Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 27 mars 2013

Human Accomplishment (7/8) : A la recherche des causes de l'excellence




Les constatations appellent des explications. En l’occurrence : qu’est-ce qui pourrait expliquer que certaines époques et certaines régions se révèlent particulièrement fertiles en grandes œuvres d’art et en découvertes scientifiques ? Plus précisément, dans la mesure où, comme nous l’avons vu, l’Occident est responsable de l’écrasante majorité des grandes réalisations artistiques et scientifiques sur la période -800/1950, qu’est-ce qui pourrait expliquer, d’une part, cette supériorité de l’Occident et, d’autre part, le déclin de sa productivité depuis grosso modo le 19ème siècle ?
Pour ceux des lecteurs de Human Accomplishment qui se souviendraient que Charles Murray est aussi l’auteur de The bell curve, il convient de préciser immédiatement que les explications que recherche Charles Murray ne sont pas d’ordre biologique, mais politique, économique et, pour employer un terme attrape-tout, spirituel. Qu’est-ce qui, dans l’organisation politique, dans les mœurs et les mentalités occidentales (autres termes attrape-tout, mais en la matière il est inévitable de ratisser large, au moins au début) pourrait expliquer la créativité artistique et scientifique supérieure de cette partie du monde par rapport aux autres régions du monde qui ont de grandes réalisations artistiques et scientifiques à faire valoir, comme la Chine ou l’Inde. La supériorité de l’Occident par rapport à l’Afrique sub-saharienne ou par rapport aux Amérindiens n’est pas la question posée.
Ces explications peuvent être réparties en deux catégories : les explications quantitatives, c’est-à-dire qui sont susceptibles d’être testées par la science sociale, et les explications qualitatives, c’est-à-dire celles qui échappent à ce genre de tests.
Disons le franchement, cette partie n’est pas la meilleure de Human Accomplishment. Les explications quantitatives illustrent malheureusement assez bien la tendance naturelle de la science sociale à se lancer dans des analyses très sophistiquées pour, au final, « prouver » des choses assez triviales et qui n’ont jamais fait de doute pour des observateurs cultivés et réfléchis. Les analyses qualitatives, elles, sonnent globalement justes, mais en même temps ne satisferont sans doute pas entièrement les spécialistes des questions qui sont abordées à cette occasion. Charles Murray, qui est certainement l’un des plus grands social scientists américains de ces cinquante dernières années, montre ici, probablement, ses limites en matière de philosophie, de théologie ou d’histoire, ce dont on ne peut raisonnablement lui en vouloir.
Limitons-nous donc à une présentation rapide de ses conclusions.

Lorsque l’on recherche les conditions de la « productivité » artistique et scientifique d’une nation ou d’une partie du monde, quelques suspects habituels se présentent immédiatement à l’esprit. Les deux premiers sont sans doute la paix et la prospérité. Pour que les artistes, les philosophes, les scientifiques, puissent faire valoir leurs talents, il faut, dira-t-on, que le pays dans lequel ils vivent soit en paix et suffisamment prospère pour faire appel à leurs services.
A un certain niveau de généralité ceci est certainement vrai. La créativité artistique et scientifique dans une ville assiégée doit très probablement tendre vers zéro, et si Léonard de Vinci avait été obligé de gagner sa vie comme paysan au lieu d’avoir de riches mécènes, il n’aurait sans doute pas laissé de nom dans l’histoire. Mais en même temps, ces généralités peuvent se révéler trompeuses dès lors que nous examinons la question avec un peu plus de précision.
En ce qui concerne la paix par exemple, quelques connaissances historiques suffisent pour voir qu’elle ne saurait véritablement être un facteur explicatif, tout simplement car, dans l’histoire européenne, les longues période de paix ont plutôt été l’exception que la règle. Souvenons-nous simplement que le « siècle d’or » d’Athènes (en gros de -479 - bataille de Salamine - à -332 - mort d’Aristote) a vu la guerre du Péloponnèse, la « peste » provoquée par cette guerre et qui a tué probablement un tiers de la population athénienne, et la perte d’indépendance des cités grecques au profit du royaume de Macédoine. Souvenons-nous également que le « siècle d’or » (le 17ème siècle) des Pays-Bas a commencé durant la guerre de trente ans et a vu trois guerres avec l’Angleterre et ses alliés. Ce qui ne signifie évidemment pas que la guerre favoriserait les grandes réalisations artistiques et scientifiques, juste qu’elle ne s’oppose pas systématiquement à ces réalisations.
En ce qui concerne la prospérité, il est évident qu’une population doit avoir dépassé le niveau de la subsistance pour pouvoir s’adonner de manière approfondie aux sciences et aux arts, et il est évident aussi que certaines grandes réalisations nécessitent l’existence de riches mécènes ou de riches commanditaires, et donc une accumulation de richesses assez conséquente. Mais en même temps il n’est pas sûr que la richesse soit en tant que telle cause de grandes réalisations artistiques et scientifiques. En fait, prospérité et grandes réalisations pourraient très bien avoir une même cause, par exemple dans de bonnes institutions politiques ou dans la vitalité « culturelle » de la nation considérée, et donc ne pas être directement liées. Si d’ailleurs nous prenons au sérieux le déclin des arts et des sciences depuis le 19ème siècle mis en évidence par Charles Murray, il nous faut bien reconnaitre que la richesse ne saurait avoir qu’un rôle limité dans la grandeur des réalisations puisque notre prospérité, elle, va toujours croissante.

