Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 26 septembre 2012

Le mouvement conservateur moderne (1/2)



 
Dans quelques semaines auront lieu les élections présidentielles américaines. L’occasion est donc bonne pour essayer de comprendre un peu mieux la politique de ce pays sur lequel nous avons tous, ou presque, des opinions, souvent bien arrêtées, mais plus rarement de solides connaissances.
Nul besoin pour cela d’apprécier particulièrement les Etats-Unis, même si bien évidemment être favorablement disposé peut faciliter les choses. Il suffit simplement de reconnaitre que la république américaine est aujourd’hui la nation indispensable de l’Occident. Que notre avenir, à nous Français, à nous Européens en général, est inextricablement lié à celui des Etats-Unis. Que nous dépendons, sur les questions les plus importantes, des décisions prises aux Etats-Unis, et que l’inverse n’est pas vrai, ou pas vrai au même degré.
Il y a là un fait, blessant sans doute pour notre orgueil, mais qu’il me semble impossible de contester sérieusement. Par conséquent, mieux connaitre la politique américaine est notre intérêt bien compris, que nous soyons américanophiles ou pas (en ce qui me concerne j’ai déjà eu l’occasion de dire quelle était ma position à ce sujet).
Pour y contribuer, j’ai choisi de vous présenter la traduction d’un chapitre d’un livre intitulé Designing a polity - America’s constitution in theory and practice, par James W. Ceaser. Le sujet de ce chapitre est, pour parler de manière familière, la droite américaine, ou ce que James Ceaser appelle « le mouvement conservateur moderne ».
L’intérêt pour nous, qui ne sommes pas Américains, me parait double. D’une part, bien évidemment, mieux connaitre cette droite américaine qui sera peut-être bientôt à nouveau aux commandes du pays. Mais, d’autre part, les débats qui agitent le mouvement conservateur américain ne sont pas sans analogie avec ceux qui traversent la droite française, entendue au sens large. Par conséquent, les analyses de James Ceaser trouveront peut-être un certain écho même parmi les plus indifférents à la politique américaine, pourvu seulement qu’ils s’intéressent à la politique française.
L’annexe notamment, qui porte sur les rapports entre conservatisme et libéralisme, devrait, je crois, rencontrer les préoccupations de certains d’entre vous.

Je n’ai pas traduit les quelques notes de bas de page originales, qui ne me semblaient pas indispensables à la compréhension du texte. En revanche j’ai rajouté des notes personnelles afin de faciliter la compréhension pour le lecteur français, qui n’est pas nécessairement familier avec les arcanes de la vie politique américaine.
Etant donné sa longueur, et les contraintes du format blog, il m’a semblé nécessaire de scinder l’article en deux pour le rendre plus digestible. La suite sera donc publiée la semaine prochaine.
Je remercie enfin James Ceaser de m’avoir autorisé à traduire et à publier ce chapitre de son livre.


Quatre têtes et un cœur : le mouvement conservateur moderne

Extrait de Designing a politiy, par James Ceaser

Il a été dit, en manière de plaisanterie, que de nos jours aux Etats-Unis l’union du mouvement conservateur est maintenue par deux vérités évidentes par elles-mêmes[1] : Barack Obama et Nancy Pelosi[2]. Comme beaucoup de remarques de ce genre, celle-ci contient une part de vérité. Une bonne partie de l’unité qui existe entre les conservateurs provient de leur antipathie partagée envers le libéralisme[3]. Cette aversion est le cœur unique qui bat dans la poitrine des composantes diverses et souvent querelleuses du mouvement conservateur. Si, par quelque étrange arrêt du destin, le libéralisme venait à cesser d’exister demain, le conservatisme commencerait à se fractionner dès le lendemain.
Il n’y a pas de honte, en politique, à s’appuyer sur la force de cohésion que fournit un ennemi commun. L’Amérique est un vaste pays, dans lequel un mouvement ne peut espérer remporter une majorité que par une coalition. Le conservatisme est une coalition de ce genre. D’un point de vue théorique, celui-ci est composé de quatre têtes qui tirent d’un même cœur le sang qui les irrigue : le traditionalisme, le néoconservatisme, le libertarisme, et la droite religieuse. Le conservatisme est un mouvement caractérisé par ce que l’on nommait autrefois - avant que le multiculturalisme ne prenne le terme en otage - la diversité.
Le libéralisme, lui aussi, est une sorte de coalition. Il a de nos jours un noyau plus militant dont les membres se sont donnés le nom de « Progressistes », et une frange moins nombreuse et plus modérée, les blue dogs[4]. L’antipathie à l’égard de leurs opposants a également été vitale pour les libéraux afin de soutenir leur mouvement, comme le montre leur bienfaisante aversion envers George W. Bush et Sarah Palin. Mais il existe une différence importante entre les deux coalitions. Le conservatisme est intellectuellement plus hétérogène que le libéralisme. Les têtes ou les parties composant le conservatisme sont venues à l’existence en des temps et en des circonstances différentes, et elles n’ont jamais prétendues être guidées par les mêmes principes. Les libéraux, en revanche, préfèrent penser, au minimum, qu’ils sont inspirés par les mêmes idéaux. Dans la mesure où les blue dogs s’écartent des Progressistes, ce n’est pas parce qu’ils expriment une théorie différente, mais parce qu’ils réagissent à un ensemble de pressions politiques différentes.
Une conséquence de cette différence entre les deux coalitions apparait dans la manière dont elles traitent les désaccords. Lorsque des conflits apparaissent parmi les libéraux, les Progressistes considèrent la déviation comme une hérésie, dans la mesure où il n’existe qu’un seul vrai libéralisme. Les conservateurs ne sont pas schismatiques de la même manière, et ce pour la simple raison qu’ils n’ont jamais entretenus l’illusion qu’ils étaient fondamentalement d’accord. Les anciennes composantes du mouvement conservateur accusent les nouvelles de chercher à usurper le mouvement, ou bien de ne pas être authentiquement conservatrices. Mais elles les accusent rarement d’être hérétiques ou de briser l’unité de la foi : leur péché consiste dans le fait qu’elles n’ont simplement jamais possédé les vrais principes.

Les critiques du conservatisme dépeignent souvent son hétérogénéité comme une grave faiblesse. Combien de fois, aujourd’hui, entend-on les commentateurs libéraux, particulièrement ceux qui ont certaines prétentions intellectuelles, faire usage d’un classique de l’une des variétés du conservatisme à seule fin d’essayer de plonger dans l’embarras les conservateurs appartenant à une autre de ses variétés ? Cette tactique suit invariablement la même formule prétentieuse : « J’aurais pensé que les conservateurs, tout particulièrement, suivraient leur grand penseur X (Burke, ou Hayek, etc.) et seraient spécialement attentifs à Y », Y pouvant être soit une protection scrupuleuse des libertés civiles et de la vie privée (comme si la sécurité et la sûreté nationale n’étaient pas aussi une préoccupation des conservateurs) ou bien la renonciation à quelque forme d’occupation étrangère ou de nation building que ce soit (comme si le besoin de répondre à des défis d’un nouveau genre par de nouvelles solutions n’avait jamais été reconnu par aucune école conservatrice). Du point de vue de ses critiques libéraux, il est évident que les quatre têtes du conservatisme font de celui-ci un monstre.
Mais les conservateurs, lorsqu’ils sont capables de s’abstraire un moment de leurs querelles internes et de réfléchir à la question, voient cette créature sous un jour différent. Le débat permanent entre les différentes têtes[5] aiguise la pensée et protège contre la complaisance intellectuelle, qui sonne le glas de n’importe quel parti. Mieux vaut quatre têtes qu’aucune !

Quatre têtes et quatre principes fondateurs

Chaque tête de la coalition intellectuelle conservatrice donne la préférence à son propre principe premier ou concept fondamental. Ce fondement sert de critère à l’aide duquel elle juge de ce qui est juste ou de ce qui est bien.

Pour le traditionalisme, ce concept est l’Histoire ou la culture, c’est à dire l’héritage qui nous a été transmis et qui est le notre. Nous pouvons aussi considérer comme notre grande chance que cette culture se trouve être bonne. Comme Samuel Huntington l’a fait récemment observer dans un livre intitulé Qui sommes-nous, un livre qui a été fort applaudi par les traditionnalistes, le noyau de l’identité de l’Amérique provient de sa culture originelle. Cette culture existait bien avant la Révolution, dans les pratiques et les croyances des colons américains, particulièrement en Nouvelle-Angleterre. Huntington appelle cette culture « l’Anglo-Protestantisme » et il soutient que c’est sur ce fondement que les Américains devraient établir les bases de leur identité nationale. Les traditionalistes aujourd’hui sont les défenseurs de la culture - certains avec douceur et courtoisie, armés seulement de leurs nœuds papillons ; d’autres de manière plus bruyante et militante, avec leurs fourches menaçantes.
La défense de la culture par les traditionnalistes se révèle parfois à l’examen plutôt vague et amorphe. La tradition, qui a été décrite comme « un certain assemblage de croyances, de convictions, de règles, d’usages, de traditions, de proverbes et de principes », peut être moins importante pour ce qu’elle affirme que pour ce à quoi elle s’oppose. Les traditionnalistes se méfient des efforts visant à tout ordonner de manière rationnelle en politique, et ils déplorent l’introduction de la théorie ou des idées générales en ce domaine. A la suite de l’un des traditionnalistes les plus connus, Russel Kirk[6], beaucoup d’entre eux ont même exprimés des réserves concernant le premier paragraphe de la Déclaration d’Indépendance, avec sa référence aux « Lois de la Nature ». Les traditionnalistes soutiennent qu’une telle manière abstraite de raisonner conduit inévitablement à des erreurs et à des excès. La culture ou la tradition est bonne en grande partie parce que personne n’a jamais eu à la concevoir ou à la construire. Elle est simplement là, ayant évolué dans un endroit ou un contexte spécifique. Les traditionnalistes préfèrent en politique ce qui se développe - d’où le terme de « culture », qui était à l’origine un terme lié à l’agriculture - à ce qui est construit.

