Ralliez-vous à mon panache bleu

vendredi 1 septembre 2017

Retour sur la situation de la France



« Ce n’est point le futur que j’envisage, c’est le présent même qu’un dieu nous presse de déchiffrer. De moment à autre, un homme redresse la tête, renifle, écoute, considère, reconnaît sa position : il pense, il soupire, et, tirant sa montre de la poche logée contre sa côte, regarde l’heure. Où suis-je ? et, Quelle heure est-il ? telle est de nous au monde la question inépuisable »

***

Un corps politique peut mourir de plusieurs maladies à la fois. Pour cette raison on peut légitimement refuser d’accorder une priorité absolue à une question politique par rapport à une autre. On peut estimer, par exemple, que la France se meurt tout autant de ses dépenses publiques incontrôlées que de son incapacité à réguler l’immigration qui se déverse sur son sol et à assimiler les nouveaux arrivants. On peut estimer que les questions de mœurs sont aussi décisives sur le long terme pour la pérennité du pays que les questions économiques, voire davantage. Et ainsi de suite.
Intellectuellement cette volonté de tenir ensemble toutes les pièces du puzzle est plus que légitime, elle est indispensable : une question doit être envisagée dans tous ses aspects, un problème doit être posé dans toutes ses dimensions. D’un point de vue pratique, cependant, il est souvent difficile de traiter tous les aspects d’un problème à la fois. Le temps nous est compté, notre capacité à agir est limitée par tout un tas de facteurs. Etablir des priorités est souvent nécessaire. C’est bien sûr éminemment le cas en politique. Un homme d’Etat responsable traitera d’abord les problèmes qui lui apparaissent comme les plus urgents, et ceux sur lesquels il a le plus de prise, ce qui n’est pas toujours la même chose. Mais un homme d’Etat responsable n’oubliera pas que l’on peut mourir de plusieurs maladies à la fois, et que toutes les maladies mortelles devront être traitées à un moment ou l’autre.
La situation se complique encore lorsque le traitement de l’une des maladies mortelles semble s’opposer au traitement de l’autre.
En France, par exemple, il existe une tension certaine entre le traitement de la maladie migratoire et le traitement de la maladie économique, au moins en ce sens que les électeurs qui sont le plus en demande d’un traitement pour la première semblent aussi être fortement réticents à absorber les remèdes propres à guérir la seconde ; et inversement.
La tentation est alors grande de se concentrer exclusivement sur la peste, en négligeant temporairement le choléra, ou inversement, ce qui est pourtant voué à l’échec car le corps politique ainsi affaibli par une si dangereuse maladie non traitée ne saurait guérir de celle que l’on prétend soigner. La mort du patient est au bout de cette stratégie d’évitement.
Mais il arrive aussi que des pathologies a priori bien différentes aient une cause unique, ou à tout le moins s’alimentent à une source commune, de sorte qu’il est possible de faire reculer plusieurs maux à la fois en asséchant cette source.
La France se trouve-t-elle dans une situation de ce genre ? Il semble bien. Par-delà les innombrables inquiétudes légitimes qui nourrissent la conversation civique, et auxquelles répondent, de la part de la classe politique, des « programmes de réformes » longs comme un jour sans pain, on peut discerner, si ce n’est une cause unique, du moins une cause commune à beaucoup d’entre elles.
La racine immédiate d’un grand nombre de nos maux les plus graves, c’est la dissolution de la nation, c’est la disparition progressive du lien national.
Il n’est pas très difficile de le montrer.



Tout d’abord, pour commencer par le plus évident, si l’immigration a pris une telle importance dans le débat public et est une telle source de convulsions pour notre pays, c’est d’abord parce que, depuis des décennies maintenant, nous n’osons plus faire la distinction entre l’intérieur et l’extérieur, entre le national et l’étranger.
L’idée même de frontière nous semble archaïque et inhumaine car nous ne voulons plus connaitre que deux réalités : les individus et l’humanité. Les corps politiques nous semblent des constructions arbitraires et oppressives, qui séparent indûment l’homme de l’homme et engendrent la xénophobie, puis la guerre. En conséquence, nous n’osons plus prendre les mesures énergiques qui seraient nécessaires pour contrôler nos frontières, et nous n’osons plus demander aux nouveaux venus de se fondre dans la nation française. La notion même de préférence nationale, pourtant consubstantielle à tout corps politique bien portant, est devenue pour nous suspecte, presque criminelle.
Et bien entendu le phénomène est récursif. Parce que nous ne contrôlons plus nos frontières que pour la forme ou, pour un temps, en cas de péril imminent et incontestable, parce que nous n’expulsons qu’avec une mollesse et une réticence très grandes ceux qui les franchissent sans autorisation, parce que nous ne voulons voir que ce qui est commun chez tous les êtres humains et pas ce qui est différent, notre pays voit se déverser sur son sol, année après année, des flots de gens accourus des quatre coins de la planète pour y chercher une vie plus sûre et plus prospère, mais pas, ou de plus en plus rarement, pour lier indissolublement leur destin individuel à celui de la nation française. Cette immigration massive et non assimilée (et peut-être en grande partie non assimilable) contribue à son tour à dissoudre la nation, à affaiblir les liens de confiance, à transformer la France en une poussière d’individus ou de communautés infra-politiques qui se regardent en chien de faïence, avant peut-être de se sauter à la gorge.
Au cœur de l’inquiétude et des problèmes générés par l’immigration se trouve bien sûr la présence sur le sol français d’une communauté musulmane en croissance constante, par apports intérieurs et extérieurs.
Or, comme l’explique Pierre Manent dans Situation de la France, nous n’aurons une chance de parvenir à une forme de concorde civique avec les musulmans qui vivent parmi nous, et dont beaucoup sont censés être nos compatriotes, qu’en restaurant le lien national.
C’est d’abord l’affaiblissement du lien national, le discrédit jeté sur la forme politique que nous continuons malgré tout à habiter, qui explique notre faiblesse actuelle face à l’avancée de l’islam. Les musulmans, en dépit de toutes leurs différences, forment par rapport au reste de la population une communauté solide, résistante, et qui a même tendance depuis quelques décennies à relever les barrières de séparation entre eux et les autres, alors que, de notre côté, nous nous efforçons de n’être que pure « ouverture à l’autre ». Mais on ne peut pas s’assimiler à ce qui n’existe pas, ou qui parait sans cesse s’excuser d’exister. On ne peut pas avoir envie de lier son destin à celui d’une communauté qui parait avoir perdu tout désir de se perpétuer. Et la déliaison générale, le relâchement des obligations et des liens humains qui caractérise notre société, n’est pas aussi attirant que nous voudrions le croire. Là où nous voyons de la tolérance, une intéressante diversité et de la liberté individuelle, d’autres voient de la faiblesse morale et intellectuelle, de la paresse, de l’ingratitude, de l’égoïsme, et pour tout dire de la décadence. Ce n’est pas en prêchant l’individualisme et « l’ouverture à l’autre » que nous aurons une chance raisonnable de relever le défi immense que nous pose la présence de l’islam en notre sein.
C’est au contraire en nous souvenant que nous sommes quelque chose, que nous appartenons à un corps politique particulier, et qui a porté fort haut au cours d’une histoire millénaire l’étendard des sciences, des arts, et de la politique. C’est en retrouvant une certaine fierté de porter le nom de Français que nous pourrons, peut-être, forger un peu « d’amitié civique sincère » avec ceux qui sont officiellement nos concitoyens mais dont nous pouvons légitimement douter, pour le moment, qu’ils se sentent une communauté de destin avec les autres composantes de la nation.
« Contrairement à ce que croient presque tous les partis, » écrit Pierre Manent, « la seule chance d’une participation tolérablement heureuse de l’islam à la vie européenne réside dans le regain des nations et non pas dans leur effacement. »
Le but est « un peu d’amitié civique sincère » entre les musulmans et les non-musulmans pour éviter que l’actuelle coexistence, de moins en moins pacifique, ne se transforme en conflit ouvert, qui signerait la dislocation de la France. Cela ne pourra arriver que si les uns et les autres délibèrent et agissent ensemble, que s’ils mettent ensemble « les raisons et les actions », selon la formule classique. Et la seule forme politique disponible pour cette participation, la seule chose commune réellement existante pour les uns et les autres, c’est la nation. En l’occurrence, c’est la France.



