Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 27 février 2013

Human Accomplishment (3/8) - les inventaires 1ère partie




Mais assez d’avertissements et de recommandations, voici donc le « top 20 » pour chacun des inventaires. J’ai conservé les explications données à côté de chaque graphique par Charles Murray. N’hésitez pas à utiliser le zoom pour pouvoir les lire.
Pour ne pas surcharger ce pauvre Blogger, j'ai par ailleurs décidé de publier en deux fois les tableaux que je veux vous présenter. Exceptionnellement, un second billet suivra donc dans la semaine, avec le reste des graphiques.














mercredi 20 février 2013

Human accomplishment : de la supériorité de l'Occident et autres choses du même genre (2/8)






A ce stade, au moins trois questions se posent légitimement.
D’une part, ces mesures sont-elles fiables ? Sommes-nous réellement en train de mesurer l’importance de tel ou tel personnage dans tel ou tel domaine ?
La manière la plus rapide d’y répondre est de se demander si les résultats du classement paraitraient surprenants à quelqu’un ayant quelques connaissances en la matière, ou bien si au contraire sa réaction serait : « c’est à peu près ce à quoi je m’attendais ». Ce sont bien entendu tous les lecteurs de Charles Murray qui sont invités à faire ce test pour eux-mêmes, en fonction de leur degré de connaissance dans les différents inventaires.
Une manière plus sophistiquée d’y répondre est de calculer la fiabilité statistique des mesures. Un indice d’excellence statistiquement fiable est un indice stable, c’est à dire qui ne varie guère lorsqu’on le calcule à partir d’une partie seulement des sources utilisées pour chaque inventaire. Les détails techniques n’important pas ici, il suffira de dire que le coefficient de corrélation entre les différentes mesures réalisées en utilisant seulement une partie des sources est très élevé : pour les vingt inventaires, la moyenne est de 0,93 (le maximum étant 1). En termes non techniques : les indices d’excellences dans chaque domaine reflètent bien le consensus des experts sur la question.
Deuxième question : ce consensus des experts n’est-il pas susceptible de changer radicalement dans dix, vingt ou trente ans ? Ne sommes-nous pas plutôt en train de mesurer des effets de mode ?
La seule garantie efficace pour se prémunir contre les effets de mode, c’est le passage du temps. Pour cette raison Charles Murray choisit d’arrêter ses mesures en 1950. Cela signifie bien sûr que ne seront pas pris en compte des gens importants qui auront été en activité après 1950, mais cela donne du moins certaines garanties que tous ceux, ou presque tous ceux, qui étaient réellement importants avant 1950 auront été pris en compte et que les gloires d’un jour auront été laissées de côté. Par ailleurs beaucoup de sources utilisées ont été élaborées sur des décennies et, pour chaque inventaire, Charles Murray s’efforce d’inclure des sources provenant de plusieurs pays différents ce qui, là aussi, minimise les effets de mode.
Troisième question : les sources d’expertise ne sont-elles pas biaisées, marquées par les préjugés ethnocentriques, le sexisme, le racisme, le chauvinisme, etc. ?
Cette question se pose un peu différemment pour les sciences et pour les arts.
Pour les arts (et la philosophie), le problème de l’ethnocentrisme est très atténué par le fait d’établir des inventaires par aires géographiques. Ainsi les artistes non occidentaux ne sont pas en compétition avec les artistes occidentaux, etc. Pour les sciences les inventaires sont mondiaux, mais les critères stricts de la méthode scientifique laissent a priori peu de place à l’expression d’un quelconque ethnocentrisme et, qui plus est, nombre de sources utilisées ont été élaborées de manière conjointe par des scientifiques de différents pays.
Le problème d’un éventuel chauvinisme (par exemple un spécialiste allemand de la musique parlera plus des musiciens allemands qu’un spécialiste français) est contrôlé en utilisant des sources venant de plusieurs nations différentes. En littérature la langue est toutefois une barrière sérieuse pour une évaluation impartiale : il n’est possible de bien évaluer que la littérature écrite dans une langue que l’on est capable de lire, par conséquent les experts en littérature tendent presque inévitablement à accorder une attention disproportionnée à la littérature de leur pays. Pour essayer d’y remédier, Charles Murray a choisi d’établir ses mesures en se basant exclusivement sur des sources écrites dans une langue qui n’est pas celle de l’auteur examiné (par exemple, l’importance de Proust sera évaluée exclusivement à partir d’ouvrages qui ne sont pas écrits en français).
Les questions du sexisme et du racisme seront traitées plus en détails plus tard, mais il est possible de donner un avant-goût du résultat. La question est celle de savoir s’il existerait de bonnes raisons de penser que les sources d’expertise utilisées ont significativement sous-estimé les réalisations scientifiques et artistiques des femmes et des « minorités ethniques ». Et la réponse est : non.