 
Un autre facteur explicatif est sûrement l’existence de centres urbains importants. Les grands talents, pour se développer, ont le plus souvent besoin des connaissances de pointe qui ne peuvent guère se trouver que dans les grandes bibliothèques, les grandes universités. Ils ont aussi besoin de maîtres qui les guident sur le chemin de leur art et de l’émulation et des échanges intellectuels que procure la fréquentation de ceux qui poursuivent la même vocation que vous. En bref, ils ont besoin de ce que seules les grandes villes peuvent offrir. Bien évidemment il s’agit là d’une condition nécessaire, pas d’une condition suffisante. Les lieux qui ont vu fleurir les plus grands talents à toutes les époques étaient parmi les plus populeuses cités d’Europe, mais quelques-unes de ces grandes cités n’ont rien produit de notable dans les arts et les sciences.
Quatrième facteur explicatif, et non des moindres, la liberté. En termes très généraux, une certaine liberté individuelle est la condition nécessaire pour que se développe un flux continu de grandes réalisations artistiques, philosophiques, scientifiques. Toutefois cela ne signifie pas, comme nous sommes peut-être enclins à le croire, que la démocratie libérale est le régime politique le plus favorable à l’excellence artistique et scientifique. Il existe au contraire quelques raisons de penser que certaines tendances propres à la démocratie libérale vont plutôt à l’encontre de cette excellence, comme nous le verrons ultérieurement. Cela signifie, plus modestement, que les grands talents doivent bénéficier d’une certaine liberté d’action pour pouvoir s’épanouir. Cette liberté n’a pas besoin d’être garantie formellement, par la loi, elle peut simplement résulter de la coutume ou de la tolérance des autorités, mais elle doit exister. 
De ce point de vue, il est assez clair que les monarchies européennes pouvaient, sous leurs dehors autoritaires, se montrer pendant des périodes plus ou moins longues aussi tolérantes vis-à-vis des opinions dissidentes ou des innovations artistiques et scientifiques que les démocraties contemporaines, pourvu seulement que les auteurs sachent observer quelques précautions élémentaires. A contrario, la faible proportion de grandes personnalités issues de certaines parties de l’Europe, comme la Russie, les Balkans, la péninsule ibérique, peut sans doute en partie s’expliquer par des facteurs politiques. La Russie était, sous les tsars, un régime authentiquement despotique, de même que l’empire Ottoman qui contrôlait les Balkans jusqu’à la fin du 18ème siècle et l’Espagne, sans être un régime aussi répressif que les deux premiers, était certainement l’une des moins tolérantes des grandes monarchies européennes.
Enfin, dernier suspect habituel, les modèles : l’existence de grands artistes et de grands penseurs dans une population à un moment donné favorise l’éclosion des grands talents dans les générations suivantes, pour des raisons faciles à comprendre. On peut ainsi constater que, dans un domaine donné, les personnalités remarquables sont rarement seules, mais qu’on observe au contraire souvent des générations successives de grands artistes, de grands philosophes ou de grands scientifiques. C’est ainsi que la Grèce a connu, durant environ un siècle, peut-être la plus extraordinaire éclosion de talents philosophiques de toute l’histoire de l’humanité. C’est ainsi que le siècle d’or des Provinces-Unie est aussi celui de l’apparition d’un nombre incroyable de peintres de toute première force. Deux exemples parmi beaucoup d’autres.
Tous ces facteurs cependant, pour pertinents qu’ils puissent être, n’expliquent à l’évidence que très incomplètement les flux de grandes réalisations qui marquent l’histoire européenne.
Après tout, les Européens ont, depuis le début du 19ème siècle, vu croître leur richesse, leurs libertés, ils ont accès à des villes plus grandes et plus riches en savoir et en œuvres d’art qu’à aucun moment de leur histoire, ils peuvent regarder leur passé artistique, philosophique et scientifique avec un légitime orgueil, et cependant leur productivité dans ces domaines semble bien décliner depuis environ un siècle et demi.
Il faut alors en venir à des explications plus qualitatives, et plus controversées. Celles proposées par Charles Murray tournent autour de deux éléments : l’autonomie et le sens.