Pour les néoconservateurs aujourd’hui, le concept fondamental est celui du droit naturel, ce qui est une manière théorique de dire que le critère du bien ou du juste, en ce qui concerne l’action politique ou sociale, peut être découvert par la raison humaine, même si ce critère pourrait aussi avoir été établi par la loi divine. Une idée du juste tirée de la raison serait en principe applicable à tous, ou serait universellement valide, quelle que soit la mesure dans laquelle des influences culturelles particulières seraient susceptibles d’empêcher sa reconnaissance ou de rendre impraticable son acceptation. Une validité universelle ne nécessite pas une adoption universelle. Il s’ensuit également pour les néoconservateurs que la pensée humaine ou la raison, bien qu’elle soit largement contrainte par les circonstances, peut être un instrument pour aider à modifier ou à structurer l’environnement.
Les néoconservateurs, en accord avec les traditionnalistes, reconnaissent qu’une grande partie de ce qui, en politique, s’est présenté sous le nom de raison dans un passé récent - disons dans la dernière paire de siècles ou à peu près - a été abstraction et idéologie dangereuse. Un grand nombre, si ce n’est la plupart, des projets « d’ingénierie sociale » sont des erreurs. Mais certains grands projets, comme la Fondation des Etats-Unis elle même (the Founding), ne sont pas dans ce cas. Pour les néoconservateurs, la Fondation des Etats-Unis est un événement décisif parce qu’elle a bâti intégralement un système ; pour les traditionnalistes, la Fondation est mieux comprise comme un moment particulier dans le développement des valeurs culturelles Anglo-Protestantes. Alors que le traditionnaliste identifie la prudence avec la circonspection, le néoconservateur voit que la prudence peut parfois signifier l’audace. Les néoconservateurs, à la différence des traditionnalistes, soutiennent que, pour être sages, les différentes lignes de conduite doivent être guidées par la raison, pas par la renonciation à la raison, qui peut mener à des excès qui lui sont propres. Il ne servirait à rien de jeter le bébé avec l’eau du bain.

Pour le libertarien, le concept fondamental est celui de « l’ordre spontané », le postulat qu’il existe une tendance au sein des affaires humaines, et très probablement dans le cosmos tout entier, à ce que les choses s’arrangent et tiennent ensemble par elles-mêmes, pourvu qu’aucun effort délibéré ne soit fait pour imposer un ordre global. Selon la formule classique d’Adam Ferguson, l’ordre est le résultat de l’action humaine mais pas de l’intention humaine. Même le choix de notre morale et des règles de base de la société n’a rien eu à voir avec un choix ou un plan. Selon Friedrich Hayek, « Nous ne devons pas notre morale à notre intelligence [mais] au fait que certains groupes ont accepté sans comprendre certaines règles de conduite... Ce fut un processus de sélection culturelle, analogue à un processus de sélection biologique[7]. » Le seul « ordre » qui soit bon est celui qui destiné à assurer le libre jeu des processus spontanés, ce que l’on a appelé « le système de la liberté naturelle[8] ».
Beaucoup sont aujourd’hui familiers avec une application de l’idée d’ordre spontané à l’analyse des questions économiques, ou elle prend le nom d’emprunt de « la main invisible ». La main invisible travaille derrière notre dos pour assurer que, tandis que chaque personne ou chaque unité poursuit son intérêt particulier, sans se soucier de l’ensemble, le résultat sera bénéfique pour tous. Pour les libertariens, l’économie, bien loin d’être une science morose, est une image de la beauté. L’économie est la reine des sciences et est architectonique pour toutes les autres formes de savoir. Ses principes s’appliquent non seulement aux questions économiques stricto sensu, mais aussi aux domaines du comportement social et culturel, qui peut être analysé par des modes de pensée économiques. Le principe de l’ordre spontané gouverne aussi les relations internationales, un domaine dans lequel beaucoup de libertariens sont en faveur de politiques isolationnistes, en partant de l’idée que l’ordre n’a pas besoin d’être imposé ou garanti par une grande puissance (l’Amérique), mais tend à émerger de lui même.

Pour ceux qui appartiennent à la droite religieuse, le concept fondamental est celui de la foi biblique. A la différence des autres concepts fondamentaux, la foi n’est pas directement concernée par la politique, mais par un autre domaine : la relation de l’être humain avec la transcendance. Il n’est par conséquent pas surprenant qu’un grand nombre de ceux qui s’orientaient en fonction de la foi aient été apolitiques pendant la plus grande partie du siècle dernier, refusant de s’organiser collectivement en matière politique afin de promouvoir des positions religieuses. L’implication dans la politique pour des raisons relatives à la foi était sporadique et n’apparaissait que sur des sujets spécifiques. Mais à un moment donné dans les années 1970, un grand nombre de gens appartenant à la communauté des croyants ont commencé à affirmer qu’une situation nouvelle était apparue au sein de la nation, une situation caractérisée par une menace politique et culturelle grandissante pour la religion. La conviction se fit jour que les deux domaines - le domaine politico-culturel et le domaine religieux - interféraient l’un avec l’autre, non pas juste sporadiquement et sur des sujets particuliers, mais systématiquement et de manière continue. Certains croyants, par conséquent, choisirent de s’organiser et de s’engager plus directement dans les affaires politiques et culturelles. Cette décision fut l’origine de ce qui, en peu de temps, fut connu sous le nom de droite religieuse et qui, dans les années 1980, devint une partie intégrante du mouvement conservateur moderne.
La foi, en tant que concept fondamental dans le domaine politique, ne vise pas à fournir un critère définitif du juste politique pour tous les sujets. Elle soutient un projet politico-culturel plus limité, qui se rapporte aux intérêts ou aux préoccupations spécifiques à la foi. D’un point de vue défensif, ce projet comprend une action collective destinée à préserver des lieux dans lesquels peut être encouragée une vie dédiée à la foi, ce qui en pratique a souvent signifié s’efforcer de contrebalancer les forces qui, dans le domaine de la politique et de la culture, sont indifférentes ou hostiles à la religion. Mais on se trompera sur ce projet si on ne considère que son aspect défensif. Celui-ci comporte également un aspect positif, qui s’exprime dans une idée plus ancienne, d’origine puritaine, selon laquelle l’Amérique a un rôle à jouer en tant qu’instrument au service de la transcendance. S’exprimant presque au même moment que la proclamation de la Déclaration d’Indépendance, Samuel Sherwood rappelait aux Américains que « La providence de Dieu, en établissant son Eglise dans ce qui était alors une étendue sauvage et mugissante, puis en l’amenant et en la préservant jusqu’à ce jour... est comptée parmi les plus glorieux événements que l’on puisse trouver dans l’histoire, en ces âges tardifs du monde. Et cependant il est encore bien d’autres événements glorieux dans le sein de la providence. »

Pour ceux qui sont guidés par la foi, l’adoption de la Constitution légale n’a en rien fait disparaitre l’idée que l’Amérique a un rôle particulier à jouer au service d’une cause plus élevée. Pour nombre de croyants, il a toujours été entendu qu’il existe une seconde Constitution, non écrite, destinée à opérer parallèlement à la Constitution légale. La seconde Constitution faisait avancer la cause de la foi, tandis que la première s’occupait des questions politiques. Parce que ces deux Constitutions se préoccupaient de questions largement distinctes, il n’était pas nécessaire de les combiner dans un seul document - en fait, il aurait même été nuisible aux objectifs poursuivis dans ces deux domaines de les faire fusionner. Les deux Constitutions existaient ensemble dans le cœur et l’esprit de nombreux Américains et s’avéraient complémentaires en pratique. Pour ceux qui sont de cette opinion, l’Amérique n’est pas pleinement l’Amérique - et ne peut pas être pleinement chérie et aimée - si la Constitution non écrite est abandonnée et si la foi ne survit ici, dans le meilleur des cas, que comme une croyance parmi d’autres. Serait-il excessif de dire qu’une Amérique ayant abandonnée la foi serait « inconstitutionnelle » ?
Une préoccupation majeure de la droite religieuse a été de reformuler ce projet d’une manière qui soit audible de nos jours. Les conditions ont changé, et le caractère spécifique du projet positif doit changer également. Alors qu’il était initialement conçu comme une mission dévolue à la seule Eglise « réformée », il est aujourd’hui repensé - en laissant de côté les subtilités théologiques - comme une entreprise commune à tous ceux qui se vouent à la foi biblique, afin de faire face à une culture qui, de plus en plus, se conçoit elle-même comme « post-religieuse ». La droite religieuse a été particulièrement remarquable par les alliances et les coalitions qu’elle a noué entre les croyants de différentes religions traditionnelles- protestants, catholiques et juifs - afin de faire avancer ses objectifs.


