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mardi 28 juin 2016

Brexit : et après?





Les Britanniques viennent donc de faire connaitre, haut et clair, leur volonté de sortir de l’Union Européenne.
Cet évènement est sans doute le plus décisif pour l’avenir des peuples européens depuis la chute du mur de Berlin, avec laquelle il partage bien des points communs.
Nul ne peut se risquer à affirmer ce qui résultera précisément de ce référendum. Mais des conjectures raisonnables sont possibles – ce que nos amis britanniques appellent « an educated guess » - et même nécessaires pour essayer de tirer le meilleur parti possible des opportunités qui ne manqueront pas de s’offrir, et pour éviter les périls qui ne manqueront pas de se présenter. Même si nous ne pouvons pas lire l’avenir, nous pouvons et nous devons nous efforcer de discerner les conséquences probables des choix qui ont été faits, et d’analyser les choix qui pourraient se présenter à nous à la suite de cela.
Sans jamais oublier cependant que la politique est un art, pas une science, et que le mieux que nous puissions espérer en matière de prospective politique, ce sont des probabilités plus ou moins grandes, pas des certitudes.

Commençons par le commencement, et par ce qui est sans doute le plus facile, le sens de l’évènement lui-même. Plus précisément : pourquoi les Britanniques se sont-ils prononcés majoritairement pour quitter l’Union Européenne ?
La réponse la plus simple, la plus vraie, et la plus courte est sans doute la suivante : ils désirent continuer à exister en tant que nation indépendante. Les Britanniques ne consentent pas à la dissolution progressive de ce corps politique singulier et pluri-centenaire que nous nommons la Grande-Bretagne. Le peuple britannique refuse de ratifier sa propre disparition. Il affirme son désir de vivre et de se perpétuer.
Ce refus a deux aspects principaux.
Tout d’abord les Britanniques veulent pouvoir continuer à se gouverner eux-mêmes, ou plus exactement ils veulent retrouver cette capacité. Se gouverner soi-même, d’un point de vue politique, signifie trois choses étroitement liées mais distinctes : d’une part ne pas se voir imposer une règle par des étrangers, d’autre part être gouverné par la loi et non par le caprice des hommes, et enfin pouvoir consentir à cette loi qui vous gouverne. Ne pas se voir imposer une règle par l’étranger signifie que les gouvernants et les législateurs doivent être membres du même peuple que vous. Une règle, même bonne, même excellente, dictée par des gens n’appartenant pas au même corps politique que vous est une règle tendanciellement perçue comme odieuse, despotique. L’accepter est contraire à la fierté la plus élémentaire, et à la prudence. My business is none of your business ! Etre gouverné par la loi et non par le caprice des hommes signifie que les règles de conduite doivent être édictées à l’avance, être fixes (autant que possible) et connues de tous, et non pas édictées de manière discrétionnaire, au cas par cas, dans le secret des bureaux, des couloirs ou des antichambres. Enfin, pouvoir consentir à la loi qui vous gouverne signifie a minima que la loi doit être édictée par des personnes choisies par les gouvernés et qui auront régulièrement à rendre compte des lois qu’ils ont édictées devant ceux à qui elles s’appliquent.
Or, si nous nous tournons vers l’Union Européenne, nous constatons facilement que ces trois éléments sont absents.
Il est éventuellement permis de rêver qu’un peuple européen pourrait un jour exister, mais il n’est pas permis, si l’on a quelque prétention à la crédibilité et à l’honnêteté, de nier qu’un tel peuple n’existe pas aujourd’hui (et que par ailleurs nul n’a d’idée sérieuse sur la manière dont il serait possible de le faire naitre). Il n’existe, au sein de l’Union Européenne, que des nations très affaiblies, des nations en voie de dissolution, il n’existe pas de corps politique européen. Les règles prises au sein des institutions européennes contre l’aval des Britanniques sont donc des règles imposées par des étrangers. Des étrangers sympathiques sans doute, amicaux peut-être, bienveillants même tant qu’on voudra, mais des étrangers. Les Français, les Allemands, les Italiens, les Espagnols, ne sont pas des Britanniques. Dire que l’on a consenti à édicter des règles en commun avec eux n’est pas une réponse, car un tel consentement ne saurait être que précaire par nature, et non perpétuel comme le suppose la « construction européenne ». Et ce qu’on dit les Britanniques est justement : « nous ne consentons plus à nous voir imposer des règles par Bruxelles », c’est-à-dire par des étrangers. Nous réaffirmons le droit inaliénable de chaque peuple à se gouverner lui-même.
Par ailleurs, au sein de l’Union Européenne le pouvoir d’édicter les normes revient en pratique à des bureaucrates, à des juges, à des « commissaires » et à des « parlementaires » qui sont à peu près l’équivalent de ce qu’était la nomenklatura pour l’URSS : des gens qui décident selon des processus strictement impénétrables pour le grand public et qui jamais n’ont de compte à rendre à ceux pour qui ils ont édicté des règles. L’Union Européenne est un mélange de technocratie et de gouvernement des juges. Tout le contraire de the rule of law. Tout le contraire d’une démocratie libérale.
Une plaisanterie court, parait-il, depuis longtemps déjà dans les couloirs de Bruxelles : si l’Union Européenne était un Etat désirant adhérer à elle-même, elle serait rejetée au motif qu’elle est insuffisamment démocratique. Mais cette plaisanterie minimise grandement l’ampleur du problème : l’Union Européenne ne souffre pas d’un quelconque « déficit démocratique », elle a au fil des années développé une très solide tradition antidémocratique qui est en accord avec sa nature profonde.
Dès le départ la méthode Monnet, celle de l’intégration par petits pas successifs en commençant par le domaine économique, avait pour but de contourner l’obstacle du consentement populaire, et le système institutionnel mis en place par le traité de Rome visait clairement à donner un rôle moteur à un corps de technocrates émancipés des contraintes de l’opinion publique. De ce point de vue le dessein des pères fondateurs a été pleinement réalisé.
C’est tout cela qu’ont rejeté les Britanniques en votant en faveur de la sortie de l’Union Européenne. Ils ont dit non au despotisme administratif étranger, ils ont exprimé la volonté de recouvrer leur liberté politique.
Le second aspect du refus de disparaitre qui s’est exprimé lors du référendum porte bien évidemment sur l’immigration. Cette question de l’immigration a joué un très grand rôle lors de la campagne référendaire, tout le monde en est d’accord. L’Union Européenne a été identifiée par un grand nombre d’électeurs britanniques avec l’impossibilité de contrôler ses frontières et donc avec un afflux ininterrompu d’immigrés, indésirables à la fois par leur nombre et par leurs caractéristiques ethno-culturelles.
Cette identification est parfaitement justifiée.
Ce n’est pas seulement que l’espace Schengen et les règles européennes rendent matériellement beaucoup plus difficile le contrôle des flux migratoires, c’est, plus profondément, que les institutions européennes, particulièrement les vrais centres de pouvoir que sont la Commission et son administration et la Cour de Justice, se refusent à contrôler sérieusement les flux migratoires car ils se refusent à considérer que l’immigration puisse être un problème. La « construction européenne » est depuis longtemps déjà, depuis le début peut-être, une entreprise de dissolution des nations. Pour l’écrasante majorité de ceux qui peuplent les institutions européennes, tout ce qui est patriotisme, particularisme national, attachement à sa culture et à ses mœurs, est déplaisant, voire odieux – tout au moins lorsqu’il est le fait des peuples européens. Tout ce qui tend au cosmopolitisme, au mélange et à la disparition des peuples – en tout cas de peuples européens – est aimable et désirable.
Les citoyens britanniques ont fort bien compris cela, et on peut penser qu’il en va de même dans les autres pays membres de l’Union Européenne. Ils ont fort bien compris que ce refus de contrôler sérieusement les flux migratoires au nom de « l’ouverture à l’Autre » et du refus de la « xénophobie » portait en lui, à terme, la dislocation de la nation anglaise, voire sa disparition pure et simple. Et c’est bien contre cela qu’ils ont voté. Qu’ils aient exprimé leur inquiétude au sujet des étrangers qui viendraient prendre le travail des Britanniques – quand ils ne viendraient pas pour vivre purement et simplement de l’aide sociale – ou bien au sujet de l’islamisation de la Grande-Bretagne est, en l’occurrence, sans importance : le thème sous-jacent de ces inquiétudes était la nation, le refus de se fondre dans le grand magma indifférencié de « l’Europe », la préférence assumée pour le national contre l’étranger (ce d’autant plus que les plaintes au sujet des conséquences économiques de l’immigration sont souvent un moyen d’exprimer une inquiétude plus large en échappant à l’accusation infâmante de « racisme »).
En résumé, on pourrait sans doute attribuer aux électeurs britanniques qui ont choisi le brexit les propos tenus par Nigel Farage, l’un des grands artisans de ce référendum, dans l’une de ses interviews : 
« Ce que nous voulons c'est récupérer notre souveraineté, notre démocratie, notre orgueil et notre estime de nous-même. Nous ne voulons pas que 75% de nos lois soient fabriquées ailleurs. Si vous croyez en la démocratie, qui est, comme l'a dit si justement Churchill, le pire des régimes à l'exception de tous les autres, vous ne pouvez pas faire partie de l'Union Européenne. Car vous abandonnez le droit et la liberté de faire vos propres lois ! »

