Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 26 juin 2013

Féminisme et femmes battues




Si, selon l’adage de Bossuet, désormais usé jusqu’à la corde, « Dieu se rit de ceux, etc. » le Père éternel doit affuter ses zygomatiques en prévision du 3 juillet prochain. C’est en effet ce jour-là que notre sublime (le mot n’est pas trop fort) ministresse du droit des femmes présentera en Conseil des ministres une série de mesures nouvelle destinées à lutter contre « les violences faites aux femmes », mesures qui, n’en doutons pas, finiront par devenir loi. La même femme qui, jour après jour, s’efforce autant qu’il est en elle de détruire la famille dite « traditionnelle » et de brouiller tous les repères qui pourraient servir aux deux sexes pour s’orienter l’un par rapport à l’autre. Le tout, bien entendu, au nom de « l’égalité ».

Jamais il ne lui viendrait à l’esprit – ni à elle ni à ses consœurs en féminisme nihiliste – que sa lutte pour « l’égalité des sexes » est l’une des choses qui contribue le plus à brutaliser les rapports hommes/femmes, et à rendre héréditaires les inégalités sociales. Et si jamais une telle pensée lui venait, elle la repousserait immédiatement comme impie et méritant d’être expiée par encore plus de mesures contre le sexisme, l’homophobie, la transgenrophobie, et que sais-je encore.

Ce n’est donc pas pour elle – ni pour ses consœurs - que je publie cette traduction d’un texte de Théodore Dalrymple, mais pour ceux et celles qui sont encore capables de réfléchir, et de comprendre que deux plus deux continueront éternellement à faire quatre, même si nous désirons très fort qu’ils fassent autre chose. Je crois qu’il en existe toujours. C’est dire si je suis optimiste.


Qui aime bien châtie bien


Extrait de Life at the bottom, par Théodore Dalrymple


La semaine dernière, une jeune fille de dix-sept ans a été admise dans mon service avec une telle intoxication alcoolique qu’elle pouvait à peine respirer par elle-même, l’alcool ayant des effets dépresseurs sur la fonction respiratoire. Lorsqu’elle s’est finalement réveillée, douze heures plus tard, elle m’a dit qu’elle était alcoolique depuis l’âge de douze ans.
Elle avait renoncé à l’alcool pendant quatre mois avant son admission, m’a-t-elle dit, mais elle venait juste de replonger à cause d’une crise. Son petit ami, âgé de seize ans, venait juste d’être condamné à trois ans de détention pour une série de cambriolages et d’agressions. Il était ce qu’elle appelait « sa troisième relation durable » - les deux premières ayant duré quatre et six semaines respectivement. Mais après quatre mois de vie avec le jeune cambrioleur, la perspective d’être séparée de lui avait été suffisamment douloureuse pour la ramener à la boisson.
Il se trouvait que je connaissais aussi sa mère, une alcoolique chronique avec un penchant pour les petits amis violent, le dernier d’entre eux ayant été poignardé dans le cœur au cours d’une bagarre dans un pub. Les chirurgiens de mon hôpital avaient sauvé sa vie et, pour célébrer sa guérison et sa sortie, il s’était rendu directement au pub. De là il était rentré chez lui, saoul, et avait battu la mère de ma patiente.
Ma patiente était intelligente mais mal éduquée, comme seuls peuvent l’être des produits du système éducatif britannique après onze ans d’école obligatoire. Elle pensait que la seconde guerre mondiale avait eu lieu dans les années 1970 et était incapable de me donner une seule date historique exacte.
Je lui ai demandé si elle pensait qu’un cambrioleur jeune et violent se serait révélé un bon compagnon. Elle a admis que non, mais a ajouté que c’était le genre d’hommes qui lui plaisaient ; et par ailleurs - d’une manière légèrement contradictoire – que les hommes étaient tous les mêmes.