Il n’est nul besoin d’avoir fait des études d’économie pour comprendre qu’un pays dont les gouvernements successifs n’ont pas voté un seul budget à l’équilibre depuis presque 45 ans a un sérieux problème. Sans doute même est-il préférable de ne pas avoir fait d’études d’économie, car, avec la sophistication intellectuelle vient aussi parfois, hélas, la capacité à développer des sophismes qui peuvent vous permettre de nier farouchement des évidences sans qu’il y ait moyen de vous convaincre. Les Français savent bien que leur pays va mal, quelle que soit leur persuasion politique. Ils comprennent bien que le chômage de masse est un cancer, et beaucoup en souffrent directement ou indirectement. Ils voient bien que notre pays perd peu à peu sa substance industrielle. Ils comprennent bien que l’accumulation d’une dette publique de plus en plus colossale est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos têtes. Et ils sont tous, ou presque, douloureusement confrontés à un moment ou l’autre de leur vie à l’incroyable corset administratif, fait de normes accumulées, qui enserre de plus en plus étroitement nos existences.
Mais aussitôt qu’un gouvernement entend prendre des mesures qui ne soient pas seulement cosmétiques pour essayer de remédier à ces maux économiques, ces mêmes Français qui affirmaient juste avant que « ça ne peut plus durer » utilisent tous les moyens à leur disposition pour s’y opposer, y compris par la violence. C’est aux autres qu’il faut demander des efforts, pas à moi !
Il y a bien sûr là un effet de l’égoïsme naturel propre à chacun d’entre nous, à des degrés variables. Mais on peut aussi y discerner autre chose.
Si la France s’enfonce dans un « modèle social » qui la tue peu à peu et que nous sommes incapables de réformer, n’est-ce pas parce que la notion de bien commun nous est devenue à peu près incompréhensible ? Nous vivons de moins en moins dans le tout et de plus en plus uniquement pour nous-mêmes. Nous nous sentons de moins en moins des membres actifs d’une nation vivante, et de plus en plus des individus, tournés vers leur cercle immédiat, famille, amis, travail, et ne voyant plus leurs compatriotes.
La France, autrement dit, se hérisse de citadelles corporatistes au fur et à mesure que le sentiment national disparait. Chacun ne pense plus qu’à son intérêt immédiat, à préserver ses avantages acquis, car ce qu’il abandonne ne revient pas à un tout auquel il se sentirait appartenir ; ses sacrifices, ou ce qui est perçu comme tel, ne servent pas le bien commun dont il aurait une part, ils sont accaparés par d’autres individus, d’autres groupes avec lesquels il ne se perçoit plus de liens. Pourquoi donc faire des efforts pour des étrangers, pour des inconnus avec lesquels on ne collabore à aucune œuvre commune, alors qu’on n’est assuré d’aucune réciprocité ?
Chacun ne songe plus alors qu’à essayer de préserver ce qu’il a, et à essayer d’arracher encore quelques petits avantages, à s’accaparer quelques lambeaux de ce qui reste du trésor commun. La disparition du lien national laisse la place à une forme larvée de la guerre de tous contre tous.
Les Français ne retrouveront éventuellement le goût de la liberté économique, ne renonceront aux béquilles de l’Etat et à leurs petites rentes, que s’ils retrouvent un cadre national dans lequel vivre et agir de concert. Il faut que les pertes immédiates consenties soient conçues comme devant être récupérées plus tard, d’une autre manière. Ce qui est abandonné doit être mis au pot commun, ou plutôt doit servir le bien commun auquel tous ont, ou peuvent espérer, avoir leur part. On ne se sacrifie (ou on ne fait ce qui est subjectivement perçu comme un sacrifice) que lorsqu’on pense être assuré de la réciprocité, que ceux pour qui vous faites ce sacrifice se tiendront à vos côtés lorsque vous en aurez besoin. Ce n’est même pas une question d’intérêt bien compris, mais de justice élémentaire et de fierté minimale. La justice implique la réciprocité et l’égalité. La fierté commande de ne pas se laisser arracher ce qui est à soi, de ne pas devenir le dindon de la farce, de ne pas montrer que l’on croit valoir moins que les autres. On se sacrifie éventuellement pour des compatriotes, pas pour des étrangers ou, pire, des ennemis de classe, des gens dont l’amélioration de la situation implique la dégradation de la vôtre.