mercredi 20 mars 2013

Human Accomplishment (6/8) : Le déclin de l'Occident?




Il semble donc avéré que les grandes réalisations artistiques et scientifiques de l’humanité ont été jusqu’à maintenant essentiellement le fait d’une petite partie de l’humanité : les hommes européens, avec, depuis la fin du 18ème siècle, une légère contribution de leurs cousins nord-américains. En bref, les proverbiaux dead white males.  Mais la concentration des talents est encore plus remarquable que cela car, en Europe même, quelques nations et, à l’intérieur de ces nations, quelques régions peu nombreuses, ont été le théâtre d’une créativité artistique et scientifique bien plus intense qu’ailleurs. Si nous regardons la nationalité des personnalités importantes recensées dans Human Accomplishment (les règles utilisées pour déterminer la nationalité de chacun sont expliquées dans les annexes du livres), nous constatons que quatre nations en Europe devancent de très loin toutes les autres en terme de créativité :


Mais parler en termes de nations peut être quelque peu trompeur, car les frontières nationales ont beaucoup varié sur la période considérée. En fait, au début de cette période, aucune nation européenne n’existait vraiment et certaines d’entre elles, comme l’Allemagne ou l’Italie, ne se sont unifiées que très tardivement. Il peut donc sembler préférable, pour visualiser la répartition géographique des talents, de tracer sur la carte du continent européen un polygone englobant 80% des endroits dans lesquels sont nés et ont grandi les personnalités importantes. Ce qui donne ceci : 

  
Et une répartition détaillée pour la période 1600-1950 donne ceci : 



Si nous regardons enfin le cas des Etats-Unis nous constatons une concentration du même genre :