[1]Allusion au début du second paragraphe de la Déclaration d’Indépendance  : “We hold these truths to be self-evident, that all men are created equal...
[2] Représentante du parti Démocrate et présidente de la Chambre des Représentants de 2006 à 2010.
[3] « Libéralisme » au sens américain du terme donc, du point de vue français, la gauche américaine.
[4] The blue dog coalition est un groupe de Représentants du parti Démocrate qui se définissent eux-mêmes comme des « modérés » (moderates). En France ceux-ci sont parfois désignés par le terme « Démocrates conservateurs ».
[5]Jeux de mots intraduisible sur « talking heads », à la fois les « têtes » du mouvement conservateur et les commentateurs qui aliment le débat public notamment dans les médias.
[6] Auteur de The conservative mind (1953).
[7] Friedrich Hayek; « Our moral heritage »; Heritage Lectures, n°24; Washington, DC : The heritage foundation, 1982.
[8] Le terme est utilisé par Adam Smith dans La richesse des nations.

mercredi 19 septembre 2012

Islam et crime contre nature (rediff)




La rumeur persistante selon laquelle l’ambassadeur américain en Lybie aurait été sodomisé avant d’être tué m’amène à exhumer de mes archives cet ancien billet portant sur le rapport, disons, paradoxal, qu’entretient l’islam avec l’homosexualité.
Rien de bien original sans doute (ne serait-ce que parce que je l’ai déjà publié), mais les ignominies multiples commises au nom de l’islam n’ont pas non plus un caractère de nouveauté. En fait, tout ceci a tellement un air de redite - le prétexte d’un outrage à l’islam ; la violence qui se déchaine contre des Occidentaux, des chrétiens, ou tout simplement des non musulmans ; le silence assourdissant voire le murmure d’assentiment qui s’élève de la foule des « musulmans modérés » ; la veulerie des dirigeants occidentaux, qui appellent immédiatement au « respect » de toutes les religions, etc. - que l’on pourrait être tenté d’étouffer un bâillement d’ennui. Oh, encore ! parlez-nous d’autre chose...
Seulement voilà, il ne serait pas raisonnable, pas raisonnable du tout de regarder ailleurs au prétexte que tout cela est du déjà-vu. L’islam, lui, nous dévisage avec insistance, alors regardons-le nous aussi et essayons de voir ce qu’il est, à la différence de ce que nous voudrions qu’il soit.


L’islam ne plaisante pas avec l’homosexualité, c’est le moins que l’on puisse dire.
Oh, certes, je n’ignore pas que pour les homosexuels vivant dans une démocratie libérale le vrai danger ne vient pas de l’islam, non, non, mais du catholicisme. De cette collection de vieilles bigotes à chapelet et de jeunes fanatiques à la nuque rase qui osent encore s’offusquer de ce que deux hommes ou deux femmes (ou deux entre-les-deux, je ne voudrais discriminer personne) s’embrassent goulument dans la rue et désirent se marier comme tout le monde. En plein 21ème siècle ! Peut-on croire à un tel obscurantisme ? Rassurez-vous : je sais bien dans quelle tanière se terre la bête immonde et ce n’est pas moi qui irais faire le jeu de l’extrême droite, ah ! ça non !
Mais enfin, même s’il est bien entendu que l’islam est essentiellement paix, amour et tolérance, le coran, il faut bien le reconnaitre, ne montre guère d’amour et de tolérance pour l’homosexualité, et la sharia prescrit la mort pour ceux qui se livreront à cette pratique. Par exemple, les Arabiens saoudiens (c’est comme ça qu’on dit ?), qui en connaissent un petit bout en matière de sharia, tuent par lapidation tout homme marié convaincu d’avoir eu des relations homosexuelles. Je sais bien qu’il ne faut pas faire d’amalgames ni stigmatiser personne, mais quand même, la lapidation...
Il semblerait d’ailleurs que - sans faire d’amalgames, hein ? - les musulmans en général, et pas seulement ceux de la variété saoudienne, aient peu de sympathie pour les ressortissants de la nation arc-en-ciel. C’est du moins ce qui se murmure ici et là, au point que certaines associations bien connues pour organiser des kiss-in sur le parvis des églises envisageraient d’en faire autant devant des mosquées - même si cela est resté à l’état de projet pour l’instant, pour une raison qui m’échappe. Et après tout, que des musulmans aient peu de considération pour l’homosexualité cela pourrait se comprendre, puisqu’un musulman - c’est sa définition - est censé suivre les prescriptions du coran, qui a peu de considération pour l’homosexualité. Tout cela est logique.
Mais pourquoi suis-je en train de vous raconter tout ça ? Eh bien, parce je suis embarrassé par ce qui me parait être une contradiction : d’un côté l’islam est, disons, faiblement homophile ; et de l’autre il semble bien que l’homosexualité soit fort pratiquée en terre d’islam - ou plus exactement, qu’une certaine forme d’homosexualité ait trouvé une terre d’élection dans nombre de pays musulmans. Je veux parler de la pédérastie. Pas d’offense, hein ? J’emploie ce terme exactement dans le même sens qu’André Gide, André Gide qui ne faisait mystère ni de ses penchants ni des pays dans lesquels il trouvait le plus de facilité à les assouvir ; au sud de la méditerranée donc. Je me suis aussi laissé dire que cela n’avait guère changé depuis et que certains de nos hommes politiques (socialistes) fort connus...mais, chut ! je ne voudrais porter de tort à personne. Vous savez ce que sont les préjugés.
Revenons à ma contradiction. Comment la résoudre ? Je cherche, je feuillète les grands auteurs qui ne m’ont jamais fait défaut, je sollicite ma mémoire, et celle-ci me rappelle un certain passage de Tocqueville. Lors de son premier voyage en Algérie, Tocqueville s’entretient avec un capitaine français, présent dans le pays depuis un certain temps :

Demande : Quel est l’état des femmes ?
Réponse : assez doux, quand elles sont jolies. Les laides travaillent presque comme des bêtes de somme.
Demande : la polygamie existe-t-elle en fait sur une grande échelle ?
Réponse : Oui. Beaucoup d’hommes ont les quatre femmes permises. Il en résulte naturellement que beaucoup d’hommes n’ont pas de femmes. Aussi le vice contre nature est-il très fréquent.

On notera que, la beauté se fanant avec l’âge, ce que dit l’interlocuteur de Tocqueville signifie que toutes les femmes deviennent peu ou prou des bêtes de somme à un moment ou l’autre de leur existence. Mais cela ne fait rien à mon sujet, je le laisse donc de côté. Revenons une fois  encore: la fréquence du « vice contre nature » s’expliquerait par la polygamie. Cela se comprend : puisque dans l’ordre de la nature il nait à peu près autant de filles que de garçons, si certains hommes ont plusieurs femmes, d’autres n’en auront pas et, les hommes étant ce qu’il sont, faute de grives... Logique.
Mais ce passage de Tocqueville me fait me souvenir d’un reportage que j’avais lu dans une revue américaine, il y a quelques années de cela. Je la cherche, je la retrouve. Voilà le passage en question. L’auteur raconte son séjour en Afghanistan parmi quelques unités de l’armée américaine. Il se rappelle ce que les soldats disaient, le soir, au bivouac :

« Ils parlaient à propos de l’islam, et particulièrement à propos de la séquestration des femmes. Ils disaient que cela contraignait les autochtones à des expédients dignes d’une prison. En patrouille de nuit, disaient-ils, il leur arrivait de tomber sur des Afghans en train de s’accoupler avec des animaux. Et ils plaisantaient sur « les amours homo du jeudi », lorsqu’ils repéraient des hommes avec des garçons afghans, commettant un péché furtif avant le Sabbath rédempteur. »

Diable ! Non seulement des jeunes garçons, mais aussi des animaux. Cela se confirme, et pas en bien. Bon, il vrai que ce sont des Afghans. Ils vivent dans des conditions très dures, vous comprenez : la guerre depuis trente ans, la pauvreté, le manque d’éducation... comment dites vous ? L’islam, aussi ? Oui, bon, certes, ils sont très, très musulmans et il enferment leurs femmes à triple tour, mais des animaux, quand même... comment ? On m’informe que les Pakistanais seraient très friands de vidéo zoophiles ? Bon, arrêtons nous là. Nous risquerions l’amalgame à aller plus loin, ce qu’à Dieu ne plaise !
De toutes façons, ne sommes-nous pas au bout de nos peines ? La polygamie et l’enfermement des femmes, permises par le coran, expliqueraient la fréquence de la pédérastie, condamnée par le coran. Parlez-moi d’un effet pervers ! Mais un souvenir en appelant un autre, j’ouvre L’esprit des lois, et je tombe sur la remarque suivante :

La pluralité des femmes, qui le dirait ! mène à cet amour que la nature désavoue : c’est qu’une dissolution en entraine toujours une autre. A la révolution qui arriva à Constantinople, lorsqu’on déposa le sultan Achmet, les relations disaient que le peuple ayant pillé la maison du chiaya, on n’y avait pas trouvé une seule femme. On dit qu’à Alger on est parvenu à ce point, qu’on n’en a pas dans la plupart des sérails.

