se débat avec un imposant déficit budgétaire, un imposant endettement, et un imposant déséquilibre commercial. Selon le mot célèbre de l’historien John Robert Seeley, l’empire britannique fut bâti « dans un moment d’inattention » ; il pourrait bien en être de même avec l’hégémonie allemande en Europe.
Mais il est douteux que les demandes fort compréhensibles de l’Allemagne pour plus de discipline fiscale fassent des heureux ailleurs en Europe, où les conséquences économiques et sociales seraient douloureuses. Même en Irlande, on entend murmurer à propos de l’indépendance qui aurait été cédée aux « Allemands », ainsi que l’on tend maintenant à appeler tous les technocrates européens. En Allemagne elle-même, la solution consistant à sortir de la dette par l’inflation en émettant davantage d’Euros a peu de chance de se révéler populaire, puisque ses dirigeants avaient promis à une population sceptique, au moment où la monnaie commune était en débat, qu’adopter celle-ci ne signifierait jamais avoir à payer les dettes des autres pays. Et, pour des raisons historiques évidentes, une population allemande mécontente n’est pas rassurante pour le reste de l’Europe.
L’alternative au partage de la dette semble être l’éclatement de l’Euro. Cela pourrait transformer la récession en une dépression prolongée, les pays expulsés de la zone Euro étant contraints à un défaut de paiement catastrophique pour le système bancaire. J’ai le vertige rien qu’en pensant au compte en banque sur lequel je détiens des Euros : dans l’éventualité d’un éclatement, sera-t-il libellé en Drachmes ou bien en Deutschemarks, et qui en décidera ? Comme tout un chacun je préférerais des Deutschemarks, une préférence qui conduira à l’appréciation de la monnaie jusqu’au point où les exportations allemandes deviendront trop chères pour être achetées, quelle que soit leur degré de qualité.
Il n’est pas étonnant que la chancelière allemande Angela Merkel apparaisse indécise : comme tous les politiciens elle recherche une solution indolore au problème. Elle ne veut pas mettre tout le poids de l’Allemagne dans la balance, en demandant à chaque pays Papieren, bitte. Mais elle ne veut pas non plus être responsable d’une inflation rampante ou d’un éclatement de l’Euro. Quoiqu’elle décide, l’amour pour l’Allemagne ne sera pas à la hausse en Europe.
En bref, les dépenses incontrôlées de nombre de gouvernements européens, qui ont octroyé à des populations entières des avantages immérités au détriment des générations à venir ont - en conjonction avec une union monétaire mégalomaniaque - produit une crise qui n’est pas seulement économique mais aussi sociale, politique, et même civilisationnelle. L’Union Européenne qui était censée mettre fin à la guerre sur le continent a ressuscité des antagonismes qui pourraient aboutir à des élans belliqueux, si ce n’est à la guerre pure et simple. Et le Projet Européen se révèle être ce que toute personne sensée aurait pu voir qu’il était depuis le début : quelque chose de semblable à la construction d’une énorme Yougoslavie après la disparition de Tito.