  
L’histoire de l’excellence humaine, telle que la présente Human Accomplishment, semble être l’histoire d’un progrès continu et spectaculaire depuis le 15ème siècle. Toutefois cette présentation optimiste est trompeuse car elle ne tient pas compte d’un fait capital : l’augmentation tout aussi spectaculaire de la population mondiale depuis le 15ème siècle.
Or si la population augmente, ne peut-on penser que, toutes choses égales par ailleurs, le « stock » des talents augmente de manière à peu près proportionnelle ? Si par exemple, 1% d’une population donnée a la capacité de devenir un jour une « personnalité importante » des arts ou des sciences, un doublement de cette population ne produira-t-il pas un doublement du nombre des grands talents artistiques et scientifiques ? En ce cas, il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’augmentation de la population et augmentation du nombre des grandes réalisations marchent main dans la main.
La relation entre population totale et grandes réalisations ne sera pas nécessairement linéaire, car la taille de la population n’est qu’un des très nombreux éléments susceptible d’affecter la production scientifique et artistique. Il se pourrait donc que l’augmentation de la population d’une nation ou d’un continent n’ait aucun effet perceptible sur sa « production », si par ailleurs d’autres facteurs viennent entraver cette dernière. Le « stock » de talents aura augmenté mais il ne sera pas utilisé.
Cependant, dans la mesure où disposer d’un « stock » important est un avantage indéniable, il semble nécessaire de prendre en compte la taille de la population pour se faire une idée plus juste de l’évolution dans le temps de l’excellence humaine.
Pour cela, Charles Murray calcule plusieurs taux. D’une part un « taux brut de réalisation » (unweighted accomplishment rate), qui est simplement le nombre de personnalités par dix millions d’habitants. D’autre part un « taux pondéré de réalisation » (weighted accomplishment rate), qui consiste à additionner les indices d’excellence des personnalités importantes et à se servir du chiffre obtenu comme numérateur à la place du nombre de personnalités. Si, par exemple, la France a 54 personnalités importantes entre 1850 et 1870 et que la somme des indices d’excellence de ces personnalités se monte à 697 et que sa population totale est de 35,7 millions d’habitants, alors son taux pondéré d’accomplissement sur cette période sera de 195,2 (697 divisé par 3,57). Enfin, pour les sciences, un « taux d’événements » (events rate), c’est à dire de grandes découvertes. Pour reprendre l’exemple de la France, si 40 grandes découvertes ont eu lieu en France pendant la période 1850-1870, son « taux d’événements » sera de 11,2.
Bien entendu, il convient de garder à l’esprit que ces calculs ne sont que des estimations assez grossières, qui ne gardent leur sens que parce qu’elles sont réalisées sur une très longue durée et sur des grands nombres. Ce qui importe n’est pas le niveau absolu de ces taux mais leur variation dans le temps. C’est cette variation qui a une valeur informative.
Cela étant dit, que constatons-nous ?
En dehors de l’Occident, le rapport entre population et réalisations est à peu près nul. En revanche, pour l’Occident, tenir compte du nombre d’habitants change singulièrement les résultats.










La constatation essentielle est que l’augmentation spectaculaire des grandes réalisations artistiques et scientifiques depuis le 15ème siècle tend à disparaitre dès lors que l’on tient compte de la population. Et la seconde constatation est que, à l’exception notable de la médecine, les différents taux ont décliné depuis le 19ème siècle. Autrement dit, du point de vue de ses grandes réalisations artistiques et scientifiques, l’Occident semble en déclin depuis un certain temps déjà.
Ce déclin est plus ou moins marqué selon les disciplines, moins perceptible dans les sciences, plus net dans les arts, mais incontestable, si du moins nous devons en croire les graphiques. Il convient par ailleurs de noter que ces graphiques sous-estiment très vraisemblablement le déclin, et ce pour deux raisons. D’une part, il est bien connu que le passé récent tend à recevoir plus d’attention qu’il n’en mérite par rapport à un passé plus ancien, même de la part des spécialistes. Ce biais ne peut pas être quantifié pour la période qui nous intéresse, mais il parait prudent de penser qu’il affecte au moins un peu les inventaires de Human Accomplishment pour les 19ème et 20ème siècle. Ce qui signifie que le nombre de personnalités importantes et de grandes découvertes est probablement surestimé à partir du 19ème siècle.
La deuxième raison est la population occidentale a connu une transformation qualitative remarquable à partir du 19ème siècle.
Nous pouvons en effet supposer que, à chaque génération dans une population donnée, le nombre des individus ayant le potentiel pour se distinguer dans les sciences et les arts est toujours à peu près le même. Encore faut-il que ce potentiel puisse se réaliser, c’est-à-dire que les individus en question aient les moyens intellectuels et économiques de poursuivre leur vocation. Or nous pouvons être sûrs que, pendant très longtemps, l’écrasante majorité de ces individus de grand talent n’ont pas pu réaliser leur potentiel. Si 90% de la population d’un pays vit de l’agriculture à un niveau proche de la simple subsistance, sans accès à une instruction qui soit plus qu’élémentaire, avec un horizon limité aux villages les plus proches, il est à peu près certain que presque 90% des génies potentiels ne seront rien d’autre que des agriculteurs toute leur vie, tout comme leurs parents l’ont été.
Cela signifie que, si nous voulons estimer correctement le « taux de réalisation » d’une population, nous devons utiliser comme dénominateur non pas la population totale mais la fraction de cette population ayant une chance raisonnable de réaliser son potentiel. Cette fraction, que Charles Murray nomme « population de facto », sera celle qui aura une chance raisonnable d’accéder à l’instruction, qui ne sera pas entravée par des barrières légales ou sociales, comme les juifs ou les femmes, qui vivra à proximité d’un centre urbain, dont les parents seront suffisamment riches pour que leurs enfants n’aient pas à travailler très tôt pour gagner leur vie, etc. Dans cette perspective, si nous voulons par exemple estimer le « taux de réalisation » de la Toscane au 16ème siècle, nous ne devons pas diviser le nombre de personnalités importantes par la population totale, mais seulement par la population des aristocrates ou des riches bourgeois vivant à Florence, à Sienne, et dans quelques autres villes de la région, soit une petite fraction de la population totale.
Or nous savons que, à partir de la fin du 18ème siècle, la « population de facto » a augmenté plus vite que la population totale dans la plupart des pays européens. Il n’est pas possible de savoir précisément de combien cette « population de facto » a augmenté, mais il est possible de s’en faire une idée grossière si nous la définissons simplement comme la population urbaine ayant accès aux rudiments de l’instruction.
Le graphique ci-dessous donne une idée de ce à quoi aboutirait une estimation plus réaliste du « taux de réalisation » de l’Occident (Europe+Etats-Unis et Canada) entre 1400 et 1900 en se basant sur la seule population de facto. Le déclin de ce « taux de réalisation » est impressionnant.