Pour clore, au moins provisoirement, la question de la fiabilité de l’avis des experts, il est possible de remarquer que, dans chaque domaine examiné par Murray, la distribution des scores de l’indice d’excellence prend la forme d’une courbe de Lotka, ce qui signifie que presque tous les personnages importants dans un inventaire donné obtiennent un indice d’excellence compris entre zéro et dix (100 étant le maximum) et que seule une poignée d’entre eux dépasse la moyenne. Ce qui concrètement donne une courbe qui ressemble à ceci :

Le nom d’une courbe de ce type est « courbe de Lotka ».
Il est rare de trouver une courbe de ce genre lorsque l’on mesure la distribution des phénomènes naturels. Une qualité comme l’intelligence, par exemple, est distribuée selon une courbe en cloche : peu de gens ont un très fort ou un très bas QI, beaucoup se situent aux alentours de la moyenne. En fait, on trouve des courbes de Lotka essentiellement lorsque l’on cherche à mesurer l’excellence individuelle dans tel ou tel domaine. Que l’on cherche à mesurer les performances des golfeurs professionnels ou bien celle des scientifiques (par exemple en comptabilisant le nombre d’articles que chacun d’eux à publié), la distribution des résultats prend invariablement la forme d’une courbe de Lotka. Les raisons de ce fait n’ont pas besoin d’être détaillées ici, ce qui importe est la chose suivante : si la distribution des résultats a toujours la forme d’une courbe de Lotka dans les domaines où existent des mesures objectives et incontestables de la performance (par exemple un sport professionnel comme le golf), et si par ailleurs la mesure de l’excellence dans le domaine des arts et des sciences a aussi la forme d’une courbe de Lotka, alors il existe une sérieuse raison de penser que ce qui est mesuré est bien l’excellence des artistes et des scientifiques, et non pas simplement leur renommée. Or les indices d’excellence calculés par Murray sont bien tous distribués selon une courbe de Lotka.

Des exemples de courbe de Lotka dans des domaines où existe une mesure objective de l'excellence :