L’un des aspects les plus inquiétants de notre situation est que ce qui, jusqu’à maintenant, avait été le grand instrument de l’action commune, l’Etat, semble s’affaiblir chaque jour un peu plus. Il devient aussi tracassier sur des détails dont il ne devrait pas s’occuper – par exemple en obligeant les enfants à faire du vélo casqués - qu’impuissant dès lors qu’il s’agit d’affaires importantes – par exemple la lutte contre le crime - et sans doute d’autant plus tracassier qu’il se sent plus impuissant.
L’Etat perd de sa force au fur et à mesure que « la nation sacrée » dont il était l’instrument s’affaiblit. Il perd progressivement toute autorité morale car, faute d’un sentiment national suffisamment vivace, la loi qu’il promulgue et qu’il essaye appliquer n’est plus perçue comme la loi commune, mais comme un instrument de domination ou d’oppression au profit d’une caste ou d’une partie de la population contre une autre. Un tel Etat n’a plus d’autorité pour orienter la vie commune, et il y a d’ailleurs peu à peu renoncé, comme le montre par exemple l’éviscération des programmes scolaires de tout ce qui était susceptible de produire ou de renforcer un véritable commun : fin de l’enseignement du « roman » national, remplacé par l’étude de « thèmes » historiques, comme « l’émancipation des femmes au 19ème siècle » ou « la traite négrière au 18ème siècle » ; fin de l’enseignement des grandes œuvres de notre littérature au nom de l’égalité de toutes les œuvres et de tous les discours ; fin de tout effort pour enseigner le bien écrire et le bien parler, et même, pourrait-on dire, fin de tout effort pour rendre les jeunes français juste correctement compétents dans leur propre langue. On pourrait énumérer longtemps les éléments de cette mise à mort du commun éducatif au nom de l’égalité et de « l’ouverture à l’Autre ».
L’Etat, de nos jours, n’a même plus assez d’autorité pour faire appliquer les lois les plus élémentaires, les plus importantes, les lois pénales, sur des parties de plus en plus étendues de son territoire. Il est souvent dit que, dans les « quartiers sensibles », les forces de l’ordre sont perçues, par une partie au moins des habitants, comme une armée d’occupation étrangère. La raison n’en est pas principalement dans le comportement des forces de l’ordre, ni même dans le désir bien réel des délinquants de garder le contrôle de leur territoire, elle est plus profondément dans le fait que la population qui y habite, ethniquement et religieusement différente de la population générale, se sent réellement étrangère au pays dans lequel elle vit. La loi française ne la concerne pas, car on n’obéit pas à une loi étrangère, du moins pas sans y être contraint et seulement autant qu’on y est contraint. Ce aussi pourquoi tous les représentants de l’Etat y sont attaqués, et pas seulement les forces de l’ordre.
Inversement, ces « zones de non droit » ne sont pas seulement un défi à l’ordre public, elles sont aussi une insulte à ce qu’il nous reste d’orgueil national. Elles sont une blessure constante de notre amour-propre collectif, en tant que Français, puisque nous percevons bien que ces parties de notre territoire sont aussi devenues, très largement, des enclaves étrangères en terre française. Ceux qui y vivent peuvent bien avoir la nationalité française, nul n’ignore, même s’il y a péril à le dire publiquement, que les Français de souche (les natifs au carré, selon l’expression de Michèle Tribalat) y sont rares et que les Afro-maghrébins y sont au contraire fort nombreux, et fort nombreux aussi parmi les délinquants et les criminels qui font précisément de ces quartiers des zones de non droit. Nous laissons donc des étrangers de cœur, si ce n’est de droit, faire la loi chez nous. Et une insulte qui non seulement n’est pas vengée mais se renouvelle jour après jour ne peut manquer de produire le mépris de soi-même. Le mépris de soi-même en tant que membre d’une collectivité induit naturellement à son tour le désir de se désolidariser de cette collectivité.
L’impuissance avérée de l’Etat dans ces zones dites de non droit fait apparaitre comme arbitraire et oppressive la loi lorsqu’elle est appliquée au reste de la population. Comment comprendre, par exemple, que les automobilistes soient impitoyablement pourchassés pour des peccadilles alors que les voyous tiennent le haut du pavé dans certaines parties du territoire ? Cette impuissance avérée sape un peu plus l’autorité morale de l’Etat et rend plus difficile l’application de la loi, de toute loi, ce qui vient à son tour aggraver la défiance qui frappe la puissance publique ; et ainsi de suite.