Je l’ai prévenu aussi clairement que j’ai pu qu’elle était déjà bien engagée sur la pente menant à la pauvreté et à la misère - que, comme me l’avait appris l’expérience d’innombrables patients, elle aurait bientôt une suite de petits amis possessifs, exploiteurs, et violents, à moins qu’elle ne change de vie. Je lui ai dit que dans les jours précédents j’avais vu deux patientes qui avaient eu la tête enfoncée dans la cuvette des toilettes, une qui avait eu la tête fracassée dans une vitre et la gorge tranchée sur les éclats de verre, une qui avait eu le bras, la mâchoire et le crâne brisé, et une qui avait été suspendue par les chevilles à la fenêtre d’un immeuble de dix étages sur l’air de « Crève, salope ! »
« Je peux prendre soin de moi-même », m’a répondu mon adolescente de dix-sept ans.
« Mais les hommes sont plus forts que les femmes », lui ai-je dit. « En cas de violence, ils sont avantagés. »
« Ce sont des propos sexistes », m’a-t-elle répliqué.
Une fille qui n’avait rien retenu de l’école avait néanmoins absorbé les niaiseries du politiquement correct en général et du féminisme en particulier.
« Mais c’est un fait complètement évident et incontournable », lui ai-je dit.
« C’est sexiste », a-t-elle réitéré fermement.
Un refus obstiné de regarder en face certains faits dérangeants, aussi évidents qu’ils puissent être, imprègne désormais notre attitude en ce qui concerne les rapports entre les sexes. Un filtre idéologique fait de notions chimériques empêche de passer tout ce que nous préférons ne pas avoir à reconnaitre au sujet de ces rapports éternellement difficiles et disputés, avec tous les résultats désastreux que l’on peut en attendre.
Je rencontre ce refus partout, même parmi les infirmières de mon service. Intelligentes et compétentes, aussi droites et dévouées que n’importe quel groupe de personne que je connais, elles semblent, lorsqu’il s’agit de juger du caractère des hommes, totalement, presque délibérément, incompétentes.
Dans mon service de toxicologie, par exemple, 98% des 1300 patients que nous voyons chaque année ont tenté de se suicider par overdose. Un tout petit peu plus de la moitié d’entre eux sont des hommes, dont 70% au moins se sont rendus coupables récemment de violences domestiques. Après avoir poignardé, étranglé, ou simplement frappé celles qui désormais apparaissent dans les dossiers médicaux comme leurs « partenaires », ils prennent une overdose pour au moins l’une de ces trois raisons, et parfois pour les trois à la fois : pour éviter d’aller devant le tribunal ; pour faire du chantage émotionnel à leurs victimes ; et pour présenter leur propre violence comme le résultat d’un état pathologique qu’il est du devoir du médecin de soigner. En ce qui concerne nos patientes femmes qui ont essayer de se suicider, quelques 70% d’entre elles ont souffert de violences conjugales.
Dans de telles circonstances, il n’est pas très surprenant que je puisse maintenant dire au premier regard - avec un bon degré d’exactitude - si un homme est violent envers sa tendre moitié (il ne s’ensuit pas, bien sûr, que je suis capable de dire si un homme n’est pas violent avec elle). En vérité, les indices ne sont pas particulièrement subtils. Un crâne rasé de près avec de nombreuses cicatrices sur le cuir chevelu à la suite de collisions avec des verres ou des bouteilles brisées ; un nez cassé ; des tatouages sur les mains, les bras, la nuque, transmettant des messages d’amour, de haine, et de défi ; mais avant tout une expression de malignité concentrée, d’égoïsme outragé, et de suspicion féroce - tout cela suffit pour se prononcer. En fait, je n’analyse même plus les indices pour en tirer une conclusion : la propension d’un homme à la violence est aussi immédiatement lisible dans son visage et sa posture que n’importe quel trait de caractère fortement marqué.