Rentrons maintenant un peu plus dans le détail des résultats obtenus par Charles Murray.
Au terme de ses recherches, Murray aboutit à un total de 4002 « personnages importants », toutes disciplines confondues. Ces personnages importants sont, rappelons-le, tous ceux qui, dans un domaine donné, sont cités par au moins 50% des sources consultées par Murray. Dans la mesure cependant où certains d’entre eux ont exercé leurs activités dans plusieurs domaines avec à peu près autant de succès, le nombre véritable d’individus qui sont considérés comme des personnages importants est de 3896. Rousseau, par exemple, figurera aussi bien en littérature qu’en philosophie, Newton en physique et en mathématiques, etc.
Bien entendu, le fait de s’en tenir à ceux qui sont cités dans au moins 50% des sources a inévitablement quelque chose d’arbitraire et pourrait avoir pour conséquence que certains individus authentiquement remarquables ne figureraient pas dans le classement. Cependant, en examinant les listes fournies par Murray, il apparait que le danger est faible. Fixer comme critère de « recrutement » le fait de figurer dans au moins la moitié des sources utilisées amène en fait à ratisser large, et nombre de ceux qui figurent parmi les personnages importants sont en réalité peu connus, y compris des spécialistes.
Si le recensement établi par Murray souffre d’un défaut, ce n’est vraisemblablement pas celui d’être trop restrictif et l’on peut affirmer, sans grand risque de se tromper, que toutes les personnes qui ont vraiment marqué l’histoire de leur discipline figurent bien dans Human Accomplishment.
L’indice d’excellence en revanche souffre de quelques défauts plus évidents. Comme Charles Murray le reconnait lui-même, dans la construction de cet indice l’accent est placé sur la découverte originale, l’invention, la création unique, bref la nouveauté. Ceux qui ont le plus révolutionné leur discipline sont ceux qui obtiennent en général l’indice d’excellence le plus élevé. Ceci ne pose pas de problèmes particulier pour les sciences de la nature, pour lesquelles le but fondamental est la découverte de vérités nouvelles. En revanche ceci est plus contestable en ce qui concerne les arts et la philosophie. Il n’est pas évident, par exemple, que le philosophe le plus original soit le philosophe le plus profond, pas plus qu’il n’est évident que l’artiste le plus révolutionnaire soit le plus excellent dans sa partie. En sciences, à cause du caractère cumulatif du savoir et du consensus qui règne sur les critères d’évaluation, influent signifie presque toujours excellent. Ce qui n’est pas si vrai en philosophie et dans les arts. Ainsi, un certain nombre de lecteurs de Murray seront certainement surpris de découvrir que Picasso est classé second plus grand artiste (peinture et sculpture) occidental de tous les temps, assez loin devant, par exemple, Rembrandt, Velasquez ou Van Eyck. Picasso, meilleur peintre que Rembrandt ? On rêve...
Mais cela s’explique par le fait que Picasso a eu incontestablement plus d’influence sur ses confrères que Rembrandt. Ce que l’on peut certes regretter.
De même, ceux qui connaissent l’histoire de la philosophie pourront être surpris du classement final. En effet les auteurs qui se sont surtout occupés de questions politiques sont largement traités comme secondaires, ce qui reflète certainement moins leur importance véritable qu’une certaine compréhension universitaire, contestable, de ce qu’est la philosophie. De la même manière, il est évident que la prime dans ce classement est donnée aux faiseurs de systèmes, au détriment de ceux qui choisissent d’exposer leurs idées de manière non systématique. Ce qui explique par exemple le rang très élevé occupé par Kant, et à l’inverse le rang (relativement) bas de Rousseau, plus bas même que Schopenhauer. On rêve...
Chaque lecteur, selon ses domaines de prédilection, pourra ainsi trouver à redire au classement établit par Murray.
Toutefois, il convient de garder à l’esprit que de telles disputes sont inévitables dans une entreprise comme celle-ci et, surtout, que les éventuelles erreurs sur le rang de tel ou tel n’affectent pas les analyses ultérieures de Murray. Ces analyses, concernant la répartition temporelle et géographique de l’excellence humaine, ne dépendent pas du fait de savoir si Picasso était vraiment un meilleur peintre que Rembrandt, ou si Debussy n’aurait pas dû être classé huitième mais plutôt dixième. L’indice d’excellence n’a pas pour but de parvenir à un classement incontestable des plus grands dans chaque domaine, mais plutôt d’identifier de manière globale les meilleurs de chaque discipline. A l’intérieur de cette élite dans l’élite, le rang de chacun n’est pas très important et, à l’exception de quelques titans dont le premier rang parait incontestable, comme Michel-Ange ou Shakespeare, tous pourraient bouger de plusieurs places sans scandale aucun.
(la semaine prochaine, les classements...)