L’autre versant de l’impuissance de l’Etat, c’est le discrédit presque terminal qui frappe nos représentants politiques. Il est certes dans la nature de la démocratie représentative que les gouvernés se sentent mal représentés par leurs gouvernants. Mais ce sentiment a des degrés, et, passé un certain seuil, le mécontentement tourne au mépris et à la colère, avec pour conséquence la disparition de l’obéissance spontanée. Ne reste plus alors, pour gouverner, que l’usage de la force, une force qui, en démocratie, ne peut jamais être bien grande, à part en temps de guerre. Encore faut-il prendre garde au fait que les individus qui composent les forces de l’ordre n’ont pas de raison d’entretenir, vis-à-vis de leurs représentants politiques, des sentiments différents du reste de la population et qu’ils peuvent, par conséquent, fort bien se mettre à refuser de seconder et de défendre une classe politique détestée. Il parait même inévitable que les choses en viennent un jour ou l’autre à cette extrémité si rien n’est fait pour enrayer la corrosion de la représentativité.
Pierre Manent écrit à ce sujet :
« S’agissant de notre pays, nous savons comment les Français ont perdu confiance dans leurs gouvernants en même temps que ceux-ci se sentaient de moins en moins responsables devant le peuple français, un peuple qu’ils entendaient conduire le plus vite possible vers sa disparition glorieuse dans l’extase européenne. Ce peuple incommode est toujours là. Il réclame toujours d’être gouvernée par un gouvernement à l’égard duquel il puisse éprouver un minimum de confiance. Cette confiance s’est perdue pour partie à cause de la distraction européenne : la conviction que les « vraies solutions » ne pouvaient être trouvées ou mises en œuvre qu’« au niveau européen » a entrainé le report systématique des décisions les plus urgentes et en général, de la part de la classe dirigeante, une absence d’intérêt à la fois sotte et cruelle pour la vie réelle des habitants de ce pays et pour les besoins inscrits dans sa nature et son histoire. » p133
Si la France s’est tant investie dans la « « construction européenne au point d’en être aujourd’hui prisonnière, c’est d’abord parce que nous avons perdu confiance dans notre capacité à nous suffire à nous-mêmes, à vivre une vie proprement nationale. C’est parce que nous n’avons plus voulu consentir aux efforts nécessaires pour nous gouverner nous-mêmes. Et en retour la construction européenne contribue puissamment à dissoudre les nations, à discréditer les attachements nationaux au nom d’une fantomatique « unité européenne », et à transformer ainsi les seuls corps politiques dont nous disposions en une poussière d’individus.
Elle contribue aussi à l’impuissance de l’Etat français et au discrédit de notre classe dirigeante - pour ne pas dire qu’elle en est une des causes principales. Depuis le temps que dure cette comédie, les Français ont fini par comprendre que le centre du pouvoir s’était largement déplacé de Paris à Bruxelles, et que, concernant les décisions qui y sont prises, nos gouvernants ne se lassent jamais de nous rejouer le même air : « ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs. » Bref, les Français ont fini par comprendre que leurs gouvernants ont cessé de vouloir défendre les intérêts de la France, ou du moins se sont mis dans une situation telle qu’il leur est désormais très difficile de le faire.
Notre classe politique croit, ou fait plus ou moins semblant de croire, que le discrédit qui la frappe provient de la manière dont certains de ses membres abusent des avantages que leur donne leurs fonctions, et elle s’efforce donc d’y répondre en votant des lois de « moralisation » de la vie publique. Ces lois peuvent avoir leur utilité ponctuellement, pour mettre fin à tel ou tel abus avéré, mais leur multiplication même montre bien qu’elles n’atteignent pas leur but. Le but recherché est de rétablir une confiance minimale entre les représentants et les représentés. Ce but ne pourra pas être atteint tant que les représentés auront l’impression de ne plus l’être, tant qu’ils auront le sentiment que ceux qui sont censés les représenter ne défendent pas leur intérêt le plus fondamental : la perpétuation et l’indépendance de la nation. On ne peut pas représenter lorsqu’on pense qu’il n’y a rien qui mérite d’être représenté. On ne sent guère responsable devant le peuple français lorsqu’on se sent responsable devant « l’histoire », « l’Europe » ou bien « l’humanité ». Tel est le fond du problème.
Penser que ce sont les petits avantages dont nos élus bénéficient qui les éloigne de nous, c’est vraiment regarder le doigt qui montre la lune plutôt que la lune elle-même. Ces avantages exciteraient bien moins l’envie et l’indignation s’ils étaient perçus comme la contrepartie d’un véritable service rendu par nos représentants.