Oh-oh, voilà bien autre chose. Ce ne serait plus le manque de femmes mais le trop-plein de femmes qui expliquerait « cet amour que la nature désavoue » (que j’aime le style si élégant et délicieusement suranné de Montesquieu !). Je m’y perds un peu. Pourquoi un homme hétérosexuel se tournerait-il vers les garçons lorsqu’il peut avoir dans son lit des femmes toujours nouvelles, et donc toujours jeunes ? Je n’avais pas remarqué que Casanova, ou quelque autre fameux séducteur, se soit dégoûté de la compagnie des femmes à force des les fréquenter.
Voyons, Montesquieu n’est pas un idiot, nous pouvons lui faire crédit. Dans ce passage il parle d’un type particulier de polygamie, la polygamie qui se pratique en terre d’islam. Y aurait-il autre chose dans l’islam, autre chose que la seule polygamie, qui pourrait expliquer... ? J’y suis : la misogynie ! Montesquieu, ailleurs dans L’esprit des lois, suggère que la pédérastie semi-officielle dans certaines cités grecques s’expliquait par le mépris des femmes et par la survalorisation de la virilité. Lorsque les femmes sont considérées comme des êtres inférieurs et déficients, il devient déshonorant pour un homme qui se respecte de tomber amoureux de ce genre de créatures. Dès lors, on peut comprendre que certains préfèrent se tourner vers de jeunes garçons pour épancher leurs sentiments et leurs humeurs : ce ne sont pas des êtres impurs et défectueux, eux, et en matière de beauté imberbe, avec un peu d’imagination...
Mais il n’est pas nécessaire de vous rappeler ce que le coran et les hadiths disent des femmes, n’est-ce pas ? Pas besoin d’une longue explication. Des êtres que l’on peut - que l’on doit - enfermer et battre comme des animaux ne peuvent pas être fort estimables.
Cela m’ouvre d’ailleurs des perspectives. Ne pourrait-on pas expliquer d’autres phénomènes très musulmans par ce mélange corrosif de polygamie et de misogynie ? Par exemple, la jalousie, si terrible en terre d’islam - les crimes « d’honneur » - découle à l’évidence de la polygamie : un débiteur insolvable cherche à se mettre à couvert des poursuites de ses créanciers, comme le dit joliment Montesquieu. Mais ne découlerait-elle pas aussi du mépris des femmes ? Il est vraiment par trop déshonorant d’être trompé par des créatures si inférieures, des créatures à qui l’on donne pourtant toutes les raisons possibles pour vous tromper : « Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule pour m’imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices ? que, pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d’affliger tous mes désirs ? » (Lettres Persanes)
Alors on enferme, on cache, on surveille, on se ronge les sangs, on crie, on tempête, on frappe, et parfois on tue.
Telle est la punition immanente de la misogynie : passer sa vie dans l’obsession de ce qu’on méprise. Ca ne doit pas être marrant d’être musulman.
Et le pire, c’est que ceux qui auront été les meilleurs musulmans de leur vivant, par exemple en se faisant exploser au milieu des infidèles en faisant régulièrement l’aumône et tout ça, ceux là se retrouveront entourés de femmes au paradis. Soixante douze chacun, et pour l’éternité. Ah, laissez-moi sortir !!

mercredi 12 septembre 2012

Le gauche contre le peuple (2/2)



Le jugement de Laurent Bouvet est donc sans appel, la gauche, et particulièrement le Parti Socialiste, a fini par « gouverner contre le peuple », et c’est évidemment ce qui explique que l’électorat populaire l’ait largement déserté.
Une fois ce diagnostic posé, que convient-il de faire ? Un esprit malicieux pourrait suggérer à l’auteur et à ceux qui partagent son constat de trouver refuge à droite de l’échiquier politique, mais ce n’est évidemment pas le genre de solution que l’auteur du Sens du peuple a à l’esprit. La question est : comment trouver un remède « de gauche » aux maux de la gauche ?
Or c’est là que le bât blesse, car si le constat et le diagnostic sont détaillés et argumentés, les remèdes suggérés sont eux beaucoup plus flous et, pour tout, dire laissent franchement à désirer.
Laurent Bouvet recommande certes d’éviter une « double impasse » dont les noms sont Terra Nova et Jean-Luc Mélenchon. D’un côté la coalition « arc-en-ciel » des diplômés et des « minorités » censée remplacer un peuple devenu « moisi », de l’autre un populisme de gauche qui dénonce violemment les élites et le libre-échange mais qui se veut internationaliste et affirme haut et fort que « l’immigration n’est pas un problème ». Le premier revient à faire perdre son âme à la gauche, et n’est pas sûr de lui faire gagner les élections, le deuxième est certain de lui faire perdre les élections et ne ramènera pas à elle les couches populaires, qui veulent que l’on prenne en compte leur « insécurité culturelle » et pas seulement leur « insécurité économique ».
En dehors de cela, Laurent Bouvet reste bien vague. Il emploie, pour dessiner ce que pourrait être une gauche redevenue populaire, des formules qui, sans doute, sonnent agréablement aux oreilles d’un social-démocrate, telles que « émancipation collective », « abandon du fétichisme de la croissance pour elle-même » ou « réorientation des fins sociales vers l’altruisme humain et écologique », mais qui manquent cruellement de contenu précis. Affirmer que la gauche « gagnerait à s’éloigner pour de bon du chant des sirènes autoproclamées du progressisme qui veulent lui faire épouser définitivement la dérive libérale et multiculturaliste des dernières décennies et le soi-disant « nouveau » peuple qui va avec » est une chose, mais que devrait-elle faire exactement pour s’en éloigner ?
Laurent Bouvet remarque, avec raison, que l’on peut distinguer nettement chez les catégories populaires un refus du « libéralisme culturel », qui se marque, par exemple, dans le fait que ces catégories sont moins tolérantes que les autres vis-à-vis de l’homosexualité ou qu’elles sont plutôt favorables à la peine de mort. Pour autant il ne suggère en aucune manière que la gauche devrait proposer de rétablir la peine capitale et il est lui-même favorable au mariage homosexuel.
De la même manière, les catégories populaires sont celles qui disent le plus fortement qu’il y a trop d’immigrés en France et qui se montrent le plus hostiles à la construction européenne. Mais sur ces deux thèmes, qu’il a pourtant lui-même identifiés comme centraux dans le divorce entre la gauche et le peuple, l’auteur du Sens du peuple observe un silence remarquable. Pas la plus petite suggestion sur ce à quoi pourrait ressembler une politique européenne à la fois « de gauche » et « populaire » ou une politique d’immigration ayant les mêmes caractéristiques. En fait, sur la question de l’immigration notamment, son embarras est palpable. Il prend d’une part fait et cause pour le petit peuple qui se plaint des conséquences de l’immigration et contre les élites qui le rabrouent et l’accusent à mots à peine couverts de xénophobie, mais d’autre part il ne parle des « difficultés » liées à l’expansion de l’islam en France qu’avec des guillemets, comme pour mettre en doute leur réalité.
Allant plus loin, il rejoint même la ligne la plus officielle - pour ne pas dire la plus éculée - de la gauche, qui voit « les difficultés d’intégration des immigrants récents » comme la conséquence du fait que « personne n’a voulu [les] accueillir dans des conditions décentes » ; ce qui ne pourra pas manquer de laisser rêveur, non seulement au vue des sommes énormes qui ont été englouties et qui continuent à l’être en « politique de la ville » et autres « luttes contre les discriminations », mais aussi au vue des leçons de l’expérience et de la raison, qui montrent sans équivoque que les immigrants se fondent d’autant plus vite dans leur société d’accueil que les pouvoirs publics se soucient moins de les « accueillir » et d’adoucir le choc du dépaysement.
On peine en tout cas à voir comment, avec un tel point de départ, la gauche populaire pourra se distinguer des positions actuelles du Parti Socialiste sur la question de l’immigration.