Il est d’autant plus surprenant pour moi, par conséquent, que les infirmières perçoivent les choses différemment. Elles ne voient pas la violence d’un homme dans son visage, ses gestes, son comportement, et ses ornements corporels, bien qu’elles aient la même expérience de ces patients que moi. Elles entendent les mêmes histoires, elles voient les mêmes signes, mais elles ne portent pas les mêmes jugements. Et qui plus est, elles semblent ne jamais apprendre ; car l’expérience - comme la chance, dans la fameuse formule de Louis Pasteur - ne favorise que les esprits préparés. Et lorsque je devine en un coup d’œil qu’un homme est un batteur de femmes invétéré, elles sont horrifiées par la dureté de mon jugement, même lorsqu’il se révèle juste une fois encore.
Ce n’est pas une question purement théorique pour les infirmières, car beaucoup d’entre elles ont dans leur vie privée été les victimes consentantes d’hommes violents. Par exemple, l’amant de l’une des infirmières-chef, une jeune femme vivante et attractive, l’a récemment mise en joue avec une arme à feu en menaçant de la tuer, après lui avoir régulièrement poché les yeux durant les mois précédents. Je l’ai rencontré une fois alors qu’il venait la chercher à l’hôpital : il était exactement le genre de jeune égoïste féroce avec lequel j’aurais pris mes distances même en plein jour.
Pourquoi les infirmières sont elles si réticentes à tirer les conclusions les plus inévitables ? Elles apprennent dans leur formation, assez justement, qu’il est de leur devoir de s’occuper de chacun sans tenir compte de ses mérites ou de ses qualités personnelles ; mais pour elles il n’y a pas de différence entre suspendre son jugement pour certains objectifs limités et ne jamais porter aucun jugement dans quelques circonstances que ce soit. C’est comme si elles étaient plus effrayées de parvenir à une conclusion négative sur quelqu’un que de recevoir un coup de poing dans la figure - une conséquence probable, soit dit en passant, de leur défaut de discernement. Dans la mesure où il est presque impossible de reconnaitre un batteur de femmes sans le condamner intérieurement, il est plus sûr de ne simplement pas voir ce qu’il est.
Ce défaut de discernement est presque universel parmi les femmes battues qui sont mes patientes, mais chez elles il remplit une fonction quelque peu différente de chez les infirmières. Les infirmières ont besoin de maintenir un certain regard positif sur leurs patients afin de pouvoir faire leur travail. Mais pour les femmes battues, le fait de ne pas percevoir à l’avance la violence des hommes qu’elles choisissent sert à les absoudre de toute responsabilité pour tout ce qui peut arriver après, en leur permettant de se concevoir uniquement comme des victimes, plutôt que comme les victimes et les complices qu’elles sont. De plus, cela leur donne toute liberté de suivre leurs impulsions et leurs caprices, en leur permettant de croire que l’attractivité sexuelle est la mesure de toutes choses et que la prudence dans la sélection d’un compagnon mâle n’est ni possible ni désirable.
Souvent leur imprudence serait risible si elle n’était pas tragique : bien souvent dans mon service j’ai vu se former des liaisons entre des patientes qui avait été violentées et des patients violents, dans la demi-heure qui suivait leur rencontre. Désormais je peux souvent prédire la formation d’une telle liaison - et prédire qu’elle finira dans la violence aussi sûrement que le soleil se lèvera demain.
Au début, bien sûr, mes patientes commencent par nier que la violence de leur homme était prévisible. Mais lorsque je leur demande si elles pensent que j’aurais pu la reconnaitre à l’avance, la grande majorité d’entre elles - neuf sur dix - répondent, oui, bien sûr. Et lorsque je leur demande comment elles pensent que j’aurais pu faire cela, elles énumèrent précisément les facteurs qui m’auraient conduit à cette conclusion. Leur aveuglement est donc volontaire.