Si ce diagnostic est juste, que conviendrait-il de faire ? Comment redonner un peu de force au sentiment national ? Comment passer d’une société qui défait ses liens à une nation qui s’efforcerait à nouveau au rassemblement et à l’indépendance ?
Il n’existe bien évidemment aucune recette miracle, et tout ce que l’on peut raisonnablement faire c’est de suggérer quelques actions qui, peut-être, seraient susceptibles d’y contribuer.
Avant de s’essayer modestement à cet exercice, il convient de préciser que redonner vie au sentiment national n’est pas la seule affaire de nos gouvernants, même si ceux-ci ont bien évidemment un rôle prééminent à jouer en la matière. Cela concerne aussi chacun d’entre nous au quotidien, par nos actions, nos discours, l’éducation que nous donnons à nos enfants. Nous devrions tous, lorsque l’occasion nous en est donnée, montrer une fierté raisonnable, dépourvue aussi bien de faiblesse que d’arrogance, de porter le nom de Français. C’est le minimum que nous puissions faire, et c’est à la portée de chacun d’entre nous.
Pour en venir à nos gouvernants, ceux-ci devraient en faire autant, c’est bien aussi le minimum qu’ils puissent faire. Parler avec chaleur, avec respect, avec amour, non pas de la république française, mais de la France tout court. Montrer eux aussi une fierté raisonnable de tout ce que nous avons accompli au cours des siècles (y compris, bien sûr, avant 1789), qui est considérable. Et montrer qu’ils sont au service exclusif de la nation française. Pour ne prendre qu’un tout petit exemple, il n’est pas approprié que le drapeau européen figure aux côtés du drapeau français aux frontons des édifices publics, sauf occasion exceptionnelle, pas plus qu’il n’est approprié que ce drapeau figure sur les photos officielles de nos présidents de la République.
La question la plus délicate et la plus décisive est d’ailleurs celle des rapports de la France avec les institutions européennes, et plus largement avec les institutions et le droit international.
Il est bien évident que redonner de la vitalité au corps politique national ne pourra pas se faire sans réordonner profondément les relations que la France entretient aujourd’hui avec l’Union Européenne, ainsi d’ailleurs qu’avec la CEDH. Il y a là des exigences aussi bien « affectives » ou « psychologiques » que juridiques. Il faudra, en quelque façon, rapatrier les affects qui ont, au cours des décennies, été transférés de la France vers la « construction européenne ». Et par ailleurs nous ne retrouverons le goût de nous gouverner nous-mêmes que pour autant que nous en avons la possibilité réelle, ce qui suppose de desserrer de manière très importante l’étreinte du droit européen.
Toutefois, ces questions ne relèvent pas seulement des principes mais aussi de la prudence. Le but doit être clair – mettons, revenir vers l’Europe des patries envisagée par le général de Gaulle, si cela est possible, et sinon recouvrer solitairement notre indépendance, comme vient de le faire le Royaume-Uni – mais les moyens pour y parvenir doivent faire l’objet de délibérations soigneuses qui tiennent compte des circonstances. Ce n’est pas parce qu’une chose est mauvaise qu’il est possible de s’en défaire du jour au lendemain. Il ne s’agit ni de s’aliéner les pays avec lesquels nous avons participé à la construction européenne, ni de mettre en danger la prospérité de la France ou de compromettre sa sécurité. Certes l’indépendance nationale peut légitimement exiger des sacrifices, et demande de manière générale une certaine force d’âme. Mais une nation indépendante doit aussi considérer « le respect dû à l’opinion de l’humanité », selon les termes de la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis, ainsi que ses intérêts matériels et stratégiques, qui dépendent pour partie des relations qu’elle entretient avec les autres nations.
Pour prendre un exemple plus concret, on peut penser qu’il vaudrait mieux que l’Euro n’ait jamais existé, et qu’il serait bien pour la France de retrouver une monnaie nationale. Pour autant cela n’implique pas que la France devrait abandonner l’Euro séance tenante, ou même dans un délai rapproché. Il faut aussi considérer la situation économique actuelle de la France, sa capacité à supporter les conséquences probables de ce retour à une monnaie nationale, et ainsi de suite.
Bref, si le but est fixé le chemin, lui, reste à inventer au fur et à mesure.
Peut-être cependant est-il d’ores-et-déjà possible de suggérer une grande action qui pourrait nous avancer vers ce but.
En règle générale un juriste devrait être résolument conservateur. Et plus la loi dont il est question est élevée dans la hiérarchie des normes, plus cette règle devrait être observée. Une Constitution ne devrait donc être modifiée, ou remplacée, qu’avec la plus grande circonspection, en gardant toujours à l’esprit que, en la matière, « en s’accoutumant à négliger les anciens usages sous prétexte de faire mieux, on introduit souvent de grands maux pour en corriger de moindres. »
Mais bien sûr cette règle a des exceptions. L’un des obstacles qui se dressent sur la voie du regain de la nation française, c’est la pénétration très profonde des normes européennes – que celles-ci soient issues de l’Union Européenne ou bien de la CEDH – au sein du droit français. Ces normes européennes, qui limitent de toute part notre liberté d’action et font de notre souveraineté un fantôme, ont aussi eu pour effet de créer dans tous les pays dans lesquels elles s’appliquent une vaste clientèle de gens intéressés au maintien et à l’expansion de ces normes. Cela peut être pour des raisons économiques - pour les entreprises et les secteurs économiques qui tirent parti de ces normes - pour des raisons idéologiques – de la part de tous ceux qui considèrent la disparition des souverainetés nationales comme une excellente chose – ou bien encore pour des motifs d’intérêt personnel bien compris – ainsi, l’expansion des normes européennes, et plus largement des normes internationales, favorise énormément ce que l’on appelle le gouvernement des juges, et le pouvoir des juristes de manière générale. Des gouvernants français qui seraient décidés à redonner vie à notre souveraineté nationale se heurteraient donc à une très forte résistance de la part de millions de gens, compétents, organisés, disposant de vastes moyens, susceptibles de faire puissamment pression sur les gouvernements nationaux. Ils se heurteront aussi à une nomenklatura européenne, moins brutale que son homologue soviétique, mais tout aussi attachée que cette dernière à la perpétuation de la structure qui la fait vivre. Cette résistance est inévitable. Mais il serait possible de l’affaiblir considérablement en la privant d’un coup de la plupart de ses moyens d’action juridiques.
Pour cela il sera nécessaire de faire disparaitre de notre Constitution certaines dispositions qui ont permis au droit européen de supplanter peu à peu le droit français.
En premier lieu l’article 55 qui dispose que « Les traités ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois, sous réserve, pour chaque accord ou traité, de son application par l'autre partie. »
Cet article est en effet celui qui a permis à la Cour de Cassation et au Conseil d’Etat de s’affranchir de leur stricte subordination à la loi. Au motif de faire respecter cette disposition de la Constitution, les deux juridictions suprêmes ont, respectivement depuis 1975 et depuis 1989, fait prévaloir le droit européen, sur les lois françaises. Dès lors le gouvernement français s’est trouvé pieds et poings liés face aux décisions prises à Bruxelles et à Luxembourg.
De manière plus générale, la suppression de l’article 55 priverait les juridictions nationales de la possibilité de recourir au droit international pour contourner ou neutraliser les lois françaises qui leur déplaisent, ce qui serait un grand pas dans la bonne direction ; pour redonner à nos juges la place qui était traditionnellement la leur, celle de gardiens des lois, subordonnés à la Constitution et au législateur.
Devrait également disparaitre de notre Constitution son titre XV intitulé « De l’Union Européenne ». Le principe général devrait être que les normes européennes sont des normes du même niveau que la loi, qui n’ont pas à être spécialement reconnues par la Constitution française et qui ne s’appliquent en France que tant que le législateur français n’a pas décidé de les contredire. Ou pour le dire plus simplement : la loi française est la loi suprême dans notre pays. Tel est le principe qu’il s’agirait de réaffirmer.
A strictement parler, une simple révision de la Constitution suffirait pour cela. Mais à tout prendre, il semblerait préférable de changer purement et simplement de Constitution. Pour deux raisons. D’une part, se contenter de réviser les articles relatifs au droit international et à l’Union Européenne reviendrait à faire de cette révision un référendum (car il faudrait évidemment passer par la voie du référendum) pour ou contre l’Union Européenne. Or la France a trop investi depuis trop longtemps, matériellement mais aussi affectivement, dans la construction européenne pour qu’il paraisse sage de placer les Français, mais aussi nos partenaires européens, face à une alternative aussi tranchée. Le risque que les premiers prennent peur et que les seconds se sentent offensés serait grand. Il parait préférable que les actions de la France semblent inspirées avant tout par le souci de réorganiser ses institutions et par le légitime désir de se gouverner elle-même, plutôt que par celui de se libérer de ses obligations ou de tourner le dos aux autres pays membres de l’Union Européenne. Cela sera le cas si les Français se dotent d’une nouvelle Constitution, puis ensuite se tournent vers leurs partenaires européens pour leur proposer de réorganiser leurs relations sur la base de cette nouvelle Constitution, de ce qu’elle permet et ne permet pas aux gouvernants français. Le débat lors du référendum ne portera pas alors exclusivement sur l’Union Européenne, mais avant tout sur la forme du gouvernement que nous voulons nous donner, les pouvoirs que nous voulons lui accorder. Ce à quoi il s’agira d’en appeler ne sera pas le désir, toujours ambigu, de détruire ce qui existe, mais l’aspiration honorable à se gouverner soi-même. D’autre part, et c’est la seconde raison, la Constitution de la 5ème République a été considérablement modifiée, par révision ou interprétation, depuis 1958, et l’occasion serait bonne de revenir sur les plus mauvaises de ces transformations.
Il ne s’agit bien sûr pas de détailler ici ce que pourrait être cette nouvelle Constitution. Contentons-nous de suggérer que l’architecture de celle-ci devrait être celle de la 5ème République à ses débuts, mais avec un Parlement aux pouvoirs renforcés et comprenant beaucoup moins de parlementaires. Il serait également nécessaire de s’assurer que la Constitution ne pourra pas être aussi facilement révisée qu’elle l’a été depuis 1958. Il suffira pour cela que toute révision doive obligatoirement être approuvée par référendum. Enfin, pour éviter que le Conseil Constitutionnel, ou l’institution qui lui succèdera, ne recommence pas à modifier à son profit l’équilibre des pouvoirs, il faudra faire en sorte que le contrôle de constitutionnalité soit effectué uniquement par rapport au texte de la Constitution elle-même, et non pas par rapport à quelque déclaration des droits que ce soit. C’est en effet à partir du moment où le Conseil Constitutionnel s’est autorisé à contrôler la loi par rapport à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 et par rapport au désastreux préambule de la Constitution de 1946 que les dérives ont commencé. Parce que ces deux déclarations, comme toute déclaration des droits, contiennent nombre de principes très généraux et de droits fort vagues, le Conseil s’est trouvé grâce à elles pratiquement libre de décider à la couleur de son esprit et d’imposer ses exigences au législateur. Exactement de la même manière que, aux Etats-Unis, les décisions les plus contestables de la Cour Suprême se sont presque toujours appuyées sur le Bill of Rights.
Il serait paradoxal en effet que, au moment où les Français réaffirment leur droit imprescriptible à se gouverner eux-mêmes vis-à-vis de l’extérieur, ils négligent de protéger celui-ci vis-à-vis des dangers intérieurs.