Ces embarras et ces ambiguïtés font signe, semble-t-il, vers une difficulté plus décisive.
Laurent Bouvet parle à de très nombreuses reprises de la « transformation libérale » de la gauche, de sa conversion au « libéral-multiculturalisme », de la diffusion des « valeurs libérales », etc. qui seraient à l’origine de l’oubli du peuple par ceux qui sont censés le défendre.
Le mot « libéralisme » a été, en France, tellement galvaudé et accommodé à tellement de sauces qu’il est possible que nombre de ses lecteurs ne trouvent rien à redire à ce diagnostic. Tout les acteurs de la vie politique, tant à droite qu’à gauche, ne s’accordent-ils pas pour voir dans le « libéralisme » la cause principale, sinon unique, de tous nos maux ? Le « libéralisme » a le dos très large, alors un peu plus, un peu moins...
Cependant, Le sens du peuple n’est pas un simple tract de la CGT ou une brochure électorale du Parti Socialiste. Il s’agit d’un ouvrage universitaire qui a quelques prétentions à la rigueur intellectuelle, par conséquent il ne parait pas tout à fait incongru de se demander si son diagnostic est bien exact et si c’est vraiment la conversion au libéralisme qui est à l’origine des maux de la gauche.
Laurent Bouvet n’est pas très explicite sur ce qu’il entend par « libéralisme », mais il semblerait qu’il vise deux choses : d’une part le recul du rôle de la puissance publique - Laurent Bouvet parle à ce propos du « démembrement généralisé » de l’Etat dans les années 1980-2000 - et d’autre part le relativisme, le « tout se vaut » qu’il regroupe sous le terme de « libéralisme culturel ». Un relativisme qui conduit à la fois à réclamer la plus grande liberté individuelle possible - car au nom de quoi se contraindrait-on ? - et à la multiplication des avantages particuliers accordés à tel ou tel groupe - car au nom de quoi repousserait-on ces revendications, surtout lorsqu’elles proviennent de minorités « opprimées » ?
Mais, sur ces deux points, il semblerait que les libéraux - ou du moins ceux qui ont une conception un peu rigoureuse du libéralisme - soient fondés à protester que l’on veut leur faire prendre des vessies pour des lanternes.

Tout d’abord, de quel « démembrement de l’Etat » parle-t-on exactement ? Sans entrer dans un long et fastidieux débat sur cette question, on pourra simplement rappeler quelques chiffres incontestables. En 1980 (début du « démembrement » donc) les dépenses publiques représentaient à peu près 45% du PIB de la France (pour mémoire, ce chiffre était de 35% en 1960), en 2010 elles ont atteint le niveau record de 56,6% du PIB, ce qui classait la France première parmi les 34 pays de l’OCDE. A s’en tenir à ce seul chiffre, la France serait donc d’ors et déjà l’un des pays les plus collectivisé du globe.
Ce ratio sous-estime d’ailleurs fortement le poids du « public », parce que la dépense n’est que l’une des formes de l’intervention politique. S’y ajoutent toutes les normes, obligations, interdictions qui surveillent, contrôlent, encadrent, réglementent, dirigent la partie « privée » de l’économie, et qui sont omniprésentes. Au delà des domaines régaliens classiques, la plupart des secteurs, de l’éducation à l’agriculture, en passant par la culture, les transports, le logement, l’énergie, le crédit, la recherche, sont, de fait, assez largement étatisés en France.
Serait-ce alors la fonction publique qui aurait été « démembrée » ? Il est difficile de la croire : de 1980 à 2008, les effectifs de l’État ont augmenté de 400 000 agents, soit 14 %. Or, pendant cette période, plusieurs vagues de décentralisation ont transféré des fonctions de l’État aux collectivités locales. En outre, cette période a été marquée par l’informatisation de nombreuses fonctions administratives. Ces deux éléments auraient logiquement dû conduire à une réduction substantielle des effectifs des services administratifs concernés. Cela n’a pas été le cas : au contraire les effectifs se sont accrus ; et cette hausse n’est même pas due au passage aux 35 heures dans la fonction publique puisque 85% de l’augmentation des effectifs constatée depuis 1980 a eu lieu avant le passage aux 35 heures. Ce qui est vrai pour l’Etat l’est aussi pour les collectivités territoriales et les hôpitaux : augmentation des effectifs de 54% dans la FPH et de 71% dans la FPT sur la même période.
Serait-ce alors la protection sociale qui aurait été réduite à la portion congrue ? Mais, depuis 1980, plusieurs prestations sociales nouvelles ont été créées, comme le RMI (devenu RSA), la CMU ou l’APA, dont les bénéficiaires se comptent aujourd’hui par millions et les dépenses par milliards. Démembrement ?
Laurent Bouvet affirme également que « l’argument fiscaliste des néo-libéraux a eu (...) un impact électoral considérable à partir de la fin des années 1970 dans toutes les grandes démocraties en convertissant largement les citoyens à l’idée qu’ils paient trop d’impôts au regard de la qualité des services publics, par exemple. » On ne se prononcera pas pour ce qui est des autres démocraties mais, en ce qui concerne la France, le moins que l’on puisse dire est que cette affirmation semble quelque peu exagérée, puisque le taux de prélèvements obligatoire était de presque 40% en 1980 et qu’il atteignait 43,7% en 2011. Peut-être les Français ont-ils été convertis à l’idée qu’ils paient trop d’impôts, mais il faut alors ajouter qu’ils n’ont pas réussi à le faire comprendre à leurs représentants. Drame de l’incommunicabilité...
Si réellement l’Etat a été « démembré » depuis 1980, alors il nous faut reconnaitre que la puissance publique française aurait découvert le secret d’en faire toujours moins en employant toujours plus de monde et en dépensant toujours plus d’argent. Une sorte de pierre philosophale à l’envers qui serait, certes, une éclatante manifestation du génie français.
Il est vrai que, depuis 1980, l’Etat a très largement renoncé à diriger lui-même des entreprises et que celles qu’il possédait ont été privatisées en tout ou en partie. Peut-être est-ce à cela que pense l’auteur du Sens du peuple, et peut-être regrette-t-il le temps des Charbonnages de France et de la Régie Nationale des Usines Renault. Si tel est le cas, il est douteux qu’il trouve beaucoup de monde pour le suivre, même chez ceux qui voudraient une gauche plus populaire. Mais, quoi qu’il en soit, il semble pour le moins excessif d’affirmer que, parce que l’Etat n’est plus entrepreneur et que quelques grands monopoles publics ont été - théoriquement - ouverts à la concurrence, la gauche se serait convertie au « libéralisme » et la France avec elle.
Dans « l’indice de la liberté économique » publié annuellement par l’Heritage Foundation et le Wall Street Journal, la France était classée 67ème en 2012 (derrière, par exemple, le Rwanda ou le Kazakhstan), ce qui la rangeait dans la catégorie des pays « modérément libres ». Non, décidément, il ne semble pas que la gauche française ne se soit convertie au libéralisme en matière économique (pas plus que la droite d’ailleurs).

Venons-en alors au « libéralisme culturel » qui aurait saisi la gauche et qui conduirait à « l’extension infinie des droits », au rejet « de l’autorité et de toute norme commune autre que celle de l’identité ou de l’intérêt particulier ». Ici il nous faut introduire un peu de philosophie politique. 

Dans son acception originelle, le libéralisme est une doctrine philosophique qui aboutit à un certain type de régime politique : un gouvernement aux pouvoirs soigneusement limités dont le but principal (mais pas unique) est de protéger les droits naturels des individus. Le nom actuel de ce type de régime est la démocratie libérale. Cette doctrine philosophique - qui est associée à quelques-uns des plus grands noms de la philosophie occidentale, comme Locke ou Montesquieu - a bien entendu ses difficultés, peut-être ses limites. Ce type de régime a bien évidemment ses défauts, qui peuvent être plus ou moins prononcés. Mais une chose est incontestable : dans son acception originelle le libéralisme repose sur l’idée que l’homme a une certaine nature. Ce pourquoi précisément il a des droits naturels, ces droits qu’énonce par exemple la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.
Le libéralisme, ce libéralisme là, est donc à l’opposé du relativisme et de l’extension infinie des droits. L’homme a une certaine nature, c’est à dire certaines caractéristiques, certaines passions et certains besoins, qui ne peuvent pas être choisis ou rejetés mais qui sont simplement donnés à toutes les générations. Sur cette base il est possible, et il est même nécessaire, de distinguer ce qui est bon pour l’être humain de ce qui est mauvais pour lui. Non seulement tous les arrangements politiques, mais aussi tous les modes de vie ne se valent pas. Bonheur et malheur ont des contenus objectifs - ce qui n’implique évidemment pas que tout le monde devrait vivre de la même manière. Il est aussi possible, il est même nécessaire, de distinguer dans les différentes revendications politiques ce qui est réellement un droit et ce qui ne l’est pas. Les seuls vrais droits - ceux que le gouvernement a le devoir de respecter et de faire respecter - sont les droits naturels, qui sont très peu nombreux, et les droits politiques et civils qui sont indispensables pour protéger ces droits naturels, qui eux sont un peu plus nombreux. En dehors de ce domaine bien délimité, les pouvoirs publics, non seulement n’ont aucune obligation de reconnaitre d’autres « droits », mais ont au contraire l’obligation de ne pas céder à ceux qui les revendiquent, car ces pseudos « droits » ne peuvent, la plupart du temps, être acquis qu’aux dépends des droits naturels de certains.
Pour s’en tenir à un exemple très simple, reconnaitre un « droit opposable à un logement décent » a pour conséquences que les pouvoirs publics devront fournir un tel logement ceux qui en sont dépourvus ce qui, d’une manière ou d’une autre, ne pourra se faire qu’en rognant le droit (naturel) de propriété d’un grand nombre d’autres personnes.