La désastreuse insouciance actuelle à propos d’une affaire aussi sérieuse que les relations entre les sexes est sûrement quelque chose de nouveau dans le cours de l’histoire : il y a seulement trente ans, les gens montraient beaucoup plus de circonspection dans la formation d’une liaison qu’aujourd’hui. Ce changement représente, bien entendu, l’accomplissement de la révolution sexuelle. Les prophètes de cette révolution souhaitaient purger les rapports entre les sexes de toute dimension morale et détruire les institutions et les coutumes qui gouvernaient ces rapports. L’entomologiste Alfred Kinsey a réagi contre sa propre éducation puritaine et répressive en concluant que toute forme de contrainte en matière de sexualité était injustifiée, et psychologiquement nocive ; l’écrivain Norman Mailer, ayant pris les stéréotypes raciaux aussi au sérieux que n’importe quel membre du Ku Klux Klan, a vu dans la sexualité soit disant désinhibée des Noirs la promesse pour le monde d’une vie plus riche et foisonnante ; l’anthropologue de Cambridge Edmund Leach a informé le public anglais cultivé, lors d’émissions radiophoniques, que la famille nucléaire était responsable de tous les ennuis de l’humanité (et ceci au siècle de Staline et de Hitler !) ; et le psychiatre R. D. Laing a mis sur le compte de la structure familiale des maladies mentales sévères. Chacun à leur manière, Norman O. Brown, Paul Goodman, Herbert Marcuse, et Wilhelm Reich se sont joint à la campagne menée pour convaincre le monde occidental que la sexualité libérée était le secret du bonheur et que la répression sexuelle, ainsi que la vie familiale bourgeoise qui avait jusqu’à maintenant contenu et canalisé la sexualité, n’étaient rien d’autre que des causes de pathologie.

Tous ces enthousiastes croyaient que, si les relations sexuelles pouvaient être libérées des inhibitions sociales artificielles et des restrictions légales, quelque chose de merveilleux apparaitrait : une vie dans laquelle aucun désir n’aurait à être frustré, une vie dans laquelle la petitesse humaine s’évanouirait comme neige au soleil. Les conflits et les inégalités entre les sexes disparaitraient de même, parce que chacun pourrait avoir ce qu’il ou elle voulait, quand et où il ou elle le voulait. Les fondements d’émotions bourgeoises mesquines, comme la jalousie ou l’envie, disparaitraient : dans un monde d’épanouissement total, chaque personne serait aussi heureuse que les autres.
Le programme des révolutionnaires sexuels a plus ou moins été appliqué, particulièrement dans les échelons inférieurs de la société, mais les résultats ont été très différents de ceux qui étaient si sottement attendus. La révolution s’est fracassée sur le roc d’une réalité inavouée : que les femmes sont beaucoup plus vulnérables à la maltraitance que les hommes du simple fait de leur biologie, et que le désir pour la possession sexuelle exclusive de l’autre est resté aussi fort que jamais. Ce désir est bien sûr incompatible avec le désir tout aussi puissant - consubstantiel au cœur humain mais jusqu’alors contrôlé par des restrictions sociales et légales - d’une totale liberté sexuelle. A cause de ces réalités biologiques et psychologiques, le résultat de la révolution sexuelle n’a pas été l’avènement du bonheur humain dans le meilleur des mondes, mais plutôt un énorme accroissement de la violence entre les sexes, pour des raisons aisément compréhensibles.
Bien évidemment, avant même toute explication, la réalité de cet accroissement est rageusement niée par ceux qui ont un intérêt idéologique direct à cacher les résultats des changements qu’ils ont aidé à produire et qu’ils ont accueilli avec enthousiasme. Ils utiliseront le même genre de diversions que celles employées pendant si longtemps par les criminologues progressistes pour nous convaincre que c’est la peur de la criminalité, plutôt que la criminalité elle-même, qui a augmenté. Ils diront (assez justement) que la violence entre les hommes et les femmes a existé toujours et partout mais que notre attitude envers elle a changé (ce qui est peut-être correct également), de sorte qu’elle est plus fréquemment signalée qu’avant.