mercredi 13 février 2013

Human Accomplishment - De la supériorité de l'Occident et autres choses du même genre (1/8)




 Dans Human Accomplishment - the pursuit of excellence in the arts and sciences 800 B.C to 1950, Charles Murray s’assigne une tache apparemment titanesque : mesurer l’excellence humaine dans le domaine des arts et de la science et ce sur une période de presque trois mille ans. Ce qui signifie à la fois identifier toutes les grandes réalisations sur toute la surface du globe, dans ces deux domaines, mais aussi classer ces réalisations et leurs auteurs les uns par rapport aux autres : quel est le plus grand de tous les musiciens ayant vécu entre 800 avant J.C et 1950 ? Quel est le plus grand philosophe ? Quel est le plus grand mathématicien ? etc. Mais aussi : quelles sont les régions du monde qui ont abrité le plus de grands esprits ? qui ont vu naitre le plus de grandes découvertes ou de grandes réalisations ? etc.
Charles Murray n’est sans doute pas sans reproches, mais il est assurément sans peur, car les conclusions auxquelles il parvient ne sont rien moins qu’une déclaration de guerre à certains des dogmes intellectuels les mieux établis de notre époque, même si Murray est un homme trop posé pour le dire ainsi. Qu’on en juge : il affirme que l’excellence humaine existe, qu’elle n’est pas une vue de l’esprit ou une affaire de goût personnel. Il affirme que cette excellence peut se mesurer, suffisamment en tout cas pour identifier de manière objective les plus grands noms dans une discipline donnée. Il affirme, preuves à l’appui que, en matière d’excellence scientifique et artistique, le continent européen écrase le reste du monde et que, à l’intérieur de ce continent, les hommes blancs forment l’écrasante majorité - pour ne pas dire la quasi totalité - des grands scientifiques et des grands artistes. Enfin, Charles Murray conclut, prudemment mais néanmoins fermement, que le monde occidental est en déclin du point de vue de ses productions scientifiques et artistiques.
Une seule de ces thèses suffirait, à raison, pour effrayer un universitaire ordinaire : trop compliqué, trop risqué pour qui tient à sa carrière et à sa réputation ; mais les soutenir toutes ensemble dénote une audace intellectuelle et un courage personnel que l’on ne peut qu’admirer, même si l’on ne partage pas dans le détail toutes les conclusions auxquelles parvient Charles Murray.

Human accomplishment comprend quatre parties.
La première, A sense of accomplishment, vise à donner au lecteur certaines notions au sujet de tout ce que l’espèce humaine avait déjà accompli avant l’an -800 - qui est la date choisie par Murray pour commencer son analyse - mais aussi à rappeler que, derrière les tableaux, les listes et les graphiques, se trouvent des êtres humains et des histoires proprement extraordinaires et qui méritent bien de susciter notre émerveillement. Il s’agit en somme de donner un sens concret au terme « grandeur humaine ».
La seconde partie a pour titre Identifying the people and the events that matter (« identifier les personnes et les événements importants »), et son titre est suffisamment explicite pour qu’il ne soit pas nécessaire d’expliquer davantage ce qu’elle contient.
La troisième partie, Patterns and trajectories, se focalise sur la répartition géographique et temporelle de l’excellence humaine. Elle est certainement la plus polémique, en ce qu’elle conclut à la supériorité incontestable de l’Occident sur toutes les autres civilisations en termes de réalisations scientifiques et artistiques.
La quatrième partie enfin, On the origins and decline of accomplishment, essaye de discerner les causes de ces grandes réalisations : qu’est-ce qui pourrait expliquer que certaines époques et certaines régions du monde se révèlent particulièrement fertiles en grandes œuvres d’art et en découvertes scientifiques ? Ou, pour le dire autrement, pourquoi l’Europe occidentale surclasse-t-elle toutes les autres parties du globe sur la période considérée, et pourquoi sa « productivité » semble-elle sur le déclin ?
Human accomplishment comprend en outre cinq longues annexes dans lesquelles Charles Murray donne tous les détails de ses calculs.
Ce qui suit se concentrera sur les parties deux et trois, qui sont le cœur de l’ouvrage. La première partie ne sera pas traitée et la quatrième ne le sera que partiellement. Il conviendra en outre de garder à l’esprit que, de la même manière que Charles Murray réserve aux annexes de son livre la plupart des questions techniques, ce qui suit portera essentiellement sur les conclusions de Murray et que les questions de méthode ne seront évoquées que de manière relativement brève. Les lecteurs qui désireraient plus de détails sur ces questions techniques sont bien évidemment invités à se reporter au livre lui-même.