Maintenant qu’une majorité de Britanniques ont choisi de quitter l’Union Européenne, que va-t-il se passer ? Quelles seront les conséquences de ce vote ?
Il faut commencer par remarquer que si le peuple britannique s’est exprimé, la Grande-Bretagne n’est pas encore sortie de l’Union Européenne. Cela ne sera vraiment le cas que lorsqu’elle aura rompu tous les liens juridiques qui la lient avec les structures européennes. Ce processus sera vraisemblablement long, à moins que Londres ne décide brusquement de déclarer qu’elle ne s’estime plus tenue par aucune norme européenne. Mais on voit mal, pour le moment, pourquoi la Grande-Bretagne choisirait d’utiliser ce qui s’apparente à l’arme nucléaire et qui, pour le coup, provoquerait sans doute de profonds ressentiments chez ses anciens partenaires de l’UE.
Un long détricotage va donc commencer. A cause de la durée de ce processus, certains évoquent déjà la possibilité qu’il n’aille pas à son terme et que, finalement, la Grande-Bretagne reste membre de l’UE, contrairement à la volonté exprimée majoritairement par sa population.
Deux scénarios semblent possibles. D’une part, le parlement britannique n’étant pas « constitutionnellement » tenu de respecter le résultat de ce référendum pourrait refuser la sortie de l’UE, sachant que l’écrasante majorité des membres de la Chambre des Communes se sont prononcés contre cette sortie. Un tel déni de démocratie semble toutefois extrêmement improbable, pour dire le moins. S’il avait lieu, nul ne peut prédire ce qui arriverait, mais on ne pourrait nullement exclure des désordres très graves dans la mesure où ceci s’apparenterait à un véritable changement de régime. La démocratie britannique aurait, de fait, disparu. Le camp du brexit n’aurait alors d’autre choix que de recourir à la force ; en fait, le peuple britannique tout entier n’aurait d’autre choix que de recourir à la violence pour défendre sa liberté, et nul ne peut assurer qu’il ne le ferait pas.
Un second scénario, moins sinistre et moins improbable, est que les négociations pourraient trainer en longueur, que les conséquences négatives pourraient s’accumuler pour les Britanniques et que, finalement, devant la complexité du processus et ses inconvénients, le peuple anglais pourrait se lasser et revenir sur sa décision initiale. Et de fait, sous le coup de la colère et de l’indignation que provoque en eux la décision anglaise, dans l’espoir également de décourager d’autres candidats à la sortie, un certain nombre de responsables politiques, en France ou au sein des institutions européennes, ont immédiatement évoqué le fait qu’il fallait rendre le brexit le plus douloureux possible pour le peuple britannique.
On fera crédit à ces « bons Européens », tels qu’ils se perçoivent eux-mêmes, de la sincérité de leurs intentions : s’ils le pouvaient, ils aimeraient vraiment faire payer très cher leur audace aux Britanniques. On peut les croire lorsqu’ils promettent du mal. Mais le peuvent-ils ?
Sans du tout sous-estimer l’imagination humaine lorsqu’il s’agit de trouver comment concrétiser des intentions malignes, la capacité des euro-fanatiques à faire souffrir les Britanniques parait limitée. Les pays membres de l’UE ne peuvent guère pénaliser économiquement la Grande-Bretagne sans se pénaliser eux-mêmes gravement et ils ne sont pas, pour la plupart, en assez bonne santé économique pour se permettre ce genre de représailles mesquines. Par ailleurs, ils sont loin d’être unanimes quant à l’attitude à adopter face au brexit. Si certains crient vengeance, d’autres regardent le vote des Britanniques avec beaucoup plus de flegme, voire aspirent plus ou moins secrètement à les imiter. Cela limite d’autant la capacité de l’UE à imposer des mesures de rétorsions. Une attitude dure vis-à-vis de la Grande-Bretagne dégénèrerait vraisemblablement très vite en « guerre civile » à l’intérieur de l’Union Européenne. Et enfin, on peut penser qu’une ligne dure aurait surtout pour effet de piquer la fierté des Anglais et de les rendre encore plus intransigeants dans leur volonté de quitter l’Union.
Le plus que puissent faire, sans doute, les euro-fanatiques, c’est de multiplier les tracasseries administratives et les mesquineries au fur et à mesure des négociations pour fixer les modalités du départ des Britanniques. Il est douteux que cela puisse suffire pour qu’ils changent d’avis. L’électorat démocratique est certes versatile, mais le camp du brexit parait suffisamment structuré, il compte désormais suffisamment de personnalités politiques de premier plan, et qui ont joué leur carrière sur la question européenne, pour pouvoir maintenir le cap de la sortie pendant les longs mois, voire les années qui s’écouleront avant que le divorce devienne effectif.
Contrairement à ce que présupposent ceux qui spéculent sur le fait que le brexit pourrait ne jamais se matérialiser, le vote du jeudi 23 juin n’est en rien un caprice ou une humeur passagère. Il est au contraire le résultat de décennies de combat politique contre des forces bien supérieures, il est l’expression d’un sentiment populaire longuement combattu et dénigré par une vaste majorité des élites politiques, intellectuelles et économiques du pays et qui cependant a persisté et fini par s’imposer. Alors qu’un sentiment semblable se répand partout en Europe, alors que le paquebot européen prend l’eau de toute part, le peuple britannique va-t-il finalement se raviser et prendre peur au moment où il touche au but longuement convoité ? On a connu des scénarios plus vraisemblables, pour dire le moins.
La Grande-Bretagne va certes connaitre des turbulences économiques dans les semaines ou les mois qui viennent, le temps que les marchés financiers, les entreprises, les investisseurs, intègrent cette nouvelle donne et que l’émotion retombe. On peut, pourquoi pas, anticiper un ralentissement temporaire de la croissance britannique, une hausse du chômage, une dévaluation de la Livre Sterling, mais il ne semble pas exister de raisons sérieuses pour que les Anglais ne puissent pas surmonter assez rapidement ces difficultés. Les marchés européens ne vont pas se fermer à eux, contrairement à ce que souhaiteraient les euro-fanatiques, les investisseurs ne vont pas fuir, les Anglais ne vont pas perdre leur esprit d’entreprise et, non, la City ne viendra pas s’installer à Paris ou à Francfort. Bref, tout porte à croire que, lorsque la poussière provoquée par la déflagration sera retombée, l’économie britannique retrouvera son régime de croisière, qui était avant le brexit bien plus satisfaisant que celui des pays de la zone euro, et que, s’ils consentent à endurer des désagréments passagers, les Britanniques devraient assez rapidement se féliciter d’avoir quitté le Titanic européen.
Au total, si l’on peut s’attendre à ce que, dans les semaines qui viennent, les euro-fanatiques agitent toutes les hypothèses et élaborent tous les scénarios pour essayer de contourner le résultat du référendum, le plus vraisemblable est qu’ils devront finir par se rendre à l’évidence : la Grande-Bretagne va effectivement sortir de l’Union Européenne, pourvu seulement que le peuple britannique ait conservé un peu de cette ancienne fierté et de cet esprit d’indépendance qui ont fait sa réputation pendant des siècles ; pourvu seulement qu’il se trouve encore suffisamment d’Anglais pour vibrer à l’évocation de la grandeur de leur pays : « Ce noble trône des rois ; cette île souveraine, cette terre de majesté, ce séjour de Mars, ce nouvel Éden, ce demi-paradis, cette forteresse bâtie par la nature elle-même pour s'y retrancher contre la contagion et contre le bras de la guerre ; cette heureuse race d'hommes, ce petit univers, cette pierre précieuse enchâssée dans la mer d'argent qui, comme un rempart ou comme un fossé creusé autour d'une maison, la défend contre la jalousie des contrées moins fortunées ; ce sol béni du ciel, cette terre, ce royaume, cette Angleterre ».
Bien que « l’englishness » ait, à l’évidence, beaucoup diminué depuis le temps où le poète écrivait ces lignes, on serait prêt à parier que tel est encore le cas.