Le fait demeure pourtant qu’un hôpital comme le mien a connu, dans les deux dernières décennies, un énorme accroissement des femmes victimes de blessures, la plupart d’entre elles étant le résultat de violences conjugales et souvent d’un type qui aurait attiré l’attention des médecins en toutes circonstances. L’accroissement est réel, par conséquent, ce n’est pas une conséquence du fait que ces violences seraient signalées plus souvent. Environ un cinquième des femmes entre 16 et 50 ans qui vivent dans le secteur de mon hôpital se rendent aux urgences durant l’année à cause des blessures reçues lors de disputes avec un petit ami ou un mari ; et il n’y a aucune raison de supposer que ce que connait mon hôpital soit différent de ce que connaissent les autres hôpitaux locaux qui, avec le mien, fournissent des soins médicaux à la moitié de la population de la ville. Dans les cinq dernières années j’ai traité au moins deux milles hommes qui avaient été violents avec leurs épouses, leurs petites amies, leurs maîtresses, et leurs concubines. Il me semble qu’une violence aussi répandue n’aurait pas pu aisément être ignorée dans le passé - y compris par moi.
Et il y a de très bonnes raisons pour que cette violence se soit accrue sous ce nouvel ordre sexuel. Si les gens exigent la liberté sexuelle pour eux, mais la fidélité sexuelle pour les autres, le résultat est l’inflammation de la jalousie, car il est naturel de supposer que les autres vous font ce que vous leur faites - et la jalousie est ce qui déclenche le plus fréquemment la violence entre les sexes.

La jalousie a toujours été un trait des relations entre hommes et femmes : Othello, écrit il y a quatre siècles, est toujours instantanément compréhensible pour nous. Mais je rencontre au moins cinq Othello et cinq Desdémone par semaine, et ceci est quelque chose de nouveau, si les manuels de psychiatrie imprimés il y a quelques années avaient raison d’affirmer que la jalousie obsessionnelle est une chose rare. Loin d’être rare, elle est aujourd’hui presque la norme, particulièrement chez les hommes du quart-monde, dont la fragile estime de soi dérive entièrement de la possession d’une femme, et qui est en permanence au bord de l’humiliation à la perspective de perdre cet unique soutien de leur existence.
La croyance que la jalousie masculine est inévitable est une des principales raisons pour lesquelles mes patientes victimes de violence ne quittent pas les hommes qui les maltraitent. Ces femmes ont connus trois ou quatre hommes de cette sorte d’affilé, et cela n’a pas grand sens d’échanger l’un pour l’autre. Plutôt la maltraitance que vous connaissez que celle que vous ne connaissez pas. Lorsque je leur demande si elles ne seraient pas mieux sans homme qu’avec un tourmenteur masculin, elles répondent que dans leur quartier une femme seule est vue comme une proie facile par tous les hommes et, sans son protecteur violent mais attitré, elle souffrirait plus de violences, pas moins.
La jalousie des hommes - et cette passion est plus commune chez les hommes, bien que les femmes soient en train de les rattraper et de devenir violentes à leur tour - est une projection sur les femmes de leur propre comportement. La grande majorité des hommes jaloux que je rencontre sont grossièrement infidèles à l’objet supposé de leur affection, et quelques-uns gardent plusieurs femmes dans le même assujettissement jaloux quelque part dans la ville, et même à une centaine de kilomètres de là. Ils n’ont aucuns scrupules à cocufier d’autres hommes et se réjouissent au contraire de le faire, car cela renforce leur ego fragile. En conséquence ils s’imaginent que tous les autres hommes sont leurs rivaux, car la rivalité est une relation réciproque.
Ainsi, dans un pub, un simple regard dirigé vers la petite amie d’un homme est suffisant pour déclencher une bagarre, non seulement entre la fille et son amant mais, avant cela, entre les deux hommes. Les crimes violents continuent à augmenter en Angleterre, dont beaucoup sont causés par la jalousie sexuelle. Cherchez la femme n’a jamais été un conseil plus avisé lorsqu’il s’agit d’expliquer une tentative de meurtre qu’aujourd’hui ; et la nature extrêmement  fluide des rapports entre les sexes est ce qui rend ce conseil si avisé.