En bref, rien dans le libéralisme originel ne conduit à « l’extension infinie des droits » et encore moins à l’octroi de « droits collectifs » ou « identitaires ». Locke ou Montesquieu - pour nous en tenir à ces deux géants - étaient favorables à la peine de mort et seraient certainement tombés des nues si quelqu’un leur avait dit que les homosexuels devraient avoir le « droit » de se marier. Montesquieu appelait l’homosexualité « le crime contre-nature ». Nous sommes là très loin du « libéralisme culturel » invoqué par Laurent Bouvet.
Ce qui, à l’intérieur de la démocratie libérale, conduit à ce « libéralisme culturel », c’est au contraire la corruption et l’oubli du libéralisme originel, lorsque la notion de nature humaine et les droits naturels qui en découlent sont peu à peu remplacés par l’idée que l’homme est un être historique, dépourvu de nature, ce qui conduit finalement à l’abandon de tout critère rationnel permettant de distinguer le bien du mal. Le comment et le pourquoi de cette évolution intellectuelle ne sauraient être retracés ici. Ce qui importe est qu’il semble nécessaire de renverser le constat dressé par Laurent Bouvet : c’est lorsque la gauche française a abandonné ce qui restait en elle de libéral, au sens vrai du terme, qu’elle s’est définitivement convertie au relativisme et qu’ont commencé à proliférer les politiques qui déplaisent -souvent à juste titre - à notre auteur.
Quel homme politique de gauche parle aujourd’hui sérieusement de droits naturels ou de nature humaine ?
En démocratie libérale, la conséquence pratique du relativisme est de faire sauter toutes les digues en matière de recherche de l’égalité : c’est l’égalitarisme, l’application du principe d’égalité à tous les domaines de la vie humaine. Egalité de tous les « modes de vie », de toutes les « cultures », égalité des intelligences, égalité des enfants et des adultes, égalité - au sens d’identité - des hommes et des femmes, etc. Ce qui, d’un point de vue politique, nous donne respectivement : les « droits » des « minorités sexuelles » (au nom de quoi les homosexuels ne pourraient-ils pas se marier ?) ; l’immigration de masse et l’abandon de l’idée même d’assimilation (au nom de quoi empêcher ceux qui voudraient venir chez nous de le faire ? au nom de quoi leur demander de changer ?) ; une politique éducative « progressiste » mettant l’élève, pardon, « l’apprenant », au centre (au nom de quoi devrait-on considérer que le maître est supérieur à l’élève ?) et bannissant peu à peu toute idée de sélection (au nom de quoi sélectionner ?) ; la parité et tous les dispositifs visant à lutter contre les « discriminations » dont seraient victimes les femmes (au nom de quoi une femme ne pourrait-elle pas faire tout ce que fait un homme ?), etc.
Laurent Bouvet ne parait vraiment satisfait par aucune des politiques précitées, même si certaines suscitent plus ses critiques que d’autres (un homme de gauche peut-il se déclarer contre le féminisme actuel ?), mais lui est-il vraiment possible de s’en démarquer ? La gauche populaire qu’il appelle de ses vœux auraient-elles réellement les moyens intellectuels de s’y opposer ?
On peut en douter.
Notre auteur met manifestement au cœur de toute vraie politique « de gauche » la notion d’égalité, et il est tout aussi manifeste que pour lui l’égalité a une portée très large, qui dépasse de très loin l’égalité en droits naturels proclamée par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. En fait, à le lire, la question qui se pose est plutôt : existe-t-il un seul domaine de la vie humaine qui échappe à ce principe d’égalité ? Lorsqu’il esquisse ce à quoi devrait ressembler le programme d’un candidat de gauche, il cite notamment « une politique volontariste de réduction des inégalités entre revenus, entre situations face au travail, entre zone d’habitat (...), entre possibilités offertes concernant les grands biens sociaux (éducation, environnement, santé, culture), etc. » Un instant de réflexion sur ce qu’impliquerait concrètement, en termes d’ingénierie sociale, la mise en œuvre de telles politiques « volontaristes » de « réduction des inégalités » suffit à donner le vertige, et encore convient-il de ne pas oublier que cette liste n’est nullement exhaustive. Elle est d’ailleurs si peu exhaustive qu’il semble bien que rien ne pourrait la clore. Laurent Bouvet mentionne en effet en passant, parmi les « valeurs fondamentales » de la gauche, le « droit au bonheur pour tous ».
Le droit au bonheur pour tous... 
Nous pouvons donc exiger de quelqu’un quelque part le bonheur. Puisque nous avons tous un droit au bonheur, quelqu’un quelque part a le devoir de nous donner à tous le bonheur. Ce quelqu’un sera bien sûr les pouvoirs publics, et ce qu’ils nous donneront ne sera évidemment pas le bonheur, qui n’est pas en leur possession, mais seulement les « moyens » du bonheur (ce qui sera déjà une certaine violation de notre « droit », mais passons). Mais où donc s’arrêtent les « moyens » du bonheur ? Est-il possible d’être heureux si l’on est pauvre et malade ? Est-il possible d’être heureux si l’on n’a pas d’amis ? Est-il possible d’être heureux si l’on n’a pas de « vie sexuelle », sans même parler d’une « vie sexuelle » satisfaisante ? Est-il possible d’être heureux si l’on est laid ? Est-il possible d’être heureux si l’on n’a pas d’enfants ? Est-il possible d’être heureux si l’on estime que la société dans laquelle on vit est injuste ? Comment tous ne finiraient-ils pas par avoir droit à tout dès lors qu’est reconnu un « droit au bonheur pour tous » ?
Parler sérieusement de « droit au bonheur pour tous » parait bien impliquer l’absence de toute limites naturelles à l’ingénierie sociale, à la redistribution, à l’égalisation des conditions.

Arrêtons-nous là et tachons de conclure. Laurent Bouvet se trompe lorsqu’il incrimine le « libéralisme culturel » ou « les valeurs libérales et libertaires ». Il se trompe car pour lui « libéral » signifie manifestement « pas de gauche », or ce « libéralisme culturel » est bel et bien authentiquement « de gauche », tel que lui-même défini la gauche. Il n’est rien d’autre que l’application du principe d’égalité dans des domaines de la vie humaine qui jusqu’alors y avait échappé. Or l’égalité, une égalité apparemment sans bornes, est précisément ce que notre auteur a en vue lorsqu’il parle de la « vraie » gauche. La gauche populaire qu’il essaye de faire advenir semble aussi infectée que le Parti Socialiste par les maux dont elle devrait le guérir.
Ce n’est pas une bonne nouvelle. Y compris pour ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, ne se placent pas à la gauche de l’échiquier politique. La gauche populaire, en effet, est d’un abord bien plus sympathique que l’actuel PS, sans même parler du Front de Gauche ou de EEVL ; elle a le grand mérite de porter un regard sans concessions et souvent juste sur ce que sont devenus les partis de gauche, et l’on aimerait sincèrement la voir l’emporter sur la gauche Terra Nova. Mais, à lire Le sens du peuple, on peine à voir ce qu’elle pourrait concrètement offrir si elle venait à l’emporter, à part peut-être une combinaison inédite et bien peu attractive de dirigisme économique type programme commun et de relativisme moralisateur, soit un mélange des travers de la gauche d’hier et de celle d’aujourd’hui.
Décidément, la refondation de la gauche semble mal partie.

mercredi 5 septembre 2012

La gauche contre le peuple (1/2)