Quelles seront les conséquences du départ de la Grande-Bretagne pour les peuples qui restent, pour le moment, à l’intérieur de l’Union Européenne ?
Les conséquences économiques ne sont pas ce qui nous préoccupe ici, seules nous intéressent les conséquences politiques probables.
Les grandes alternatives semblent être au nombre de trois : soit le brexit marque le début de la dislocation de l’Union Européenne, à peu près comme la chute du mur de Berlin a provoqué en quelques années la disparition du bloc communiste constitué autour de l’URSS, et la disparition de l’URSS elle-même. Soit au contraire le départ des Britanniques favorisera une accélération de l’intégration européenne. Soit enfin, après une période d’agitation, tout redeviendra à peu près comme avant au sein de l’UE. Business as usual.
L’hypothèse centrale a été beaucoup évoquée avant le résultat et une fois celui-ci connu. 
D’un point de vue eurosceptique, le départ des Britanniques ferait disparaitre un frein à l’intégration européenne, nos amis anglais ayant toujours été notoirement tièdes vis-à-vis de tout ce qui tendait à faire de « l’Europe » plus qu’une vaste zone de libre-échange. Le brexit ouvrirait donc toute grande la voie pour toutes les utopies fédéralistes et laisserait l’Allemagne seule aux commandes de l’Union.
Ce qui est vu avec inquiétude par les eurosceptiques est envisagé avec gourmandise, et une sorte de schadenfreude, par les euro-fanatiques. Enfin débarrassé de ces maudits empêcheurs d’intégrer en rond ! A nous « l’harmonisation fiscale » dont les Anglais n’ont jamais voulu (entendez : l’alignement de tous les pays de l’Union sur les taxations les plus confiscatoires qui existent en son sein, comme en France). A nous « l’Europe sociale » contre laquelle ils ont toujours freiné des quatre fers (entendez : la sécurité sociale et le code du travail français, chef-d’œuvres que le monde nous envie sans jamais les imiter, enfin étendus à toute l’UE). A nous les belles « politiques communes » qui, c’est évident, avaient pour seul obstacle la présence britannique au sein des institutions européennes. Ah, messieurs les eurosceptiques, vous applaudissez les Anglais de répudier l’Union Européenne, ce chef-d’œuvre de la civilisation sans lequel les peuples d’Europe connaitraient immanquablement la famine et la guerre nucléaire (sans compter les pogroms et les ratonnades à tous les coins de rue) ? Eh bien ! Prenez donc ce paquet de mesures d’intégration sur le coin de la figure. Vous allez en manger, désormais, du fédéralisme ! Ca vous apprendra à rêver de liberté.
Que les eurosceptiques se rassurent, et que les euro-fanatiques redescendent sur terre, tout cela relève largement du cauchemar, ou du rêve, selon les points de vue. La réalité est assez différente. Le rêve comme le cauchemar ont pour point commun de présupposer que « l’intégration européenne » dépend essentiellement de la volonté des Etats-membres qui composent l’Union Européenne. Cette illusion est compréhensible, mais il s’agit largement de cela : une illusion.  En fait, depuis longtemps déjà, l’intégration européenne procède de manière largement autonome, indépendamment de la volonté des gouvernements nationaux, voire contre cette volonté, et ce grâce à l’action combinée de la Cour de Justice de l’Union Européenne, de la Commission, et des lobbys en tout genre. Peu à peu, inexorablement, les institutions européennes dépouillent les Etats- membres de leurs compétences, et les peuples de leur souveraineté. Dans ce théâtre d’ombres, les gouvernements nationaux jouent essentiellement, et alternativement, deux rôles : ils mènent des combats de retardement contre l’emprise croissante du droit européen, et, lorsque le combat est décidément perdu, ils feignent d’être les organisateurs de ces mystères qui les dépassent ; c’est-à-dire qu’ils inscrivent noir sur blanc dans des traités des normes et des principes que la Cour de Justice et la Commission leur ont en fait imposé en pratique depuis un certain temps. 
Ce n’est pas ici le lieu de retracer le fonctionnement réel des institutions européennes, à la différence de l’image d’Epinal qu’en présente la propagande européenne, et je ne peux qu’inviter les lecteurs curieux, et patients, à se reporter, pour commencer, à ce que j’ai déjà écrit ailleurs à ce sujet.
Si les gouvernements nationaux étaient réellement maitres du degré de souveraineté qu’ils abandonnent à l’UE et des compétences qu’ils lui transfèrent, les Britanniques n’auraient sans doute jamais songé à quitter l’Union en premier lieu. Mais l’expérience leur a appris que les institutions européennes supranationales prennent très au sérieux l’objectif d’une union « sans cesse plus étroite entre les peuples européens », y compris contre les vœux de ces mêmes peuples, et que le seul moyen d’échapper à « l’approfondissement » permanent et obligatoire, c’est de quitter purement et simplement le navire.
Ce n’est pas à dire que les gouvernements soient absolument passifs dans cette entreprise mais, de manière générale, ils ne maitrisent plus vraiment le processus.
Les eurosceptiques ont donc sans doute tort de craindre que le départ du Royaume-Uni accélère significativement la course au fédéralisme. Peut-être ce départ rendra-t-il la tâche des euro-fanatiques un peu plus facile, mais pas beaucoup plus. Seraient-ils restés dans l’Union, les Britanniques n’auraient pas pu l’empêcher de progresser sur la voie du démantèlement des souverainetés nationales et de l’effacement des nations. A l’inverse, les euro-fanatiques ont sans doute tort de croire que le départ des Britanniques leur permettra de réaliser leurs rêves d’intégration les plus fous. Plus exactement, les euro-fanatiques de l’espèce socialiste, et plus précisément encore de la variété française, rêvent tout debout s’ils pensent que « l’Europe sociale » est désormais à portée de leurs mains fébriles. La vérité est qu’il n’existe, au sein des institutions européennes et parmi les autres Etats-membres, à peu près aucun appétit pour la régulation et la taxation « à la française », et que personne ne désire s’aligner sur un « modèle social » dont les Français semblent être les derniers au monde à ne pas s’être rendus compte qu’il produit essentiellement du chômage, une croissance anémiée, et des bataillons toujours plus nombreux de fonctionnaires et d’assistés.
Le plus vraisemblable est, par conséquent, que l’entreprise européenne continuera sa course sans fin vers « l’élargissement » et « l’intégration », avec ou sans les Britanniques à bord, mais pas spécialement dans la direction qu’espère l’essentiel de la classe politique française.
Aujourd’hui les deux principaux moteurs de « l’intégration », c’est-à-dire de la désintégration des démocraties nationales, sont l’Euro et l’espace Schengen, deux folies auxquelles les Britanniques ont eu le bon sens de ne pas participer, même s’ils ne peuvent pas entièrement éviter d’être affectés par elles.
Ces deux « politiques communes » ont pour caractéristique, voulue par les euro-fanatiques, d’exposer les Etats-membres à des inconvénients croissants qui ne leur laissent le choix qu’entre le démantèlement de ces politiques et une fuite en avant vers la perte de souveraineté, en espérant que davantage « d’intégration » permettra de résoudre les problèmes que le niveau précédent d’intégration a générés. C’est aujourd’hui pour sauver la monnaie unique que les Etats-membres qui l’ont adopté acceptent peu à peu, bon gré mal gré, de remettre leurs instruments budgétaires et monétaires entre les mains de la Commission et de la BCE. C’est aujourd’hui pour sauver l’espace Schengen que les Etats-membres qui en font partie envisagent toujours plus de normes européennes en matière d’immigration et qu’ils ne semblent attendre le salut, face à la submersion qui les menace, que de l’action de « l’Europe ».
Tant que l’Euro et l’espace Schengen existeront, les nations qui y participent continueront de se disloquer et les institutions européennes à accumuler des compétences arrachées aux Etats, un peu comme des planètes tournant autour d’un vaste trou noir qui les aspire peu à peu. Les Britanniques n’y sont pour rien.
Toutefois le brexit change bien quelque chose, quelque chose de très important, qui rend peu probable l’hypothèse du « business as usual ». La sortie de la Grande-Bretagne de l’Union Européenne, si elle devient effective, ce qu’il y a tout lieu de croire, privera l’Union de son carburant essentiel : la peur. Loin d’être un projet glorieux et généreux, comme voudraient le croire les euro-fanatiques, l’intégration européenne s’est depuis longtemps déjà transformée en une entreprise de chantage moral. Les peuples européens sont sommés de consentir à « une union sans cesse plus étroite » pour ne pas être abandonnés sur les bas-côtés de l’Histoire, car l’Histoire a un sens, une direction, et cette direction est celle de la disparition des nations européennes au profit de l’Union. En effet, que deviendraient les peuples européens livrés à eux-mêmes ? Incapables de survivre dans un monde hostile, peuplé de menaces terrifiantes dont seules les institutions européennes peuvent les protéger. 
Comme le déclarait juste avant le brexit l’euro-député Sylvie Goulard, parfait exemple de l’apparatchik euro-fanatique : « Entendre les peuples est une chose, les bercer d’illusions en est une autre. Il faut au contraire expliquer la réalité : faute de changement d’échelle, non seulement l’Union Européenne sera balayée mais les Etats-Nations seront dépassés. Isolément, ils sont dépourvus des moyens de se défendre. Ils sont incapables de contrer la puissance financière et technologique des Etats-Unis ou la force industrielle de la Chine. » Nul besoin d’étayer ou d’argumenter une telle affirmation : elle est aussi évidente par elle-même que l’existence d’Allah est censée l’être pour les musulmans. Ceux qui nient cela témoignent par cela même qu’ils n’ont pas toute leur raison. Ils vivent dans un monde « d’illusions ».
Non seulement, sans l’Union, une union « sans cesse plus étroite », les nations européennes seront balayées par le vent de l’Histoire, mais en plus elles s’entredéchireront et se livreront aux pires atrocités comme elles l’ont déjà fait au siècle passé. Les heures les plus sombres de notre histoire ne sont jamais bien loin, et seule l’Union nous en protège. Comme le déclarait, avec le plus parfait sérieux, Angela Merkel devant le Bundestag, en Octobre 2011 : « Personne ne devrait croire qu’un autre demi-siècle de paix en Europe est inévitable - ce n’est pas le cas. Aussi je le répète : si l’Euro s’effondre, c’est l’Europe qui s’effondre. Cela ne doit pas arriver. » Ou encore, sans la moindre trace d’ironie, la commissaire européenne Margot Wallström, en visite dans la ville tchèque de Terezin, qui était le site d'un camp de concentration nazi pendant la Seconde Guerre mondiale, peu avant les référendums sur le Traité Constitutionnel Européen en 2005 : « Ils (les opposants au Traité Constitutionnel Européen) veulent que l'Union Européenne retourne à la vieille méthode purement intergouvernementale. Je dis à ces gens de venir à Terezin pour voir où mène cette vieille méthode. »
En clair, Il est absolument indispensable de conserver l’Euro, sans quoi les Allemands recommenceront à envahir la Pologne, et si nous refusons toujours plus d’intégration européenne les juifs seront renvoyés dans des camps d’extermination.
Aussi étrange que cela puisse paraitre, cette extraordinaire entreprise de culpabilisation a fonctionné, pendant des décennies. Depuis une dizaine d’années toutefois, en gros depuis les référendums sur le TCE, il est clair que le sortilège est en train de se dissiper. Reste cependant une peur irrationnelle, ou une sorte de fatigue de vivre, qui continue à tenailler nombre de peuples européens. Et si, réellement, nous n’étions plus capables de vivre de manière indépendante ? Et si, réellement, nous étions condamnés à disparaitre dans un monde devenu trop vaste pour nous ?
Constater que les Britanniques parviennent à quitter l’Union sans que la terre ne s’ouvre pour les engloutir, constater que, après quelques turbulences, la Grande-Bretagne redevient une nation indépendante, prospère et puissante, contribuera puissamment à balayer ce qui reste du sortilège.
Le climat moral aura entièrement changé. Et comme il est à peu près certain que l’Union continuera entre temps à s’enfoncer dans des problèmes que son existence même rend insolubles, entre asphyxie économique et submersion migratoire, d’autres peuples demanderont à sortir de l’Union, cela semble à peu près inévitable. Déjà, et très normalement, les appels à tenir des référendums au sujet de la construction européenne se sont multipliés dans les pays membres de l’UE. Mais pour le moment, et assez normalement aussi, les euro-fanatiques, qui tiennent les leviers de commande un peu partout, font bloc pour repousser ces demandes.
Combien de temps pourront-ils tenir leur ligne de défense et empêcher que ne s’effondre l’immense appareil bureaucratico-juridique qui a pour nom « Union Européenne » ? Nul ne peut le dire. L’histoire n’est pas écrite. Les hommes et le hasard auront toujours leur mot à dire, et par conséquent l’avenir sera toujours essentiellement imprévisible. Tel est aussi une des leçons du brexit, une leçon salutaire pour nous qui ne sommes que trop enclins à croire ces doctrines « lâches et molles » selon lesquelles les hommes ne sont pas maitres de leur destin. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que grâce à la décision du peuple anglais, les euro-fanatiques sont sur la défensive, en dépit des rodomontades destinées à masquer leur désarroi. 
Dans cette situation, tous ceux qui se sont déjà désillusionnés du « rêve » européen, tous ceux sur qui le sortilège culpabilisateur a déjà cessé d’agir, doivent faire preuve à la fois détermination et de patience. Ils doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour accentuer la pression sur les gardiens du temple. Ils doivent présenter leurs arguments et leurs projets à l’opinion publique avec une confiance renouvelée dans leur capacité à persuader, et à emporter finalement la décision. Mais ils doivent aussi se dire que le chemin vers la liberté pourrait encore être long et semé d’embûches.