 
La violence de l’homme jaloux, cependant, n’est pas toujours occasionnée par le fait qu’il suppose que son amie s’intéresse à un autre homme. Au contraire, elle a une fonction prophylactique et l’aide à garder la femme entièrement asservie à lui jusqu’au jour où elle décide de le quitter, car sa vie est totalement focalisée sur le fait d’éviter sa colère. L’éviter est impossible, cependant, dans la mesure où c’est précisément le caractère arbitraire de sa violence qui la garde assujettie à lui. Ainsi, quand une patiente me dit que l’homme avec lequel elle vit l’a sévèrement battue pour une raison triviale - pour avoir servi des patates rôties alors qu’il les voulait bouillies, par exemple, ou pour ne pas avoir dépoussiéré le dessus de la télévision - je sais immédiatement que cet homme est obsessionnellement jaloux : car l’homme jaloux désire occuper toutes les pensées de l’objet de sa passion, et il n’y a pas de meilleur moyen pour y parvenir que la terreur arbitraire. De son point de vue, plus la violence est arbitraire et disproportionnée, plus elle est efficace ; et effectivement, il pose souvent des conditions impossibles à remplir pour la femme - qu’un repas fraîchement cuisiné l’attende au moment où il rentre à la maison, par exemple, en dépit du fait qu’il se refuse même à dire vers quel moment il rentrera dans un intervalle de quatre heures - précisément pour qu’il puisse avoir une occasion de la frapper. En fait, cette méthode est si efficace que la vie mentale de nombre de femmes battues qui me consultent s’est concentrée pendant des années sur leurs amants - leurs allées et venues, leurs désirs, leur confort, leur humeur - à l’exclusion de tout le reste.
Lorsque finalement elle le quitte, comme elle le fait presque toujours, il regarde cela comme un acte de la plus haute perfidie et en conclut qu’il devra traiter sa prochaine compagne avec encore plus de sévérité pour éviter la répétition. Observant la fluidité des liaisons sexuelles autour de lui et réfléchissant à son expérience récente, il devient la proie d’une paranoïa sexuelle permanente.
Pire encore, ces relations produisent des dynamiques sociales qui s’auto-entretiennent, car les enfants qui en résultent grandissent en croyant que toutes les liaisons entre hommes et femmes sont temporaires et sujettes à révision. Dès leur plus jeune âge, par conséquent, les enfants vivent dans une atmosphère de tension engendrée par la contradiction entre le désir naturel de stabilité et le chaos émotionnel qu’ils voient tout autour d’eux. Ils ne peuvent absolument pas présumer que l’homme qui partage leur vie - l’homme qu’ils appellent « papa » aujourd’hui - sera là demain. (Comme me le disait une de mes patientes en parlant de sa décision de quitter son dernier petit ami en date, « il était le père de mes enfants jusqu’à la semaine dernière. » Il va sans dire qu’il n’était le père biologique d’aucun des enfants, les géniteurs étant partis depuis longtemps.)
Un fils apprend que les femmes sont toujours sur le point de quitter les hommes ; une fille, que l’on ne peut pas compter sur les hommes et qu’ils sont inévitablement violents. La fille est mère de la femme : comme elle a appris que tous les rapports avec les hommes sont violents et temporaires, elle en conclut que cela ne vaut pas la peine de penser à demain en ce qui concerne le fait de choisir un homme. Non seulement il n’y a pas beaucoup de différences entre eux, à l’exception de l’attraction physique qu’ils peuvent lui inspirer, mais les erreurs peuvent être rectifiées simplement en abandonnant l’homme, ou les hommes, en question. Ainsi il est possible d’établir des relations sexuelles sans y accorder plus d’attention qu’au choix de ses céréales au petit déjeuner - ce qui est précisément l’idéal de Kinsey, Mailer et Cie.