L’adoption d’une Constitution est un moment particulièrement solennel dans la vie d’une nation. C’est l’une de ces grandes, et rares, occasions dans lesquelles nous sommes tous appelés à nous sentir dans le tout, à prendre une décision qui manifeste notre existence en tant que nation indépendante et dont nous sommes fondés à penser qu’elle engagera pour longtemps les générations à venir. Il n’y sans doute que les révolutions ou les guerres qui soient plus décisives. Nous devons ressaisir les rênes d’une existence commune qui s’effiloche, si cela est encore possible. Nous donner une nouvelle Constitution serait un premier pas en ce sens, une impulsion peut-être déterminante.

 Il pourrait bien sûr y avoir d’autres premiers pas, le sursaut national pourrait s’amorcer autrement que par la réunion d’une constituante. Mais sursaut national il devra y avoir. Sans quoi ce sera la « dislocation de la nation, et la fin inglorieuse d’une longue espérance. »

mardi 11 juillet 2017

Catholicisme et peine de mort



Est-il possible d’être catholique tout en étant favorable à la peine de mort ?
Si l’on en croit le pape François, il semble que non. Ce dernier a en effet, à plusieurs reprises, exprimé une hostilité apparemment catégorique à la peine de mort. Ainsi par exemple, dans un discours adressé à une délégation de l’Association Internationale de Droit Pénal, le 23 octobre 2014, il déclarait :

« Tous les chrétiens et les hommes de bonne volonté sont donc appelés aujourd’hui à lutter non seulement pour l’abolition de la peine de mort, légale ou illégale, et sous toutes ses formes, mais aussi afin d’améliorer les conditions carcérales, dans le respect de la dignité humaine des personnes privées de la liberté. Et cela, je le relie à la prison à perpétuité. Au Vatican, depuis peu, dans le Code pénal vatican, la détention à perpétuité a disparu. La prison à perpétuité est une peine de mort cachée. »

Cette hostilité déclarée de la papauté à la peine de mort n’est certes pas une bonne nouvelle pour les partisans de la peine capitale car, de nos jours, ces partisans sont largement issus des rangs du catholicisme, et pour de bonnes raisons. Les défenseurs de la peine de mort seraient donc menacés, à terme, de voir le gros de leurs troupes faire défection et rejoindre le camp des abolitionnistes.
Mais elle est aussi une mauvaise nouvelle pour les catholiques dans leur ensemble, quels que soient leurs sentiments vis-à-vis de la peine de mort, car les déclarations du pape François, qui amplifient des réserves déjà perceptibles lors du pontificat de Jean-Paul II, menacent d’introduire une rupture fondamentale dans l’enseignement de l’Eglise, une rupture qui, si elle était avérée, amènerait à douter du magistère de l’Eglise et de l’infaillibilité des successeurs de Saint Pierre.
Elle est enfin une mauvaise nouvelle pour tous les « hommes de bonne volonté » qui vivent dans des sociétés où le pape conserve une influence morale. Car la question de la peine de mort a des implications très profondes.
En effet, la peine de mort est intimement liée à la notion de justice rétributive, à l’idée que la justice consiste essentiellement à rétablir un équilibre qui a été rompu.
Comme l’explique Saint Thomas d’Aquin dans la Somme Théologique (I-II, 87,6) :

« Dans le péché nous pouvons considérer deux choses, l'acte de la faute, et la tache qui en est la suite. Pour ce qui est de l'acte, il est clair que dans tous les péchés actuels, l'acte cessant, la dette de peine demeure. L'acte du péché, en effet, rend un homme passible de la peine dans la mesure où cet homme transgresse l'ordre de la justice divine ; il ne rentre dans l'ordre que par la compensation de la peine. Celle-ci rétablit la juste égalité ; elle fait que celui qui a cédé plus qu'il ne devait à sa propre volonté en agissant contre le commandement de Dieu, se rend aux exigences de la justice divine en subissant, de bon cœur ou par force, quelque chose qui contrarie sa volonté. Ce point est observé même dans les injustices faites aux hommes : on vise à rétablir intégralement la juste égalité par la compensation de la peine. Aussi est-il évident que, pour le péché comme pour l'injustice commise, lorsque l'acte cesse, la dette de peine subsiste encore. »