Les Britanniques ont fait le premier pas, absolument décisif, sans lequel rien ne serait possible. Il tient désormais à eux de parcourir le reste du chemin. Et il tient à nous de nous inspirer de leur exemple et de leur courage.
En disant non calmement mais fermement à l’Union Européenne, le peuple britannique a incontestablement récupéré une partie de son estime de lui-même. Souhaitons maintenant, pour le bien de tous, que chaque Anglais puisse se dire fièrement dans quelques années, comme il y a plus de 70 ans : « I am proud to be a member of that vast commonwealth and society of nations and communities gathered in and around the ancient British monarchy, without which the good cause might well have perished from the face of the earth. Here we are, and here we stand, a veritable rock of salvation in this drifting world. » Et agissons en ce sens pour retrouver, nous aussi, notre liberté et notre dignité.


 [L1]


mercredi 1 juin 2016

Porno et débandade





Le mois dernier, le célèbre magazine Time a publié un long article intitulé « Porn and the threat to virility » - que l’on pourrait à peu près traduire par « Le porno est-il une menace pour la virilité ? » - sous-titré : « La première génération d’hommes à avoir grandi avec un accès illimité à la pornographie tire le signal d’alarme. »
Lorsqu’un magazine tout ce qu’il y a de plus bien-pensant comme le Time se met à critiquer l’un des acquis de la « libération sexuelle », vous pouvez être sûr qu’il y a réellement un problème.
Bien évidemment, l’article n’aborde les méfaits de la pornographie que par le biais, très réducteur, des troubles du désir et de l’érection qu’elle pourrait induire chez les hommes. Il devrait être évident, pour n’importe qui ayant un peu d’intelligence et d’expérience de la vie, que la pornographie ne peut qu’abîmer de multiples façons l’âme de ceux qui en consomment massivement. Que plus les consommateurs sont jeunes et plus les dégâts doivent être grands. Et il devrait être évident aussi que, à terme, c’est l’ensemble de la société qui en sera affectée, et pas seulement ceux qui se masturbent compulsivement devant leur écran.
Plus généralement, c’est la « libération sexuelle » elle-même qui se trouve implicitement remise en cause par un tel article, à savoir l’idée qu’il serait possible et souhaitable de séparer les plaisirs de la sexualité des autres dimensions de l’existence humaine, de transformer le sexe en une simple activité récréative entre adultes consentants (pour une raison peu compréhensible, les enfants sont encore exclus de cette activité récréative censée être parfaitement plaisante et anodine pourvu seulement que chacun soit d’accord pour y participer. Mais on peut penser que la logique finira par prévaloir et que cette restriction irrationnelle disparaitra un jour).
Jamais, peut-être, idée plus contraire à la raison et à l’expérience universelle du genre humain n’a été adoptée avec plus d’avidité, et défendue avec plus d’opiniâtreté, par la partie censément la plus intelligente et la plus instruite de la population que celle-là. Et rien, peut-être, n’étonnera davantage les anthropologues et les historiens des siècles futurs que cet étrange aveuglement qui nous frappe depuis une cinquantaine d’années.
Mais il ne faut pas trop en demander à un magazine comme le Time. Et tel qu’il est là, cet article peu profond et au style fort banal est finalement une attaque aussi dévastatrice qu’on peut l’espérer contre l’omniprésence de la sexualité qui caractérise aujourd’hui les sociétés occidentales. Tant il est vrai que l’un des premiers effets de ce bombardement sexuel permanent est de nous rendre peu à peu insensible à tout ce n’affecte pas directement le corps.