***

Peut-on mesurer l’excellence ? A cette question, le plus probable est que notre réponse spontanée soit « non », à supposer même que nous ne nous contentions pas de hausser les épaules. Ce scepticisme n’est pas nécessairement de mauvais aloi, s’il nous préserve contre la tentation de croire que tous les aspects de la vie humaine pourraient être quantifiés, mais peut-être n’est-il pas entièrement justifié sur cette question précise.
Après tout, les mêmes qui répondraient spontanément par la négative n’auraient sans doute guère de mal à donner une liste de noms si on leur demandait quels ont été les plus grands scientifiques ou les plus grands artistes (occidentaux) depuis l’an 800 avant J.C (c’est à dire, schématiquement, depuis le moment où les documents écrits et les documents archéologiques commencent à être suffisamment précis et convergents pour que nous puissions dater les grandes découvertes et les grandes réalisations). Quels ont été les plus grands scientifiques ? Oh, sûrement Newton, Galilée, Einstein... Quels ont été les plus grands musiciens ? Oh, assurément Mozart, Beethoven, Bach...
Bien entendu tous ne citeraient pas les mêmes noms et tous ne les classeraient pas dans le même ordre, mais ce qui importe est que spontanément nous distinguons, dans une catégorie donnée, des personnalités qui ont été plus importantes que d’autres. Autrement dit, nous admettons l’existence d’une hiérarchie, même si nous serions sans doute bien en peine d’énoncer précisément les critères qui la fondent. Personne, à moins de vouloir à toute force soutenir une thèse paradoxale, ne mettra sur le même plan celui qui a découvert la loi de la gravitation universelle et celui qui inventé le fil à couper le beurre, personne ne soutiendra sérieusement qu’André Comte-Sponville est un philosophe aussi important que Platon (à supposer même que Comte-Sponville soit un philosophe), etc.
Nous reconnaissons donc a minima que nous sommes capables de distinguer une montagne d’une taupinière. Dès lors, ne serait-il pas possible d’être plus précis et, parmi les hauts sommets, d’essayer aussi de distinguer ceux qui s’élèvent au-dessus des autres ?