La peine est, selon cette conception, une compensation, une compensation proportionnelle à la faute commise, aux dommages infligés à des innocents.
Or la justification fondamentale de la peine capitale a précisément toujours été son caractère proportionné à certains crimes. Même si des motifs de dissuasion ou de prévention de la récidive peuvent être avancés pour défendre le châtiment suprême, la raison la plus décisive pour exécuter certains criminels est que seul ce châtiment est à la hauteur de leurs crimes.
Une société qui se refuse par principe à exécuter qui que ce soit, fut-il le plus ignoble des tortionnaires, fut-il le plus abominable des assassins, fut-il un Michel Fourniret, fut-il un Dean Arnold Corll ou un Jeffrey Dahmer ; une société qui traite avec plus de sollicitude les assassins que les citoyens ordinaires - à qui elle peut demander d’aller risquer leur vie sur le champ de bataille - est une société dans laquelle la notion de proportionnalité de la peine par rapport au crime est en voie de disparition. Et dès lors que la proportionnalité n’est plus observée, les notions de mérite et de châtiment ne tardent pas à disparaître elles aussi. Une société qui fait plus de cas de la vie de Michel Fourniret que de celle du moindre de ses soldats ou de ses policiers est en vérité une société qui ne se reconnaît plus le droit de punir, au vrai sens du terme.
La « peine » prononcée par les tribunaux devient alors uniquement thérapeutique. Elle n’est plus tournée vers la compensation des victimes et la protection des innocents, mais vers la réhabilitation des criminels.
Le lien entre ces différents éléments apparaît on ne peut plus clairement dans le discours du pape François cité plus haut, et dans d’autre semblables, puisque la dénonciation de la peine de mort va de pair avec le refus de la réclusion à perpétuité. Même les plus ignobles criminels, même les plus dangereux individus, doivent pouvoir avoir l’espoir de sortir un jour (« D’autre part, la réclusion à perpétuité, de même que les peines qui, de par leur durée, comportent l’impossibilité pour le condamné de projeter un avenir en liberté, peuvent être considérées comme des peines de mort occultées puisque par celles-ci, l’on ne prive pas le coupable de sa liberté, mais l’on cherche à le priver d’espérance. Mais si le système pénal peut s’emparer du temps des coupables, il ne pourra jamais s’emparer de leur espérance. » Lettre au président de la Commission Internationale Contre la Peine de Mort, 20 mars 2015). Nous n’avons pas le droit de priver un Anders Breivik de tout espoir d’un avenir en liberté, bien qu’il ait de sang-froid privé définitivement 77 personnes de tout avenir, en liberté ou pas.
Les considérations de proportionnalité et de protection des innocents s’effacent derrière ce qu’il faut bien appeler la sollicitude envers le criminel.
Ce lien entre abolition de la peine de mort, refus de châtier, et sollicitude envers les criminels, aux dépends des victimes et de la société, peut également se constater, par exemple, dans le fonctionnement quotidien de la justice française depuis maintenant plusieurs décennies.
Les enjeux sont donc très élevés. Et c’est précisément parce qu’ils ont une parfaite compréhension de ces enjeux que Joseph Bessette et Edward Feser, deux universitaires américains, viennent de publier un gros ouvrage intitulé : « By man shall his blood be shed », qui est sous-titré « A catholic defense of capital punishment » (« Par l’homme son sang sera versé – une défense catholique de la peine capitale »).
Ce livre n’intéressera pas seulement les catholiques, mais aussi tous ceux qui s’intéressent à la question de la peine de mort, et plus largement aux questions de justice – qu’ils croient au Ciel ou qu’ils n’y croient pas.
« By man shall his blood be shed » se présente en effet comme une défense de la peine de mort à la fois à la lumière naturelle et à la lumière de la révélation. Les arguments rationnels en faveur de la peine de mort, ainsi que les arguments tirés des Saintes Écritures et de la Sainte tradition y sont méticuleusement exposés, et la faiblesse des arguments abolitionnistes – que ceux-ci se basent sur la raison ou la foi – parfaitement mise en lumière. Cette double défense est conforme au caractère de la foi catholique, qui a toujours accordé une place privilégiée à la raison et à la Loi Naturelle que l’homme est censé pouvoir découvrir par lui-même, sans le secours de la révélation, et elle permet en même temps de s’adresser à un double public, un public catholique – ou, plus largement, chrétien – et un public « laïc ».
Et même si les auteurs, de manière bien compréhensible, accordent une large place aux prises de position de l’épiscopat américain, ainsi qu’à la situation du système judiciaire des Etats-Unis, un lecteur français n’aura aucun mal à transposer les arguments au cas de la France, car les mêmes questions se posent des deux côtés de l’Atlantique.
Les arguments « laïcs » au sujet de la peine de mort ne nous retiendrons ici que dans la mesure où ils ont été avancés les autorités ecclésiastiques – comme la question du caractère dissuasif de la peine de mort - et nous nous concentrerons principalement sur la question initiale : peut-on être catholique, sincèrement et sérieusement catholique, tout en étant favorable à la peine de mort ?

***


L’enseignement de l’Eglise et la peine capitale

Commençons par constater que, historiquement, les nations chrétiennes ne se sont jamais privées de faire usage de la peine de mort – y compris, bien sûr, en utilisant des modes d’exécution particulièrement atroces – sans que l’Eglise n’émette de protestation spécifique à ce sujet. Lorsque le christianisme, sous une forme ou une autre, était la religion officielle de toutes les nations européennes, la peine de mort était partout en vigueur, et largement utilisée. En fait, les premiers à avoir argumenté publiquement pour l’abolition de la peine de mort étaient des hommes horrifiés par les pratiques légales des nations chrétiennes de leur temps, et dont la foi personnelle était fort douteuse. Ainsi, le traité « Des délits et des peines », de Beccaria, le premier et le plus célèbre abolitionniste du 18ème siècle, fut mis à l’Index par l’Eglise.
Nous pouvons aussi constater que les papes eux-mêmes, en tant que souverains temporels, ont fait usage de la peine de mort. Dans les Etats Pontificaux, au 19ème siècle, ce sont des centaines de criminels qui furent exécutés, sans qu’apparemment la papauté y voit la moindre contradiction avec l’enseignement du Christ. Dans les accords du Latran, signés en 1929, la peine de mort était prévue pour ceux qui attenteraient à la vie du Pape.
Cela n’est pas vraiment étonnant. On recherchait en vain dans les livres que l’Eglise tient pour « sacrés et canoniques » une condamnation explicite de la peine de mort. Au contraire, on trouve dans certains d’entre eux nombre de passages approuvant l’usage de la peine capitale, à commencer bien sûr par les célèbres versets de la Genèse : « Sachez-le aussi, je redemanderai le sang de vos âmes, je le redemanderai à tout animal; et je redemanderai l'âme de l'homme à l'homme, à l'homme qui est son frère. Si quelqu'un verse le sang de l'homme, par l'homme son sang sera versé; car Dieu a fait l'homme à son image. » (9:6)
En fait, l’Ancien Testament non seulement cautionne la peine de mort à de nombreuses reprises, mais il avalise également, là aussi à de nombreuses reprises, une version très directe du principe de proportionnalité : « œil pour œil, dent pour dent ».
Il est parfois affirmé que le Christ aurait répudié cette loi du talion lorsque, dans le sermon sur la montagne, il enseigne à ses disciples :

« Vous avez appris qu'il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent. Mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre. Si quelqu'un veut te faire un procès et prendre ta chemise, laisse-lui encore ton manteau. Si quelqu'un te force à faire un kilomètre, fais-en deux avec lui. » (Matthieu 5:38).