Porn and the threat to virility

Time Magazine, 11 Avril 2016.

Noah Church est un pompier forestier à temps partiel de 26 ans, à Portland, dans l’Oregon. A l’âge de neuf ans, Noah trouva sur internet des photos de nus. Il apprit à télécharger des vidéos explicites. Lorsqu’il eut quinze ans, les vidéos en continu arrivèrent, et il se mit à les regarder. Souvent. Plusieurs fois par jour, tout en faisant ce que les gens font souvent lorsqu’ils regardent seuls ce genre de film.

Après un certain temps, dit-il, il trouva que ces vidéos ne l’excitaient plus autant, et il passa donc à d’autres configurations, certaines fois juste des femmes, d’autres fois une femme et plusieurs hommes, parfois même une femme non consentante. « Je pouvais trouver tout ce que j’imaginais, et des tas de choses que je n’imaginais pas, » explique-t-il. Après que ces vidéos aient elles aussi perdu leur attrait, il passa au niveau supérieur, plus intense, souvent plus violent.

A la fin du lycée, il eut l’opportunité d’avoir une vraie relation sexuelle, avec une vraie partenaire. Il était attiré par elle, et elle était attirée par lui, comme le montrait le fait qu’elle se tenait nue devant lui dans sa chambre. Mais son corps ne semblait pas intéressé. « Il y avait une déconnection entre ce que je voulais dans mon esprit et la manière dont mon corps réagissait », dit-il. Il ne put simplement pas faire fonctionner la mécanique nécessaire.

Il attribua cela au trac de la première fois, mais six ans se passèrent et, quelle que soit la femme avec laquelle il se trouvait, son corps n’était pas plus coopératif. Il ne réagissait qu’en regardant du porno. Church en vint à croire que son excès d’internet depuis l’adolescence était en quelque manière à l’origine de ses problèmes et qu’il souffrait de ce que certains appellent désormais « dysfonctionnement érectile provoqué par la pornographie » (porn-induced erectile dysfunction).

Un nombre grandissant de jeunes hommes sont persuadés que leurs réflexes sexuels ont été endommagés parce que leur cerveau a, pour ainsi dire, mariné dans le porno lorsqu’ils étaient adolescents. Leur génération a consommé des contenus pornographiques dans une quantité et une variété qui n’avaient jamais été possibles auparavant, sur des équipement conçus pour fournir des contenus de manière rapide et privée, à une période de leur vie où leur cerveau était plus malléable – davantage capable de subir des changements permanents – qu’à un âge plus avancé. Ces jeunes gens ont l’impression d’être des cobayes involontaires dans une expérience largement non supervisée et longue d’une décennie relative au conditionnement sexuel. Et le résultat de l’expérience, affirment-t-ils, leur coupe littéralement leurs moyens.

Ils commencent par conséquent à se révolter, en créant des groupes d’entraide via internet, des applications pour smartphone et des vidéos éducatives pour aider les hommes à abandonner le porno. Ils ont lancé des blogs et des podcasts et ils saisissent toutes les occasions qu’ils peuvent trouver de s’adresser au public. La pornographie a toujours fait l’objet de critiques parmi les croyants et les féministes. Mais désormais, pour la première fois, certains des cris d’alarme les plus stridents proviennent de la catégorie de la population qui est aussi celle qui en consomme avec le plus d’avidité.

Bien évidemment, les effets de la pornographie sur la société sont l’objet d’inquiétudes plus vastes, qui vont au-delà de sa capacité à provoquer des dysfonctionnements sexuels, y compris le fait que le porno célèbre la dégradation des femmes et banalise l’agression sexuelle. En février de cette année, ces questions ont amené le gouvernement du premier ministre britannique David Cameron, qui précédemment avait déjà demandé aux fournisseurs d’accès à internet de bloquer les contenus pour adultes à moins qu’un utilisateur ne les demande, à entamer le processus visant à ce que les sites hébergeant du porno vérifient l’âge de leurs utilisateurs ou bien doivent s’acquitter d’une amende. Peu de temps après, la législature de l’Utah adopta à l’unanimité une résolution visant à ce que la pornographie soit considérée comme une crise de santé publique. Et de nouvelles recherches convaincantes au sujet des stimuli visuels apportent de l’eau au moulin des théories des jeunes hommes, suggérant que la combinaison de l’informatique, du plaisir sexuel et des mécanismes cérébraux d’apprentissage pourrait rendre la pornographie en ligne hautement addictive, avec de potentiels effets psychologiques sur les consommateurs.

Pour Gabe Deem, 28 ans, le porno faisait tout autant partie de l’adolescence que l’acné ou les devoirs à la maison. « C’était normal, et il y en avait partout, » dit-il. Il a grandi pendant une période durant laquelle ce qui était considéré comme des contenus classés X était en train de se répandre partout, et lui et ses amis avaient pour habitude de regarder constamment des vidéos pornographiques, explique-t-il, y compris en classe, sur les ordinateurs portables fournis par l’école. « Ce n’est pas quelque chose dont nous avions honte. » Deem, qui vit à Irving, Texas, est le fondateur de Reboot Nation, un forum et une chaine de télé en ligne qui offrent conseils et soutien pour les jeunes gens qui pensent être accros au porno, qui pensent souffrir de problèmes sexuels en conséquence de cela et qui désirent se défaire de leur addiction.

Il est un peu différent de grand nombre d’activistes dans ce domaine, parce qu’il était sexuellement actif à un jeune âge et qu’il ne consommait du porno qu’en complément. Mais cela a fini par devenir son alimentation principale et, quelques années après avoir terminé le lycée « je suis sortis avec une fille superbe, et nous nous apprêtions à avoir un rapport sexuel, mais mon corps est resté inerte, » dit-il. « J’étais effrayé, parce que j’étais jeune et en bonne santé et j’étais super attiré par la fille. » Il alla voir son médecin. « Je lui ai dit que j’avais peut-être insuffisamment de testostérone, » explique Deem. « Il a ri. »

Nombre de détails de son histoire sont confirmés par celle qui était sa petite amie à l’époque, et qui préfère rester anonyme. « Il essayait de commencer quelque chose, et puis soudain, en pleine action, il disait « je pense que nous devrions attendre, » » se rappelle-t-elle. « J’étais complètement déconcertée, et je pensais, est-ce que je ne lui plais pas ? Qu’est-ce qui se passe ? » Il lui fallu neuf mois après lui avoir révélé son problème pour être capable d’aller jusqu’au bout avec elle.

Avoir un partenaire qui a des difficultés d’érection n’est pas le premier problème que rencontrent la plupart des jeunes femmes avec le porno, et seule une toute petite partie de la population féminine déclare se sentir accro. Cependant, elles ne sont pas immunisées contre les effets qui proviennent du fait de grandir au sein d’une culture dans laquelle le porno abonde. Les adolescentes racontent de plus en plus fréquemment que les garçons attendent d’elles qu’elles se conduisent comme des starlettes du X, dépourvues aussi bien de poils que de besoins sexuels qui leur soient propres.

En avril 2015, Alexander Rhodes a quitté un bon poste chez Google pour développer des sites de conseil et d’entraide à destination de ceux qui se battent avec une addiction à la pornographie. Il a lancé NoFap subreddit – une série d’article consacrés à un sujet – sur le site web très populaire Reddit ainsi qu’un site web associé nommé NoFap.com en 2011, mais il s’y consacre désormais à plein temps (le nom vient du terme « fap », qui désigne la masturbation en langage geek). Le jeune homme de 26 ans affirme que sa première exposition au porno a été par le biais d’un pop-up – vraiment, il le jure ! – lorsqu’il avait aux environs de 11 ans. Son père était développeur de logiciels en Pennsylvanie, et il avait été encouragé à jouer avec des ordinateurs dès l’âge de 3 ans. « Dès qu’internet est apparu j’y ai eu un accès très large, » explique Rhodes. Le pop-up était celui d’un site qui montrait un viol, mais il dit qu’à l’époque il avait seulement compris qu’il y avait une femme nue. En peu de temps il imprimait les résultats de ses recherches d’image pour « ventre de femme » ou « nichons de jolies filles. » A l’âge de 14 ans, dit-il, il se masturbait sur du porno 10 fois par jour. « Ce n’est pas une exagération, » insiste-t-il. « Me masturber et jouer aux jeux vidéo, c’étaient les deux seules choses que je faisais. »

A la fin de son adolescence, lorsqu’il eut une petite amie, les choses ne se passèrent pas bien. « Je lui ai vraiment fait du mal émotionnellement, » dit Rhodes. « Je croyais qu’il était normal de fantasmer sur du porno tout en ayant un rapport sexuel avec une autre personne. » S’il cessait de penser au porno pour se concentrer sur la fille, l’excitation disparaissait, dit-il. Il a abandonné le porno plusieurs fois avant de finalement y renoncer pour de bon à la fin 2013. Ses deux sites comptent environ 200 000 membres, et il affirme qu’ils reçoivent environ un million de visiteurs uniques chaque mois.