mercredi 13 mars 2013

Human Accomplishment (5/8) - la place des femmes




Non seulement les Européens dominent sans partage les sciences et les arts mais en plus, à l’intérieur de cette fraction de l’humanité, domine une autre minorité : les hommes.
Nouvelle conclusion fâcheuse.
Parmi les 4002 personnalités importantes recensées par Charles Murray seules 88 sont des femmes, soit 2,2%.
Le tableau ci-dessous en montre la répartition.


Pire encore, peut-être, parmi la poignée de femmes qui atteignent le « top 20 » de leur discipline, seules deux atteignent un score supérieur à 30 (en l’occurrence, Marie Curie - 41- et Murasaki Shikibu - 86).


Tout comme pour les « minorités ethniques », la question se pose de savoir si l’apport des femmes aux sciences et aux arts n’aurait pas été systématiquement sous-estimé. Et tout comme pour les « minorités ethniques », la réponse parait bien devoir être négative. Rien n’indique qu’il existerait des réserves significatives de réalisations scientifiques et artistiques féminines qui permettraient de remettre en cause la prépondérance des hommes.
Le problème est exactement le même dans les deux cas : toute modification des règles visant à inclure davantage de femmes dans les inventaires provoquera l’inclusion simultanée d’une foule de nouveaux hommes, et l’équilibre global ne sera pas changé.
En fait, la proportion de femmes dans les inventaires réalisés par Charles Murray est si faible qu’il faudrait une sous-estimation proprement colossale de leur nombre pour que la proportion d’ensemble soit modifiée de manière significative. Si nous supposons par exemple que les sources utilisées pour établir les inventaires ne recensent que la moitié des femmes qui auraient dû être prises en compte, cela ne modifierait la proportion de femmes dans lesdits inventaires que de manière triviale : les hommes passeraient de 97,8% à 95,6% du total. Une différence dépourvue de toute signification.
Si un tel résultat nous heurte, nous devons bien garder à l’esprit que la question examinée n’est pas de savoir si, pendant des siècles, les femmes ont été empêchées de réaliser leur potentiel scientifique et artistique par les lois et les mœurs. Il est incontestable que cela a été le cas. La question posée est celle de savoir si les réalisations des femmes de -800 à 1950 sont sous-estimées. A cette question la réponse est : non.
La question complémentaire se pose donc immédiatement : pouvons-nous discerner un changement depuis 1950, puisqu’il est incontestable que depuis cette époque, en Occident au moins, les femmes ont vu disparaitre la plupart des obstacles qui s’opposaient à leurs vocations scientifiques ou artistiques ?
Le recul du temps étant insuffisant, il n’est pas possible d’estimer l’importance des contributions féminines aux arts et aux sciences depuis 1950, en revanche il est possible d’estimer l’évolution de leur participation à ces différents domaines. Ce qui donne ceci.