Mais pourquoi la femme ne quitte-t-elle pas l’homme dès qu’il révèle sa violence ? C’est parce que, de manière perverse, la violence est le seul témoignage qu’elle a de son engagement envers elle. De même qu’il veut la posséder sexuellement de manière exclusive, elle veut une liaison permanente avec lui. Elle s’imagine - faussement - qu’un coup de poing au visage ou une main serrée autour de la gorge est au moins un signe qu’il continue à s’intéresser à elle, le seul signe, autre qu’un rapport sexuel, qu’elle recevra sans doute jamais à cet égard. En l’absence de cérémonie de mariage, un œil au beurre noir est son billet à ordre pour être aimée, honorée, chérie et protégée.
Ce n’est pas sa violence en tant que telle qui fait qu’elle l’abandonne, mais la découverte, en fin de compte, que sa violence n’est pas en réalité un signe d’attachement à elle. Elle découvre qu’il lui est infidèle, ou que ses revenus sont plus élevés que ce qu’elle pensait et qu’ils sont dépensés en dehors du foyer, et c’est alors seulement que sa violence semble intolérable. Elle est cependant tellement convaincue que la violence est une caractéristique intrinsèque et inévitable des rapports entre les sexes que si, par chance, elle tombe la fois suivante sur un homme qui n’est pas violent, elle est désorientée et éprouve un grand inconfort ; il se peut même qu’elle le quitte parce qu’il ne s’intéresse pas assez à elle. Beaucoup de mes patientes ayant été violentées m’ont dit qu’elles trouvaient les hommes non violents insupportablement indifférents et émotionnellement distants, la colère étant la seule émotion qu’elles ont jamais vu un homme exprimer. Elles les quittent plus rapidement que les hommes qui les ont battus et autrement maltraitées.
Les partisans de la révolution sexuelle voulaient libérer les rapports sexuels de tout à l’exception de leur aspect le plus biologique. A partir de maintenant, les relations de ce genre ne devaient plus être soumises à des arrangements contractuels bourgeois - ou, a Dieu ne plaise, à des sacrements - tels que le mariage ; plus aucun stigmate social ne devait être attaché à des conduites sexuelles qui avaient jusqu’alors été regardées comme répréhensibles. Le seul critère permettant de juger le caractère acceptable des relations sexuelles était le consentement mutuel des partenaires : aucune idée de devoir envers autrui (envers ses propres enfants, par exemple) ne devait se mettre en travers de l’accomplissement du désir. La frustration sexuelle résultant d’obligations et de restrictions sociales artificielles était l’ennemie à abattre, et l’hypocrisie - la conséquence inévitable du fait d’imposer aux gens quelque règle de conduite que ce soit - était le plus grand péché.
Que le cœur veuille des choses contradictoires, incompatibles, que les conventions sociales apparaissent pour résoudre certains des conflits qui naissent de nos propres impulsions ; qu’une frustration éternelle soit la conséquence inévitable de la civilisation, comme Freud l’avait noté - toutes ces vérités récalcitrantes échappèrent à l’attention des avocats de la libération sexuelle, condamnant au bout du compte leur révolution à l’échec.
Cet échec affecta le plus durement le quart-monde. Pas un moment les libérateurs sexuels ne s’arrêtèrent pour considérer l’effet sur les pauvres de la destruction des liens familiaux puissants qui seuls permettaient à nombre de gens d’émerger de la pauvreté. Seuls les intéressaient les petits drames et les petites insatisfactions de leurs propres vies. Mais en ignorant obstinément les aspects les plus saillants de la réalité, comme mon adolescente de dix-sept ans qui pensait que la force physique supérieure des hommes était un mythe sexiste socialement construit, ils ont largement contribué à rendre la pauvreté insoluble dans les villes modernes, en dépit d’un grand accroissement de la prospérité générale : car la révolution sexuelle a transformé en caste la classe des pauvres, une caste dont l’évasion restera impossible tant que durera cette révolution.