Ces hommes, et les milliers d’autres qui aliment leurs sites web avec des histoires de dysfonctionnement sexuel, se donnent tous beaucoup de mal pour prouver qu’ils ne sont pas contre le sexe. « Si j’abandonne le porno, c’est pour avoir plus de sexe, » explique Deem. « Abandonner le porno est la chose la plus positive pour leur vie sexuelle que les gens puissent faire, » affirme Rhodes. L’un des commentateurs de leurs sites, nommé Sirrifo, dit les choses plus simplement : « Je veux juste prendre à nouveau plaisir à avoir des rapports sexuels et ressentir du désir pour une autre personne. »

Leurs affirmations au sujet de dysfonctionnements érectiles provoqués par le porno sont-elles fondées ? Des statistiques récentes laissent penser qu’il pourrait y avoir une certaine corrélation. En 1992, environ 5% des hommes avaient connu de tels dysfonctionnements arrivés à l’âge de 40 ans, selon le National Institutes of Health. Une étude parue en juillet 2013 dans le Journal of Sexual Medecine a révélé que 26% des hommes adultes cherchant une aide médicale pour des troubles de l’érection avaient moins de 40 ans. Dans une étude de 2014 portant sur 367 soldats de l’armée américaine âgés de moins de 40 ans, un tiers d’entre eux déclaraient souffrir de ce genre de problèmes. Et une étude suisse de 2012 portant sur des hommes encore plus jeunes, de 18 à 25 ans, a trouvé la même proportion de réponses positives : un tiers.

Bien sûr, d’innombrables raisons pourraient expliquer ces résultats. Depuis l’avènement du Viagra et autres médicaments similaires, les troubles de l’érection sont beaucoup mieux connus et acceptés, et grâce à toutes ces publicités télévisées, la honte qui s’y attache est beaucoup moins grande, par conséquent il se pourrait que davantage de personnes admettent en souffrir. Le diabète, l’obésité, l’anxiété ou la dépression peuvent également provoquer ce genre de dysfonctionnement, de même que la drogue et l’abus d’alcool. Dans la mesure où les jeunes hommes souffrent davantage de tout cela, les troubles de l’érection pourraient être plus fréquents en conséquence. Cependant, les urologues n’excluent pas que la pornographie pourrait aussi jouer un rôle.  « Je pense que c’est possible », explique le docteur Ajay Nangia, ancien président de la Société pour la Reproduction Masculine et l’Urologie. « Il y a une sorte de désensibilisation de ces hommes, et ils ne se sentent vraiment excités que lorsque le sexe est comme dans les films. »

Si les causes de l’augmentation des troubles de l’érection sont sujettes à débat, l’accès sans précédent, depuis une décennie, à la pornographie via les vidéos en ligne ne l’est pas. L’avènement de sites internet qui, comme Youtube (lancé en 2005), permettent aux utilisateurs de charger, de regrouper et d’organiser des vidéos a transformé la manière dont les gens peuvent expérimenter la pornographie. Il existe désormais une diversité renversante de contenus classés X gratuits, qui augmente sans cesse car n’importe qui, qu’il soit amateur ou professionnel, peut mettre une vidéo en ligne. En février 2006, les sites pour adultes comptaient 58 millions de visiteurs mensuels en provenance des Etats-Unis. Dix ans plus tard, leur nombre était de 107 millions. L’un des plus grands sites de ce genre, Pornhub, explicitement dédié au partage de vidéos, affirme qu’il reçoit 2,4 millions de visiteurs par heure et que, rien qu’en 2015, les gens dans le monde entier ont regardé ses vidéos pendant 4 392 486 580 heures ce qui représente deux fois plus de temps que celui que l’Homo Sapiens a passé sur cette terre. La pornographie est tellement omniprésente qu’elle a donné naissance à des mèmes qui lui sont consacrés, parmi lesquels la règle n°34, qui dit : « Si ça existe, on le trouve dans un film porno. » (Leprechauns ? C’est fait. Ptérodactyles ? C’est fait. Pandas ? C’est fait.) Internet est comme un buffet à volonté ouvert 24h sur 24 et servant n’importe quelle sorte de friandise sexuelle.

Et les jeunes gens s’en gavent. Près de 40% des garçons britanniques âgés de 14 à 17 ans déclarent qu’ils regardent régulièrement du porno, selon une étude de l’université de Bristol parue en 2015. Chyng Sun, un professeur associé spécialisé dans les médias, de l’université de New-York, explique que presque la moitié des 487 hommes qu’elle avait interrogé pour une étude avait été exposé au porno avant l’âge de 13 ans. Une étude parue dans le Journal of Sex Research estime l’âge moyen de la première exposition au porno à 12 ans pour les hommes.

  
Une mutation sociale de grande ampleur qui a des implications pour la santé des jeunes gens suscite habituellement un effort de recherche soutenu pour essayer d’évaluer ce qui se passe réellement. Mais dans ce cas précis, pas vraiment. Il est même difficile d’obtenir des fonds pour étudier à quel point l’usage du porno est répandu, affirme Janis Whitlock, une ancienne éducatrice en santé sexuelle qui est maintenant une chercheuse en santé mentale à l’université de Cornell. Il se dit que le National Institute of Health conseille aux chercheurs de ne pas utiliser le mot « sexuel » dans leurs demandes de financement, si cela est possible. La neuroscientifique Simone Khün, dont l’étude relative à la consommation de pornographie et à la structure du cerveau a été publiée dans le renommé JAMA Psychiatry, dit que ses employeurs au Max Planck Institute n’étaient pas contents d’être associés à cette étude.

Le manque de recherche exacerbe une lutte acharnée au sein de l’université au sujet des effets de la consommation excessive de porno. Et il n’existe pas beaucoup de preuves scientifiques solides pour trancher le conflit.

Les jeunes qui font vœux de s’abstenir du porno ont un gourou improbable en la personne de Gary Wilson, 59 ans, un ancien professeur associé en biologie à la Southern Oregon University et dans diverses écoles professionnelles, qui est l’auteur de « Votre cerveau et le porno : la pornographie sur internet et la science naissante de l’addiction. Son site web, Yourbrainonporn.com, ou plus communément YBOP, est un centre de documentation pour toutes les informations qui confirment le lien entre une consommation intensive de porno à l’adolescence et les dysfonctionnements sexuels. Beaucoup de gens le découvrent par le biais de sa vidéo sur TEDx, qui compte plus de 6 millions de vues.

YBOP affirme que regarder trop de matériel masturbatoire à l’adolescence affecte le cerveau de multiples façons. « Le porno entraine votre cerveau à avoir besoin de tout ce qui est associé au porno pour ressentir une excitation, » dit Wilson. Cela inclus non seulement le contenu mais aussi la manière dont on y accède. Parce que les vidéos pornographiques sont en nombre illimité, que l’on peut y accéder rapidement et gratuitement, les utilisateurs peuvent d’un clic accéder à une nouvelle scène ou un nouveau genre aussitôt que leur niveau d’excitation décroît et ainsi, explique Wilson, « se conditionnent à désirer sans cesse de la nouveauté. »

Un usage intensif du porno et les hauts niveaux de dopamine qui en résultent renforcent ces mécanismes. « Le résultat chez certains consommateurs de porno sur internet est que leur cerveau a un niveau d’activité élevé avec les vidéos pornos, et un moindre niveau d’excitation lorsqu’il s’agit de sexe avec un vraie personne, » argumente Wilson. Et puis il y a l’accoutumance : le besoin de plus de stimulation pour ressentir le même effet. « L’extrême nouveauté, certains fétichismes, le choc, la surprise, l’anxiété, tout cela élève le niveau de dopamine, » dit-il. « Par conséquent ils ont besoin de cela pour être sexuellement excités. »

D’autres chercheurs nient qu’il existe un lien entre la pornographie et les troubles de l’érection. « En l’absence de données scientifiques pour le corroborer, la force de la conviction de ces jeunes gens que le porno provoque des troubles de l’érection n’est pas une preuve de la validité de leur conviction, » dit David J. Ley, un psychologue clinicien et l’auteur de « Le mythe de l’addiction sexuelle. » « L’immense majorité des utilisateurs de porno ne rapportent aucun effet négatif. Une toute, toute petite minorité fait part de ces problèmes d’érection. »