  
A l’exception de la littérature, un domaine dans lequel les femmes ont toujours été particulièrement actives, les changements constatés sont minimes. En sciences notamment, aucune augmentation de la participation des femmes ne peut être détectée.
Peut-être, dira-t-on alors, est-il simplement encore trop tôt pour que la disparition des contraintes légales et sociales aient produit tous leurs effets, et peut-être assisterons nous dans les décennies ou, pour nos descendants, dans les siècles prochains, à l’apparition de Newton et de Michel-Ange féminins.
Cela est possible en effet. Possible mais peu probable, particulièrement pour ce qui concerne les sciences naturelles. Les preuves scientifiques commencent en effet à s’accumuler que les hommes et les femmes diffèrent en moyenne dans leurs répertoires cognitifs, que les femmes par exemple tendent à avoir des capacités verbales supérieures et une meilleure mémoire visuelle, et que les hommes à l’inverse réussissent mieux dans la plupart des exercices mathématiques et géométriques. Autrement dit, madame sait souvent mieux que monsieur où celui-ci a rangé ses affaires, mais monsieur sait mieux s’orienter que madame (ce qui est en partie compensé par le fait que madame est aussi souvent moins réticente que monsieur à demander son chemin). Dans le domaine des sciences et des arts, cela signifie que les femmes sont sans doute désavantagées dans toutes les disciplines qui demandent un fort degré d’abstraction. Et l’on peut effectivement constater que les femmes sont beaucoup mieux représentées en littérature qu’en musique, qui est probablement l’art le plus mathématique et le plus abstrait (ceux qui n’ont aucune connaissance en musique pourront peut-être s’en convaincre en réfléchissant à l’exemple de Beethoven, qui a composé ses œuvres les plus importantes alors qu’il était devenu sourd). Dans les sciences modernes de la nature, les femmes remarquables ne sont qu’une poignée et celles qui se sont distinguées l’ont fait pour des travaux concrets plutôt qu’abstraits : observations astronomiques par exemple, ou, pour celle qui est sans doute la plus éminente scientifique de tous les temps, étude du phénomène de la radioactivité. En revanche l’histoire n’a gardé aucune trace d’un Euclide, d’un Newton ou d’un Einstein féminin.
Que le faible nombre de personnalités remarquables parmi les femmes ne soit pas essentiellement dû à la discrimination dont elles auraient été victimes dans les siècles précédents peut également être inféré d’une comparaison avec la situation des juifs.
Jusqu’à la fin du 18ème siècle en Europe et, dans certains pays européens, jusque dans la dernière moitié du 19ème siècle, les juifs ont été soumis à tout un ensemble de restrictions légales et sociales au moins aussi sévères que celles imposées aux femmes. La conséquence bien compréhensible de ce fait est que les juifs sont pratiquement absents des inventaires établis par Charles Murray, jusqu’au 19ème siècle. De -800 à 1800, seuls onze juifs parviennent à intégrer les rangs des personnalités remarquables et seuls deux d’entre eux sont connus du grand public : Montaigne et Spinoza. Encore est-il nécessaire de préciser que, si la famille de la mère de Montaigne était juive, lui-même a toujours été - nominalement - catholique et que Spinoza a été excommunié à vie de la communauté juive de Hollande.
Après 1800 en revanche, au fur et à mesure que sont levées les discriminations qui pesaient sur eux, on assiste à un afflux proprement étourdissant de juifs de très grands talents dans pratiquement tous les domaines des arts et de la science.
Le graphique ci-dessous donne une idée de cette évolution.


Tout se passe comme si existait dans la communauté juive européenne un grand réservoir de talents inexploités, qui ont pu se développer et se réaliser au fur et à mesure que les moyens leur en étaient donnés. Jusqu’à maintenant, force est de constater qu’un tel phénomène n’a pas été observé dans la population féminine.

mercredi 6 mars 2013

Human Accomplishment : de la supériorité de l'Occident et autres choses du même genre (4/8)