 Reprenons donc la question. Pourquoi estimons-nous que tel ou tel figure parmi « les plus grands » de sa discipline ? La réponse semblerait être, la plupart du temps, que nous nous fions à sa réputation. Nous citons Newton ou Platon parce que « tout le monde » parle d’eux lorsqu’il est question de science ou de philosophie. Autrement dit, nos listes des « plus grands » semblent être des listes des plus renommés. Dès lors la question est : la renommée est-elle identique à l’excellence ? Ici la réponse semble devoir être un peu différente pour ce qui concerne les sciences de la nature (au sens actuel du terme) d’une part et, d’autre part, la philosophie et les arts.
Les sciences modernes de la nature (physique, chimie, biologie, etc.) reposent en effet sur une méthode particulière qui donne à leurs praticiens une très grande communauté de vue concernant l’objet de leurs recherches et les critères de réussite de ces recherches. Cela est vrai également pour les disciplines qui sont directement connectées à ces sciences, comme les mathématiques ou la médecine. Autrement dit, les scientifiques n’ont pas beaucoup de mal à parvenir à un consensus concernant la validité et l’importance d’une découverte. Par conséquent ils n’ont pas non plus trop de mal à établir une hiérarchie parmi les auteurs de ces découvertes. A toutes fins utiles, pour les sciences, la renommée est essentiellement identique à l’excellence.
La question est plus délicate pour les autres disciplines, et notamment pour les arts. Ici il nous faut bien distinguer (en suivant Hume) le sentiment et le jugement. Si je dis que je préfère Rembrandt à Picasso, je donne mon sentiment et ce sentiment est nécessairement vrai, mais ce n’est qu’un sentiment, une expression de mon goût personnel. En revanche, si j’affirme que Rembrandt est un plus grand peintre, qu’il a atteint un plus haut niveau d’excellence que Picasso, j’émets un jugement qui se veut objectif, indépendant de mes préférences personnelles. Est-il possible d’émettre un tel jugement en matière artistique ? Chercher un fondement rationnel à mon jugement semble devoir nous entraîner vers des disputes sans fin au sujet de la nature du beau, du vrai, du bien et autres choses du même genre. Mais il existe peut-être une manière de contourner ces obstacles redoutables si nous acceptons les propositions suivantes.
Tout d’abord, les individus ont des niveaux de savoir différents dans n’importe quel domaine. Ensuite, l’appréciation que nous avons de telle ou telle chose, de tel ou tel événement, varie en fonction de notre degré de savoir dans le domaine concerné. De deux spectateurs d’un match de rugby, celui qui en connait les règles et qui a déjà vu beaucoup de matchs est capable de percevoir et d’apprécier des choses que n’est pas capable de voir et d’apprécier celui qui n’y connait rien. Peut-être tous les deux prennent-ils autant de plaisir à regarder le match, mais cela n’est pas la question. La capacité de jugement du connaisseur est objectivement plus grande que celle de l’ignorant. L’expertise change la qualité de l’expérience et introduit un élément de rationalité dans le jugement. Si nous acceptons ces observations - et il semble difficile de nier leur vérité - nous avons, semble-t-il, les matériaux de base pour mesurer l’excellence de manière indirecte.
Il est possible d’identifier les experts dans un domaine particulier, par conséquent si nous parvenons à mesurer l’importance qu’un grand nombre d’experts accordent à tel ou tel personnage ou tel ou tel événement, nous mesurons indirectement l’importance de cet événement ou l’excellence de ce personnage.
La logique de l’argument est que, dans l’ensemble, la raison pour laquelle ceux qui connaissent bien un sujet donné parlent plus longuement et plus en détails de A que de B est que A est meilleur que B, meilleur en ce sens qu’il atteint un plus haut degré d’excellence dans le domaine concerné.
Bien évidemment, tous les experts ne sont pas d’accord entre eux, les disputes peuvent même parfois être féroces, bien entendu les experts peuvent céder à la mode ou à leurs goûts personnels, bien sûr certains experts sont en réalité des imposteurs, mais il existe un moyen simple de se protéger contre de tels problèmes : le nombre et la durée. Ce que nous cherchons à observer, c’est le consensus qui se dégage parmi un grand nombre d’experts et sur une longue période de temps. Et de fait, si nous croisons le jugement d’un grand nombre d’experts sur un sujet donné, nous nous apercevons rapidement que les opinions émises par ces experts ne sont pas distribuées au hasard mais qu’elles tendent à graviter autour de certains points. Pour prendre un exemple très simple, les experts en musique peuvent différer sur leur appréciation de Mozart et sur son rang par rapport à d’autres compositeurs, mais tous s’accordent sur le fait qu’il a été l’un des plus grands musiciens (occidentaux) de tous les temps.