Ley se réfère à des études récentes portant sur des jeunes hommes consommant de la pornographie, comme un article paru en 2015 dans le Journal of Sexual Medecine, et dans lequel des chercheurs de l’université de Zagreb, en Croatie, ont analysé des études portant sur environ 4000 jeunes hommes hétérosexuels, sexuellement actifs, dans trois pays européens, et n’ont trouvé qu’une très légère corrélation entre l’usage de la pornographie et des troubles de l’érection (et seulement en Croatie). Une autre est arrivée à la conclusion que les consommateurs de porno ayant des convictions religieuses étaient plus susceptibles de croire qu’ils étaient dépendants. Nicolas Prause, un psychologue et neuroscientifique, ainsi que le PDG de Liberos, une compagnie qui mène des recherches sur le cerveau, pense également que les problèmes d’érection provoqués par le porno sont un mythe. « Un nombre écrasant d’études ont montré que les prédicteurs les plus fiables des troubles de l’érection continuent à être la dépression et l’usage de la drogue. »

Pour les jeunes hommes qui militent contre la pornographie, cependant, la preuve numéro 1 est toujours leur propre physiologie. « Si vous pouvez bander avec le porno et que vous ne pouvez pas bander sans le porno, pour moi c’est une preuve aussi décisive qu’on peut le souhaiter, » affirme Deem, de Reboot Nation. Il rejette toutes les autres raisons avancées pour expliquer ses problèmes sexuels. L’inexpérience ? « Je suis un type sexuellement confiant et actif depuis l’âge de 14 ans. » L’obésité ? Il est un entraineur certifié avec, dit-il, moins de 10% de masse grasse. Les drogues ? Il affirme avoir fumé environ cinq joints durant toute sa vie. Et ses problèmes d’érection ne pouvaient pas avoir pour origine l’angoisse de performance, puisqu’il dit qu’il était même incapable d’en avoir une en se masturbant sans internet lors d’un dimanche après-midi tranquille. « Je suis retourné à mon ordinateur pour vérifier. J’ai mis du porno, et bing ! »

Au-delà des problèmes affectant ces jeunes gens, il existe une littérature scientifique émergente qui devrait amener à réfléchir tous les utilisateurs du porno. Une étude du Max Planck Institute publiée en 2014 et utilisant l’imagerie par résonnance magnétique a montré qu’un usage régulier de la pornographie pourrait avoir un effet sur le cerveau. « Plus les hommes consommaient de pornographie et plus leur striatum, le centre de récompense du cerveau, était petit, » explique Kühn, l’auteur de cette étude. « Et ceux qui consommaient davantage de pornographie avaient une réaction moindre de cette zone du cerveau lorsqu’on leur montrait des images pornographiques. » Une autre étude a montré que les utilisateurs plus réguliers étaient plus impulsifs et avaient une moindre capacité à différer la gratification. Et une étude de l’université de Cambridge, basée sur la scannographie du cerveau et publiée en 2014, a révélé que les hommes ayant un comportement sexuel compulsif réagissaient aux images explicites de la même manière que les toxicomanes à la drogue ; ils les recherchaient avidement, même si elles ne leur plaisaient pas.

Le directeur de cette étude, la neuropsychiatre et neuroscientifique Valérie Voon, explique qu’un grand nombre de ses cobayes faisant un usage intensif du porno rapportaient avoir des problèmes d’érection. Mais elle et Kühn notent tous les deux que rien de ceci ne prouve que la pornographie rétrécit le cerveau ; il se pourrait que les gens ayant un plus petit centre de récompense aient besoin de regarder davantage de porno pour parvenir à la même excitation. « Je serai prudente quant au fait d’utiliser une seule étude d’imagerie cérébrale pour conclure qu’il existerait des « dommages » au cerveau, » explique Voon. « Nous avons simplement besoin de davantage d’études sur la question. »

La question de l’addiction à la pornographie est un point de désaccord houleux au sein des communautés médicales et scientifiques concernant le fait de savoir s’il est possible de classer les soi-disant addictions comportementales, comme l’addiction au jeu ou à la nourriture, dans la même catégorie que les addictions toxicologiques, comme l’addiction à l’alcool ou aux médicaments. Prause argumente qu’utiliser le terme « addiction » pour décrire ce qui pourrait simplement être un appétit sexuel élevé n’est pas utile et pourrait même aggraver le problème en le stigmatisant. Mais pour Voon, qui étudie les addictions, la consommation compulsive du porno y ressemble fort, même si elle a des propriétés différentes des autres addictions, comme le fait de développer un appétit plus fort pour la nouveauté. « Il est possible que la combinaison de la nouveauté et du fait que les stimuli pornographiques soient particulièrement gratifiants puisse provoquer une sorte d’effet plus grand, » dit-elle.

Brian Anderson, un neuroscientifique cognitif qui travaille à la John Hopkins University, a une théorie intrigante. Sa spécialité est la formation des habitudes ; en février son équipe a publié une étude qui montre que les stimuli visuels qui sont associés à une récompense sont plus difficiles à ignorer lorsqu’on les rencontre à nouveau. Lorsque le cerveau détecte la présence de ces stimuli agréables, il fait davantage attention et bloque les autres stimuli. « Votre cerveau est construit pour développer ce mode de fonctionnement, et lorsque vous l’associez à quelque chose comme le porno, cela peut être très perturbateur et difficile à modifier, » explique Anderson.

Il formule l’hypothèse que la nature visuelle de la pornographie la rend particulièrement attractive pour le cerveau. « Cela est propice à la formation d’un biais d’attention rapide et puissant, » dit-il. « Le cerveau va apprendre cette association très rapidement. » Et parce nos vies modernes sont très centrées sur les ordinateurs, l’existence du porno se rappelle sans cesse à nous. « Il arrive probablement un moment, » explique-t-il, « où vous commencez à penser au porno rien qu’en ouvrant votre navigateur internet. » (Et ceci avant même que les technologies de la réalité virtuelle ne fassent passer tout cela à un niveau supérieur.)

Dans la mesure où le cerveau des adolescents qui absorbent tout ce porno est encore en train de se construire, il est possible qu’ils soient particulièrement vulnérables. Philip Zimbardo, qui est professeur émérite de psychologie à l’université de Stanford (et qui est celui qui a mené la fameuse expérience de la prison de Stanford), note que l’usage du porno va souvent de pair avec celui des jeux vidéo et que les deux sont conçus pour être aussi addictifs que possible.

« Le porno vous enferme dans ce que j’appelle le présentisme hédoniste, » dit-il. « Vous recherchez le plaisir, la nouveauté, et vous vivez dans l’instant. » Bien qu’il ne provoque pas de dépendance chimique, le porno a le même effet sur le comportement que l’addiction à la drogue : certaines personnes cessent pratiquement toute autre activité pour s’y consacrer. « Et ensuite le problème est que, plus vous en consommez, et plus les centres de récompense de votre cerveau perdent leur capacité à être stimulés, » explique-t-il. A une période de leur vie où les jeunes hommes sont au maximum de leurs potentialités physiques, cette inactivité pourrait contribuer à ces dysfonctionnements sexuels inattendus.

Noah Church consacre environ 20 heures par semaine à essayer d’aider les autres à éliminer le porno de leurs vies, ou tout au moins à se débarrasser de l’habitude dénommée PMO (Porno, Masturbation, Orgasme). Il a écrit à ce sujet un livre gratuit, « Wack », tient le site internet « addictedtointernetporn.com » et conseille les gens via Skype pour des honoraires de 100 dollars. Rhodes, de son côté, essaye d’aider des hommes à retrouver le goût du sport en chambre en montant des « challenges », durant lesquels des jeunes gens essayent de s’abstenir de PMO pendant un certain temps. Il existe différents niveaux d’abstinence : le plus extrême (nommé, ironiquement, « mode dur ») consiste à s’abstenir de toute activité sexuelle, et le moins extrême consiste à avoir toutes les expériences sexuelles qui se présentent, y compris en solitaire, mais sans support visuel. Le site de Deem offre des stratégies similaires, avec beaucoup de soutien communautaire et du matériel éducatif. Un groupe de jeunes hommes de l’Utah a lancé une organisation nommée Fight the New Drug (« combattre la nouvelle drogue »), qui a un programme de réhabilitation gratuit pour les adolescents, nommé « Fortify ».