 Depuis l’élection de François Hollande à la présidence de la République, tous les commentateurs politiques, ou presque, ont les regards tournés vers les partis de droite. Comment la droite française va-t-elle se recomposer après cette défaite ? Car recomposition il y aura, nul n’en doute. Plus spécifiquement : comment l’UMP va-t-elle se positionner à l’avenir face au Front National ? Droitisera, droitisera pas ? Accords, pas accords ? Ni-ni ? Oui-oui ? Autre chose encore ?
Bien que cette sollicitude pour l’avenir de la droite soit largement intéressée, de la part de commentateurs pour la plupart solidement de gauche et qui espèrent bien pouvoir jouer longtemps encore au jeu du « front républicain », les questions posées sont justifiées. Il est normal que le camp vaincu fasse son examen de conscience, et qu’il le fasse sans complaisance s’il ne veut pas rester durablement dans l’opposition.
Toutefois, ceux qui sont assez clairvoyants ou expérimentés pour éviter de confondre victoire électorale et victoire idéologique savent que le grand parti de la gauche n’est pas en meilleur état que le grand parti de la droite. Si l’UMP se demande légitimement ce qu’elle doit être, quelles idées elle doit défendre, le Parti Socialiste devrait en faire autant s’il avait un peu de lucidité.
Portés par le rejet du président sortant et une situation économique catastrophique, les socialistes ont réussi à faire élire leur candidat au sommet de l’Etat, sans que celui-ci n’ait à formuler davantage que « 60 propositions » dont le caractère insignifiant aurait pu faire passer presque n’importe quel discours de Nicolas Sarkozy pour le sermon sur la montagne. Mais désormais le Parti Socialiste va devoir gouverner, faire des choix, prendre des décisions qui engageront peut-être pour longtemps, peut-être définitivement, l’avenir du pays. Le Parti Socialiste est à la barre, mais où donc sont sa boussole et son compas ? Où la carte qui lui indiquerait la route à suivre ? Nulle part. Les socialistes les plus perspicaces le savent déjà, les autres ne tarderont pas à le découvrir.
La droite et la gauche dites de gouvernement sont en réalité aussi perdues l’une que l’autre, la seule différence est que la première ne peut plus faire semblant de l’ignorer, alors que la seconde pourrait céder à la tentation de balayer les questions sous le tapis de la victoire électorale.
Parmi ces questions, la plus cruciale est sans doute le rapport de la gauche aux classes populaires. Depuis son apparition - pour simplifier, disons à partir de 1789 - la gauche française s’est défini elle-même comme le parti du peuple, au sens sociologique du terme : la force politique dont la vocation est de défendre les petites gens, les sans-grades, les oubliés ; la force politique vouée à « l’émancipation » des travailleurs, à la « transformation de la société » au profit de ceux qui sont censés en avoir été jusque là les victimes. Mais il n’est plus possible aujourd’hui d’ignorer que la gauche ne séduit plus les catégories populaires, pire, que ces catégories se tournent de plus en plus vers ce qui, pour les partis de gauche, est à peu près l’équivalent politique de Lucifer, Belzébuth et Astaroth réunis, à savoir le Front National.
Or il est évident que, à terme, la gauche ne peut pas plus survivre à une telle désaffection que ne le pourrait l’Eglise Catholique à la révélation que Jésus était un imposteur.
Par conséquent, les partis de gauche, et en premier lieu le Parti Socialiste, devront impérativement résoudre dans les quelques années qui viennent la question de leur rapport au peuple.
Deux options se présentent : tenter de reconquérir le peuple français, ou bien trouver un peuple de rechange. La seconde voie est symbolisée par le think-tank Terra Nova et son rapport désormais célèbre : « Gauche, quelle majorité électorale pour 2012 ? ». Cette option est la plus connue, notamment de la droite, car elle est la plus provocante. Elle est donc celle qui a suscité le plus de critiques. Mais il importe de noter que, au sein même de la gauche, cette option est loin de faire l’unanimité. La résistance à « l’esprit Terra Nova » s’est organisée, notamment autour d’un collectif intitulé La gauche populaire, qui réunit des chercheurs et des militants et dont le but avoué est de réconcilier le Parti Socialiste avec les catégories populaires. Le retour au peuple est son mot d’ordre. Le membre le plus connu de cette « conjuration » - le terme est employé par les intéressés eux-mêmes - est probablement Laurent Bouvet, professeur de Sciences Politiques qui fut aussi membre du parti socialiste de 1988 à 2007, rédacteur en chef de La Revue Socialiste pendant près de dix ans, secrétaire général de La République des Idées, bref à la fois un universitaire ayant pignon sur rue et un « homme de gauche » au pédigrée impeccable.

 
Laurent Bouvet a publié au début de l’année 2012 un livre intitulé : Le sens du peuple - la gauche, la démocratie, le populisme. Le but immédiat de cet ouvrage était manifestement d’influencer la campagne menée par le candidat socialiste, un objectif qui, pour le dire de manière prudente, ne semble avoir été que très partiellement atteint. Mais les campagnes électorales passent, les livres restent, et Le sens du peuple pourrait bien devenir l’ouvrage de référence pour La gauche populaire, et plus largement pour tous ceux qui, à gauche, ne se satisfont pas de l’option Terra Nova.

Le sens du peuple se présente comme une « analyse politologique » de la notion de peuple dans ses diverses acceptions, une analyse qui mêle l’histoire, la sociologie, et un peu de philosophie politique, pour un résultat assez représentatif de ce qu’est devenu la science politique aujourd’hui. On y trouvera donc, par exemple, des développements sur le « pouvoir du peuple », de l’Antiquité au début du 20ème siècle, ou sur « le populisme ». Mais, comme le reconnait l’auteur lui-même, le cœur de son sujet est constitué par le rapport entretenu par la gauche - et plus spécifiquement par le Parti Socialiste - avec le peuple depuis 1981. C’est donc sur ce « cœur » que nous allons nous concentrer, en laissent de côté les autres considérations qui, pour intéressantes qu’elles puissent être, paraissent surtout destinées à donner une caution « scientifique » aux analyses politiques qui intéressent vraiment Laurent Bouvet.
En reconstruisant légèrement ce qu’écrit l’auteur du Sens du peuple, on pourrait dire que celui-ci fait un constat, pose un diagnostic, et suggère des remèdes.
Le constat est simple mais mérite d’être quelque peu détaillé : le Parti Socialiste n’est plus, depuis assez longtemps déjà, un parti populaire, ni dans son électorat, ni dans sa composition, ni dans ses idées, mais ce dernier point appartient plutôt à la catégorie du diagnostic.
Electoralement d’abord, jusqu’aux années 1980, le vote ouvrier a été favorable à la gauche. En 1981 le PS dépasse même le PC dans cet électorat (30% contre 28% au premier tour de la présidentielle) et devient ainsi « le premier parti ouvrier de France ». Mais cette apogée est aussi le début du déclin. Dans les années 1980 la composition sociologique de l’électorat PS va se modifier sensiblement, avec une déperdition dans les catégories ouvriers et employés, et une progression dans la catégorie des professions intermédiaires et des cadres supérieurs et professions libérales (catégorie qui inclut notamment les enseignants du secondaire...). Aux législatives de 1993, le PS n’obtient déjà plus que 18% du vote des ouvriers. Mais pour Laurent Bouvet, cet « embourgeoisement » de l’électorat PS (le terme n’est pas le sien) est avant tout symbolisé par trois dates 2002, 2005, 2007.
Le 21 avril 2002, le candidat du PS n’obtient que 12% du vote ouvrier et 13% du vote des employés au premier tour de la présidentielle, et se voit par conséquence privé de la possibilité d’accéder au second tour. En 2005, le Parti Socialiste se prononce officiellement, par la voix d’un premier secrétaire nommé François Hollande, pour le « oui » au Traité Constitutionnel Européen. Mais le traité est rejeté par les Français et, qui pis est, le « non » l’emporte très largement dans les catégories populaires. En fait, le pourcentage de vote « oui » est proportionnel au revenu net mensuel du foyer fiscal ainsi qu’au niveau d’étude des votants, et seule la CSP « cadres supérieurs et professions libérales » a majoritairement voté « oui ». En 2007 enfin, pour la première fois sous la 5ème République (si l’on exclut les cas particuliers de 1969 et 2002 où la gauche était absente au second tour), le candidat de la droite au second tour gagne la majorité du vote populaire (52% des ouvriers et 55% des employés). 
Entre 2002 et 2007 ainsi qu’entre 2007 et 2012, le PS et ses alliés ont pu se rassurer en remportant les élections intermédiaires, mais uniquement grâce à une abstention croissante qui touche avant tout les catégories populaires et épargne les CSP+. L’élection présidentielle de 2012 ne change pas cette donne, puisque le candidat Hollande n’a attiré que 21% du vote ouvrier au premier tour, contre 35% ( !) pour le Front National, et que sa victoire au second tour s’est accompagnée d’une abstention inédite. Une abstention qui battra encore des records lors du second tour des élections législatives qui donneront la majorité au PS. Depuis plus d’une dizaine d’années maintenant, il se confirme que la gauche est forte là où le peuple (au sens sociologique) est faible et qu’elle gagne les élections lorsque celui-ci s’abstient.
Cet éloignement de la gauche et des catégories populaires se reflète aussi dans la composition des partis. Le PS comportait 10% d’adhérents appartenant à la catégorie « ouvriers » en 1985, et 3% en 2011. A l’inverse, les adhérents appartenant à la catégorie cadres supérieurs sont passés de 19% en 1985 à 38%. Le niveau de diplôme est encore plus discriminant puisqu’aujourd’hui seuls 38% des adhérents au PS ont un diplôme inférieur ou égal au bac, alors que cette proportion était de 53% en 1983. Par ailleurs, on note dans tous les partis de gauche une forte appartenance des adhérents au secteur public : 59% des adhérents socialistes et 70% ( !) des adhérents au PC ou à EELV. En somme, le Parti Socialiste est devenu le parti des fonctionnaires et des diplômés de l’enseignement supérieur.
A son corps défendant sans doute, l’actuel premier ministre, ancien professeur d’Allemand marié à une professeure, apparait ainsi comme le parfait symbole de ce qu’est aujourd’hui le PS, en termes électoraux et militants.