 
En examinant les recensements et les classements établis par Charles Murray, une évidence saute aux yeux du lecteur même le moins attentif : dans tous les domaines où les comparaisons sont possibles, le poids de l’Occident, et plus spécifiquement de l’Europe occidentale, est absolument écrasant : presque toutes les personnalités importantes dans les domaines scientifiques sont des occidentaux. Et presque toutes sont des hommes.
Mais, dira-t-on peut-être, l’Europe domine sans doute les sciences, mais qu’en est-il des arts ? Le reste du monde n’a-t-il pas produit autant ou plus de grands artistes que l’Occident ?
Pour répondre à cette question, il est possible de fondre en un seul inventaire les inventaires séparés par aires géographiques que Murray avait établi pour les arts, et de simplement compter le nombre de personnalités importantes selon leur origine. Le résultat est sans ambiguïté : en termes de nombre de personnalités importantes, l’Occident domine outrageusement. Et presque toutes sont des hommes.
Encore convient-il de noter que cette procédure sous-estime certainement le poids de l’Occident dans le domaine des arts. En effet, en établissant au départ des inventaires séparés pour la Chine, l’Inde, le Japon, etc. et un inventaire unique pour tout l’Occident, Charles Murray a été amené à sélectionner les personnalités artistiques importantes de l’Occident parmi un vivier beaucoup plus étendu que pour les autres aires géographiques. Par exemple, pour figurer parmi les écrivains importants du Japon, chaque écrivain japonais n’était en compétition qu’avec les écrivains de son pays, alors que pour figurer parmi les écrivains importants de l’Occident, chaque écrivain occidental était en compétition avec tous les écrivains occidentaux.
Les graphiques ci-dessous permettent de visualiser cette domination de l’Occident.





Pourtant, pourtant, dira-t-on, les librairies ne sont-elles pas pleines aujourd’hui d’ouvrages qui prétendent démontrer que les civilisations non-occidentales ont été injustement négligées, et qu’elles ont produit des réalisations aussi remarquables que l’Europe et ses rejetons ?
Oui, sans doute, mais en la matière la présentation est souvent trompeuse. Dans le domaine des sciences, qui est celui qui se prête le mieux aux comparaisons, les ouvrages qui prétendent corriger nos préjugés ethnocentriques, lorsqu’ils sont sérieux, se contentent presque toujours de mettre au premier plan certaines personnalités ou certaines découvertes non occidentales - des personnalités et des découvertes certes remarquables, mais qui ne changent rien au fait que quantitativement, en termes de nombre de personnalités et de découvertes, l’Occident est très, très loin devant tout le reste du monde.
La question, en effet, n’est pas de savoir si l’homme de la rue est ignorant des grandes réalisations scientifiques des civilisations non-occidentales. La réponse est probablement positive. La question est de savoir si les spécialistes, qui ont écrit des encyclopédies et des histoires de la science depuis un demi-siècle, sont ignorants de ces grandes réalisations. Et la réponse est : non. Non seulement les spécialistes connaissent très bien ce qu’ont fait les autres civilisations, mais en plus ce sont, la plupart du temps, des spécialistes occidentaux qui ont attiré l’attention du monde sur les réalisations des non-occidentaux. Les Européens et les Américains ont, dans l’ensemble, consacré beaucoup plus d’énergie et de zèle à faire connaitre au monde la science chinoise que les Chinois, ou les mathématiques arabes que les Arabes eux-mêmes.
Une autre manière d’aborder le problème d’un éventuel « eurocentrisme » qui conduirait à surestimer la contribution de l’Occident à la science, est de chercher s’il est possible de discerner des traces de partialité dans les sources que Charles Murray a utilisé pour établir ses inventaires. Pour cela, il faudrait être capable de comparer une source dont l’autorité est incontestable avec toutes les autres et voir si nous obtenons des inventaires substantiellement différents avec l’une et avec les autres.
Fort heureusement, une telle source existe. Il s’agit du Dictionary of Scientific Biography (DoSB) qui comprenait en 2003 (date de la publication de Human Accomplishment) 17 volumes, plus un volume séparé pour l’index. Ce dictionnaire a été conçu pour être la référence mondiale en matière de sciences naturelles et de mathématiques. Ses articles ont été rédigés par des spécialistes issus d’universités du monde entier et des critères uniformes sont appliqués à tous les domaines et à toutes les régions du monde pour décider quel scientifique mérite d’être inclus dans le dictionnaire. Si jamais une source mérite d’être considérée comme exhaustive et impartiale, c’est bien le Dictionary of Scientific Biography.
En utilisant le DoSB comme étalon de mesure, Charles Murray a donc établi deux listes de scientifiques. La première comprenait tous ceux mentionné dans le DoSB. La seconde comprenait tous ceux qui auraient figuré dans les inventaires de Human Accomplishment si le DoSB n’avait pas fait partie des sources utilisées (ces listes n’incluent pas la médecine et la technologie puisque le DoSB ne traite pas ces domaines).
Le graphique ci-dessous montre la répartition géographique des deux listes. Dans la liste établie en se servant du DoSB, 94% des scientifiques sont occidentaux (Europe+Etats-Unis et Canada), dans la liste établie en se servant des autres sources, 91%.