Les jeunes hommes qui désirent reprogrammer leurs cerveaux décrivent les mêmes conséquences à mesure qu’ils abandonnent leur dépendance. Certains expérimentent des symptômes de manque, tels que des maux de tête et des insomnies. Beaucoup d’entre eux parlent d’un « aplatissement de l’existence », une période de morosité, d’absence de libido, et même de rétrécissement des organes génitaux, qui peut durer plusieurs semaines. « Je me sentais comme un zombie, » explique Deem. Les hommes plus vieux ont rapporté des symptômes semblables, mais s’en sortent en général plus vite, peut-être parce qu’ils ont eût plus d’expériences sexuelles réelles. Le joueur de football devenu acteur, Terry Crews, a récemment posté sur Facebook une série de vidéos pour expliquer les dégâts que le porno avait fait à son mariage, à sa vie en général, bien que sa virilité soit restée intacte. Il est parti en cure de désintoxication. D’autres rapportent avoir rebondi plus vite. « Je me sentais plus concentré, plus éveillé, socialement plus confiant, plus attentif aux autres, plus intéressé par mes activités quotidiennes et plus sensible émotionnellement, » explique Church. « J’ai commencé à ressentir ces changements très rapidement après avoir abandonné le porno. »

Parce que la pornographie est souvent consommée sous le coup d’une impulsion, la dernière production de NoFap est un bouton d’urgence en ligne qui, lorsque l’on clique dessus, amène l’utilisateur à une image motivante, une vidéo, une histoire, ou bien des conseils, comme celui-ci : « PMO n’est même pas une option. Pas plus que manger de la neige jaune n’est une option. Cela ne rentre même pas en ligne de compte dans le processus de décision. » L’application Brainbuddy, qui a été développée après qu’un jeune Australien nommé David Endacott ait remarqué à quel point il lui était difficile d’abandonner le porno, offre une série d’alternatives – une activité ou bien une vidéo stimulante. Ne pas regarder de porno n’est que la moitié du combat, dit-il. Le cerveau doit développer des associations nouvelles et plaisantes avec l’ordinateur. Comme un Fitbit, l’application comptabilise aussi le nombre de jours passés par l’utilisateur sans retomber dans ses habitudes. Elle a été téléchargée plus de 300 000 fois jusqu’à maintenant.

S’il est bien une chose que ces jeunes hommes ne demandent pas, c’est la fin du porno, même si cela était possible. « Je ne pense pas que l’on devrait légiférer au sujet de la pornographie, la bannir ou la restreindre, » affirme Rhodes. De toute manière réguler la pornographie a toujours été une affaire compliquée, et de nos jours ce n’est pas seulement à cause du premier amendement mais aussi à cause de la technologie. Un des défis auquel doit faire face la proposition britannique de contraindre les sites pornographiques à vérifier l’âge de leurs visiteurs est d’imaginer comment y parvenir sans attenter à la vie privée des adultes et en dépit de la facilité avec laquelle la plupart des adolescents sont capables de contourner les filtres sur internet (une enquête a montré que, en mai 2015, 1,4 millions de visiteurs uniques sur les sites pour adulte en grande Bretagne avaient moins de 18 ans, après que les fournisseurs d’accès aient mis en place de tels filtres). En dépit du fait qu’un site basé aux Etats-Unis, Pornhub, se soit engagé à respecter les nouvelles règles britanniques, l’industrie du porno est sceptique au sujet des accusations dont ses productions font l’objet. « Mon problème numéro 1 avec l’industrie du porno est qu’en général celle-ci n’accepte pas la notion d’addiction à la pornographie, » explique Rhodes. « Ils banalisent vraiment cette question. » (Pornhub a décliné de répondre à nos questions pour l’écriture de cet article.)

« Notre industrie a connu bien des vagues de paniques morales, » dit Mike Stabile, qui est directeur de la communication pour The Free Speech Coalition, l’association professionnelle de l’industrie du divertissement pour adulte. « Il ne semble pas exister beaucoup de littérature scientifique solide. Si quelque chose devait émerger, cela pourrait lancer le débat. » La profession n’est pas favorable à l’approche britannique, qui demande aux internautes de souscrire aux contenus pour adultes, au lieu de leur demander de les refuser s’ils n’en veulent pas, explique Stabile. « Ce genre de filtres peuvent bloquer l’accès à des sites LGTB ou des sites d’éducation sexuelle. » C’est pourtant exactement ce genre de modèle que le sénateur Todd Weiler espère voir appliquer dans l’Etat de l’Utah. « Nous avons modifié la manière dont nous abordons le problème du tabac, » dit-il, « non pas en le bannissant mais en mettant en place des restrictions raisonnables. » Il aimerait que des endroits comme les McDonad, les Starbucks – et même les bibliothèques – mettent en place des filtres de manière à bloquer les contenus pornographiques dans leurs locaux.

Donner aux adolescents une autre interprétation de la pornographie qu’ils rencontreront de toute manière, quels que soient les filtres mis en place, et un but essentiel pour les jeunes activistes. « Les 13/14 ans ont par internet un accès illimité à une production pornographique sans cesse renouvelée bien avant qu’ils puissent découvrir qu’elle pourrait avoir des effets secondaires négatifs, » dit Rhodes. Deem fait remarquer qu’il s’est tenu à l’écart de la cocaïne parce qu’on lui avait appris que c’était une substance nocive. Il aimerait que la pornographie soit traitée de la même manière, et que les écoles apprennent à leurs élèves les effets secondaires possibles de la pornographie durant les cours d’éducation sexuelle. « Je dirais à mon fils, je vais être direct avec toi, tous les trucs super stimulants, comme la pornographie sur internet, la junk food, les drogues, peuvent êtres amusants et plaisants, temporairement, » affirme Deem. « Cependant, elles ont aussi la capacité de te désensibiliser aux choses normales, naturelles, et en définitive de te voler précisément ce que tu croyais qu’elles te donneraient, la capacité à éprouver du plaisir. »

Introduire la pornographie dans l’éducation sexuelle à l’école pourrait sembler une quête chimérique. L’éducation sexuelle est d’ores et déjà l’objet de beaucoup de controverses et les écoles ne veulent pas être accusées d’initier les enfants à la pornographie, même si les scientifiques étaient d’accord au sujet de ses effets. Les parents aussi sont peu désireux d’aborder le sujet, car ils ont peur des questions qui pourraient leur être posées. Mais la curiosité a horreur du vide ; la pornographie en ligne est en train de devenir l’éducation sexuelle de facto pour de nombreux jeunes gens.

Whitlock, l’ancienne éducatrice en santé sexuelle, explique qu’elle a été surprise de constater à quel point ses anciens collègues étaient réticents à aborder le sujet de la pornographie. Elle pense que cela est dû au fait que les éducateurs sexuels ont pendant longtemps combattu une image négative de la sexualité, lorsque l’éducation prônait uniquement l’abstinence, de sorte qu’ils répugnent à tout ce qui pourrait mettre en cause les appétits sexuels. Elle a découvert que le simple fait de demander aux étudiants de réfléchir à propos de l’effet que pourrait avoir sur leur santé mentale ce qu’ils ont l’habitude de regarder suscite de la résistance. « Pour moi ça n’a aucun sens, » dit-elle. « C’est comme de dire que si vous mettez en cause le fait de manger tout le temps des McDo vous êtes contre la nourriture. »

Un moyen idéal de faire passer ce discours pourrait être internet mais, ironiquement, bon nombre de ces messages sont bloqués par les filtres anti-pornographie. C’est par exemple le cas de Brainbuddy. Son créateur pense qu’il est important qu’il soit accessible dès 12 ans, mais les utilisateurs doivent avoir plus de 17 ans pour pouvoir le télécharger.

La honte qui entoure le fait de consommer compulsivement du porno rend difficile de demander de l’aide, en dépit du fait que les neuroscientifiques affirment que cela pourrait arriver à n’importe qui. Et puis il y a l’ostracisme qui attend les jeunes hommes qui prennent fait et cause contre la pornographie au sein d’une culture qui célèbre la sexualité. Deem et les autres défenseurs de cette cause savent qu’ils vont devoir faire face à un barrage d’apathie, d’opposition, et de ridicule. Mais cela ne les dissuade pas. « Si quelque chose doit changer, » explique Deem, « cela ne pourra venir que des types qui ont été dans les tranchées, qui étaient effectivement en train de cliquer et de regarder du porno hardcore lorsqu’ils avaient 12 ans. »

L’un des nouveaux adhérents de NoFap (qui se nomment les Fapstronauts), un homosexuel d’une trentaine d’années qui commence tout juste un défi de 30 jours, explique les choses de cette manière : « Lorsque j’y réfléchis, » écrit-il « je réalise que j’ai perdu des années de ma vie en demandant à un ordinateur ou à un smartphone de me donner quelque chose qu’ils ne sont pas capables de donner. »