Comment ce divorce entre le PS et le peuple s’est-il opéré ?
Sur le diagnostic Laurent Bouvet est déjà moins clair que sur le constat, mais il semble possible de dire les choses suivantes. Selon lui l’oubli du peuple par la gauche résulte de l’abandon par celle-ci de ses idéaux originels « d’égalité sociale » et « d’émancipation collective » au profit de ce qu’il appelle une doctrine « libérale-multiculturaliste ». Autrement dit, et pour le formuler de manière plus explicite que Laurent Bouvet, les socialistes auraient renoncé à réguler administrativement l’économie et la répartition des revenus et auraient en revanche adopté la libération sexuelle (jouissez sans entraves), la culture de l’excuse (les délinquants sont des victimes de la société) et une politique de promotion agressive des « minorités » (parité, PACS, célébration des bienfaits de l’immigration afro-maghrébine, lutte contre les « discriminations », etc.). Or les classes populaires, en dépit de tous les efforts de propagande visant à les ouvrir aux bienfaits de la « diversité » et du « transgenre », restent globalement attachées à leur terre natale et à leur patrie, à une conception plutôt traditionnelle des rapports entre les sexes, à l’idée que les criminels doivent être châtiés à la hauteur de leurs crimes, à l’idée que la préférence nationale est quelque chose de normal, etc. Et à l’inverse elles resteraient demandeuses d’un Etat interventionniste en matière économique.
Le PS, en modifiant sa doctrine, se serait donc peu à peu éloigné du peuple, avant de se retourner contre lui.
Ce mouvement se serait produit en trois temps. En premier lieu une infusion lente des « valeurs libérales et libertaires » (les termes sont de Laurent Bouvet) au sein du parti après mai 1968, de sorte que « les socialistes étaient déjà devenus, dans les années 1970, des libéraux dans leur ethos culturel et social, alors qu’ils étaient encore très largement des antilibéraux en économie. » Ce premier mouvement se fait pour ainsi dire de manière inconsciente, presque à l’insu des responsables du parti. Puis, second temps, vient l’accession à la présidence de la République, la mise en œuvre du programme économique du PS, très vite suivie du tournant de la rigueur, qui revient en pratique à un abandon en rase campagne de toute la doctrine économique du PS. Enfin, troisième temps, le PS doit se trouver sans tarder « un projet de société (de gauche) de substitution » pour compenser et camoufler le fait que « la politique économique s’éloignait rapidement du canon en la matière ». Il se tourne alors vers la liberté des mœurs et le multiculturalisme, qui deviennent ses principaux chevaux de bataille, aidé en cela par certains événements, comme le surgissement de la « crise des banlieues » (à savoir les émeutes ethniques de la banlieue lyonnaise au début des années 1980).


Cette crise des banlieues, pour employer l’euphémisme officiel, met en effet en scène « un « nouveau mouvement social » inédit mais dont les revendications et l’expression correspondaient à la grammaire politique des nouveaux mouvements sociaux installée dans les années 1970 : primat de la jeunesse, souci des immigrés, luttes contre la domination, lien dans les sciences sociales avec le passé colonial de la France... ». Autrement dit il offre une cause nouvelle et certifiée « de gauche » à un PS déboussolé par l’échec de son programme économique, et d’autre part « ces émeutes ont été très vite comprises par le PS comme lui offrant la possibilité d’un débouché sociologique (et à terme électoral), au moment où il commence à perdre le soutien de pans entiers des catégories populaires et moyennes qui l’avaient accompagné dans sa conquête du pouvoir. ». Au moment ou les catégories populaires françaises commencent à l’abandonner, le PS entrevoit providentiellement le moyen de se passer d’elles : « Les jeunes « beurs » des deuxième et troisième génération de l’immigration seront ainsi mobilisés par des organisations telles que SOS racisme pendant la seconde moitié des années 1980 au soutien du PS et de François Mitterrand. Une telle mobilisation contribuera à la réélection de ce dernier en 1988. »
Bien que Laurent Bouvet ne le dise pas ainsi, il est difficile pour le lecteur de ne pas conclure de son analyse que les émeutes de la banlieue lyonnaise ont été pour le PS « une divine surprise ».
C’est à partir de ce moment que la gauche ne se contente plus de s’éloigner du peuple français mais se tourne franchement contre lui.
L’adoption du « compromis libéral-multiculturaliste » aboutit en effet à une « alliance, plus ou moins objective, entre les élites et les exclus conclue par dessus le vaste ensemble formé des classes populaires et d’une large partie des classes moyennes. » Autrement dit, les élites politiques, intellectuelles et économiques, entreprennent de transformer une partie des règles du jeu au profit des « minorités » et présentent la facture de la transformation au petit peuple. Laurent Bouvet en donne plusieurs exemples, mais trois suffiront ici.
D’une part les réformes de l’éducation nationale. 
Il vaut ici la peine de citer en longueur : « les réformes scolaires de la gauche dessinent en creux la formule du choix général qui a été fait pour les grandes politiques publiques, celui d’une double priorité qui a finit par faire système. D’une part, la préservation d’un système (de qualité) assurant une reproduction sociale régulière aux enfants des classes moyennes supérieures dont l’archétype central est la fonction publique enseignante - cœur de l’électorat socialiste rendu proportionnellement de plus en plus important dans le vote PS à mesure de l’éloignement des classes populaires. D’autre part, la promotion de l’égalité des chances et d’une diversité non dite mais néanmoins objectivée par les discours sur l’antiracisme et sur les « minorités visibles », par la concentration de moyens supplémentaires dans des zones territoriales spécifiques dont l’archétype central est la banlieue ou les « quartiers sensibles » - la discrimination positive qui reste en droit territoriale rejoignant, en raison de la concentration des populations d’origine étrangère sur certains territoires, une forme de discrimination par l’origine ethno-raciale telle qu’on la trouve aux Etats-Unis, par exemple. Ce double choix illustre l’enjambement évoqué plus haut des classes populaires et moyennes inférieures qui n’ont pas la chance de résider dans les zones cibles - des zones d’ailleurs que ces populations fuient dès qu’elles en ont la possibilité matérielle. »
En second lieu la question de l’immigration. 
Laurent Bouvet parle à ce propos « d’une alliance consciente ou non entre une bourgeoisie avide de profits et une gauche post-soixante-huitarde qui a abandonné les catégories populaires à leur propre sort. La première a constamment encouragé, pour des raisons économiques de diminution du coût du travail, l’immigration et l’ouverture des frontières à la main-d’œuvre étrangère, mais sans vouloir en subir à aucun moment les conséquences sociales et culturelles, au moment même où elle prônait le « moins d’Etat ». La seconde n’a eu de cesse de critiquer l’Etat comme dangereux pour les libertés, comme raciste, sécuritaire, policier et antihumanitaire, et a fini par considérer les couches populaires qui refusaient de la suivre sur ce terrain comme un ensemble de « beaufs » racistes et xénophobes accrochés à leurs privilèges de « petits blancs » (...) Cette nouvelle illustration de l’enjambement des classes populaires et moyennes par l’élite en direction de « son » nouveau prolétariat a été construite sans plus de débats. »
Le troisième exemple est celui de la construction européenne. 
« Dimension clef, car l’abandon de et l’oubli du peuple ont trouvé dans l’Europe telle qu’elle a été faite dans les années 1980-1990, une forme d’achèvement architectural par le haut. Si l’on s’en tient aux trois dimensions contemporaines du peuple, la construction européenne, n’étant ni démocratique, ni sociale, ni, bien évidemment, nationale, pouvait difficilement être populaire. Elle ne l’a pas été, et elle ne l’est toujours pas, bien au contraire. (...) Comment, en étant constitutivement favorables à la régulation publique de l’économie et à une solidarité sociale élaborée, toutes deux contrôlées démocratiquement dans le cadre national qui les rend justement possible, les socialistes européens ont-ils pu accepter la construction d’un espace qui ne soit ni démocratique ni social et dont la dérégulation marchande et l’abaissement du principe national sont les fondements mêmes ? »
Laurent Bouvet n’a manifestement pas la réponse à cette question.
Bien qu’il ne décrive pas la construction européenne comme un « enjambement » du peuple par l’élite en direction des minorités, il n’est pas difficile de voir qu’un tel aspect est bien présent dans l’actuelle l’Union Européenne. Ainsi, par exemple, la suppression des frontières intérieures, la monnaie unique, la liberté de circulation et d’installation, profitent essentiellement à ceux qui voyagent et qui peuvent étudier ou travailler à l’étranger, à savoir les CSP+, tandis que cette même suppression des frontières rend pratiquement impossible le contrôle de l’immigration sur le territoire de l’Union Européenne. Les élites profitent à plein de leurs nouveaux « droits » transnationaux, tandis les migrants s’installent en masse dans des quartiers populaires qui deviennent « sensibles » au fur et à mesure de leur arrivée et que fuient peu à peu les autochtones. Les dirigeants des partis de gauche peuvent se réjouir du spectacle de cette belle diversité qu’ils ont toujours les moyens de ne pas fréquenter (et, pour le plus calculateurs, des gains électoraux que cela semble leur promettre) tout en demandant au petit peuple de bien vouloir faire de la place aux nouveaux venus, et sans protester s’il vous plaît.