Il est certes toujours possible de dire que la cohérence globale des jugements des experts ne reflète pas l’excellence réelle des œuvres ou des artistes, qu’elle reflète simplement un sentiment commun à la communauté des experts, une sorte de préjugé collectif, mais en ce cas la balle est dans le camp de celui qui fait une telle affirmation. Il devra expliquer de manière cohérente pourquoi l’expertise, qui est clairement possible dans certains domaines de l’activité humaine, ne l’est pas dans d’autres et pourquoi le jugement que nous portons sur les œuvres d’art serait nécessairement subjectif. Il devra aussi montrer que son comportement est cohérent avec ses théories, et s’abstenir lui-même soigneusement de juger et de hiérarchiser les artistes et leurs œuvres. La tache ne sera pas aisée, pour dire le moins. En attendant qu’elle soit éventuellement menée à bien, se contenter de dire : « on ne peut pas juger », ne sera pas considéré comme une réponse suffisante.
Si donc nous acceptons l’idée que la renommée parmi les connaisseurs peut être une bonne mesure indirecte de l’excellence, comment procéder concrètement pour mesurer cette renommée ?
Pour y parvenir, Charles Murray a divisé les sciences et les arts en douze domaines qu’il appelle des « inventaires » : littérature, arts visuels (peinture et sculpture), musique, astronomie, biologie, chimie, sciences de la terre, physique, mathématiques, médecine, technologie, philosophie.
Les huit inventaires relatifs aux sciences sont divisés en inventaires relatifs aux personnes (les plus grands scientifiques) et en inventaires relatifs aux évènements (les plus grandes découvertes). Chaque inventaire couvre le monde entier.
Pour les arts et la philosophie seuls des inventaires relatifs aux personnes existent, les inventaires relatifs aux évènements s’avérant impossibles à établir, pour des raisons techniques. Par ailleurs, en matière d’arts et de philosophie, les inventaires sont différenciés par aires géographiques, les sources d’expertise disponibles ne permettant pas des comparaisons mondiales comme pour les matières scientifiques. Aux termes de considérations qu’il n’importe pas de détailler ici, Charles Murray a choisi de diviser la philosophie en inventaires pour la Chine, l’Inde et l’Occident. La littérature en inventaires pour le monde Arabe, la Chine, l’Inde, le Japon, et l’Occident. Les arts visuels en inventaires pour la Chine, le Japon, et l’Occident. Pour la musique seul l’Occident est pris en compte, ce qui s’explique par le fait que les compositeurs des autres parties du monde sont le plus souvent restés anonymes (pour une raison semblable les arts visuels chinois ne comprennent que la peinture, car les sculpteurs chinois ont rarement signé leurs œuvres, et l’Inde ne figure pas dans les arts visuels puisque ses peintres et ses sculpteurs sont presque tous restés anonymes).
Bien que Charles Murray n’attire pas l’attention sur ce fait, les lecteurs un tant soit peu attentifs ne pourront pas ne pas remarquer que certaines régions du monde ne figurent dans aucun inventaire. La raison n’en est pas difficile à comprendre.
Pour chaque inventaire, un certain nombre d’ouvrages faisant autorité sont réunis et comparés de manière à en tirer deux types de mesures. D’une part les « personnalités importantes » (significant figures) et d’autre part un « indice d’excellence » (index score). Une personnalité importante est simplement une personnalité qui est mentionnée par au moins 50% des sources faisant autorité pour un inventaire donné. Si le musicien X est mentionné dans au moins 50% des encyclopédies ou des histoires de la musique utilisées pour l’inventaire « musique », il est considéré comme un musicien important.
L’indice d’excellence compare entre elles les personnalités importantes : le musicien X est-il plus important dans l’histoire de la musique que le musicien Y, tous deux étant des musiciens « importants » mentionnés dans au moins 50% des sources consultées ? Pour établir cet indice on se basera par exemple sur le nombre de fois où le musicien X est mentionné dans chaque source, la longueur des articles qui lui sont consacrés, etc. Les détails varient pour chaque inventaire.