La conclusion semble s’imposer : il n’existe pas de réserves significatives de réalisations scientifiques non-occidentales qui permettraient de remettre en cause l’absolue domination de l’Occident en ces domaines.
A ceux qui refuseraient une telle conclusion, Charles Murray présente un défi. Human Accomplishment parvient un chiffre de 97% d’Occidentaux en ce qui concerne les grandes personnalités et les grandes réalisations dans le domaine de la science. Si ce chiffre vous parait exagéré, montrez-nous comment vous augmenteriez la liste des scientifiques et des réalisations scientifiques non-occidentales de manière à le modifier de manière significative. Passer de 97 à 96,5% ne serait évidemment pas significatif.
Deux conditions devront être observées pour y parvenir. La première est que les réalisations scientifiques qui seront ajoutées à la liste devront être de véritables inventions, de véritables découvertes, de véritables « premières ». Il n’est pas permis d’ajouter à la liste le premier pont suspendu japonais si la technique du pont suspendu était déjà en usage ailleurs dans le monde.
La seconde est que les règles utilisées pour inclure une personnalité ou une réalisation devront être appliquées de manière uniforme. S’il est permis d’inclure tel obscur médecin arabe, il devra être permis d’inclure également tous les médecins occidentaux ayant un même degré d’obscurité. Il ne s’agit pas d’employer un microscope pour traquer la moindre réalisation non occidentale et de s’en tenir à l’œil nu en ce qui concerne l’Occident.
Si ces deux règles sont appliquées, on constatera en fait que tout assouplissement des critères visant à permettre de gonfler le réservoir des scientifiques non-occidentaux aboutira à gonfler dans des proportions au moins identiques le réservoir des scientifiques occidentaux.
Loin d’être trop élevé, le chiffre de 97% est sans doute encore trop faible.
En ce qui concerne les arts, la logique est la même. Toute modification des règles visant à inclure davantage d’artistes non-occidentaux dans les inventaires provoquera l’inclusion simultanée d’une foule de nouveaux artistes occidentaux.
A ceux qui pensent que les résultats auxquels parvient Charles Murray sont indûment « eurocentriques » d’essayer de réfuter cette proposition.

samedi 2 mars 2013

Human Accomplishment (3/8) : les inventaires 2ème partie


(la suite des inventaires)











En plus de ce classement des personnalités les plus éminentes dans leur discipline, Charles Murray a élaboré une chronologie des événements ou des inventions les plus marquantes dans chaque domaine, mais uniquement pour les sciences, les arts et la philosophie ne se prêtant pas à ce genre de recensement, ainsi qu’une liste de ce qu’il appelle les « méta-inventions ».
Cette liste de méta-inventions, qui comprend quatorze éléments, ne sera pas traitée ici. Cette liste semble en effet plus contestable que les autres classements établis par Charles Murray et de longues explications seraient nécessaires pour chaque élément choisi. Par ailleurs elle peut être omise sans nuire aucunement à la compréhension ni de ce qui précède ni de ce qui suit. Mentionnons juste le fait, pertinent pour les analyses qui vont suivre, que, sur ces quatorze méta-inventions, douze viennent de l’Occident.
Quant aux chronologies des événements marquants j’ai choisi, pour des raisons de place, de n’en reproduire que deux, en mathématiques et en médecine. Les lecteurs qui s’y connaissent dans l’une ou l’autre discipline pourront juger de leur pertinence.