Cependant, en commençant ce même sermon, le Christ affirme qu’il n’est pas venu pour abolir la Loi, mais pour l’accomplir.
La manière dont le Christ aurait accompli l’ancienne loi du talion plutôt que de l’abolir est expliqué par Saint Augustin dans le « Contre Fauste » :

« Maintenant, quelle contradiction y a-t-il entre ce qui a été dit aux anciens : « Œil pour œil, dent pour dent », et ce que dit le Seigneur : « Et moi je vous dis de ne point résister aux mauvais traitements; mais si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentez-lui encore l'autre », et le reste? Le précepte donné aux anciens avait pour but de réprimer l'ardeur de la haine, de mettre un frein à une fureur immodérée. (…) C'était donc pour fixer une juste mesure à cette vengeance immodérée, et par là-même injuste, que la loi avait établi la peine du talion, c'est-à-dire réglé que la punition serait telle que l'injure. Par conséquent le principe : « Œil pour œil, dent pour dent », n'avait pas pour but d'exciter la colère, mais de lui donner une borne; ni de rallumer une flamme éteinte, mais de contenir les ravages de l'incendie allumé. Car enfin il existe une vengeance juste, un droit équitable en faveur de celui qui a reçu une injure; d'où vient que quand nous pardonnons, nous cédons en quelque sorte de notre droit. (…) Or, il n'y a pas d'injustice à réclamer une dette, bien qu'il soit généreux de la remettre. (…) ainsi, comme celui qui veut se venger immodérément se rend coupable, et que celui qui ne veut qu'une juste vengeance ne pèche pas, cependant celui qui ne veut en aucune façon se venger est à une plus grande distance du péché de vengeance injuste. » (19, 35)

Il est meilleur, à titre personnel, de pardonner et de faire preuve de miséricorde que d’exiger la justice qui vous est due, mais le pardon et la miséricorde présupposent que celui qui nous a offensé mérite réellement le châtiment que nous nous retenons de lui infliger. Le Christ, par conséquent, n’interdit nullement à un chrétien de réclamer son dû, et encore moins aux autorités légitimes de châtier les criminels. En fait, l’Eglise a toujours reconnu que ce passage du sermon sur la montagne ne traitait pas de questions de gouvernement et de justice pénale, mais uniquement de l’attitude que chaque chrétien devrait s’efforcer d’avoir vis-à-vis des injustices dont il peut souffrir personnellement. Les devoirs de ceux qui sont chargés de veiller au respect des lois et à la préservation de la vie et des biens de chacun sont bien différents. Pour eux, c’est parfois le pardon qui est une faute et le châtiment qui est une obligation. Comme le dit le poète : « La clémence n’est pas clémence, qui souvent paraît telle : le pardon est toujours le père de la récidive. »
Dans l’Êpitre aux Romains, Saint Paul affirme :

« Que toute personne soit soumise aux autorités établies; car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent ont été instituées par lui. C'est pourquoi celui qui résiste à l'autorité, résiste à l'ordre que Dieu a établi et ceux qui résistent, attireront sur eux-mêmes une condamnation. Car les magistrats ne sont point à redouter pour les bonnes actions, mais pour les mauvaises. Veux-tu ne pas craindre l'autorité? Fais le bien, et tu auras son approbation; car le prince est pour toi ministre de Dieu pour le bien. Mais si tu fais le mal, crains; car ce n'est pas en vain qu'il porte l'épée, étant ministre de Dieu pour tirer vengeance de celui qui fait le mal, et le punir. » (13 :1-4)

Ce passage a, de manière constante, été interprété par l’Eglise comme autorisant les gouvernants légitimes à recourir à la peine capitale. Et de fait, on ne peut trouver parmi les Pères ainsi que les Docteurs de l’Eglise un seul d’entre eux qui soit opposé au principe de la peine de mort. Certains d’entre eux peuvent avoir été très réservés quant au recours au châtiment suprême, mais aucun n’a remis en cause sa légitimité.
De nombreux papes ont également défendu, parfois avec une grande vigueur, le droit des autorités séculières à recourir à la peine de mort, et ce au nom de l’autorité des Saintes Ecritures. Autrement dit, pour eux, la légitimité de la peine capitale devait être considérée comme une question d’orthodoxie catholique. Ceux qui niaient que les autorités régulières aient le droit de punir, y compris par la mort (comme par exemples les hérétiques waldésiens), se plaçaient en dehors de l’Eglise.
Pour ne pas multiplier plus que de raison les citations, terminons par le Catéchisme du Concile de Trente, publié en 1566 :

« Il est une autre espèce de meurtre qui est également permise, ce sont les homicides ordonnés par les magistrats qui ont droit de vie et de mort pour sévir contre les criminels que les tribunaux condamnent, et pour protéger les innocents. Quand donc ils remplissent leurs fonctions avec équité, non seulement ils ne sont point coupables de meurtre, mais au contraire ils observent très fidèlement la Loi de Dieu qui le défend. Le but de cette Loi est en effet de veiller à la conservation de la vie des hommes, par conséquent les châtiments infligés par les magistrats, qui sont les vengeurs légitimes du crime, ne tendent qu’à mettre notre vie en sûreté, en réprimant l’audace et l’injustice par les supplices. C’est ce qui faisait dire à David : « Dès le matin je songeais à exterminer tous les coupables, pour retrancher de la cité de Dieu les artisans d’iniquité. » (chapitre 33 paragraphe 1)

Un peu plus loin nous lisons encore ceci :

« L’écriture ne manque pas de remèdes à opposer à un mal si funeste. Le devoir du Pasteur sera donc de les indiquer soigneusement aux Fidèles. Or, le remède le plus efficace est de leur faire comprendre combien l’homicide est un crime énorme ; et cette vérité peut se prouver par plusieurs passages très importants de nos Saints Livres, où nous voyons Dieu détester tellement l’homicide qu’il nous assure qu’Il vengera la mort de l’homme sur les bêtes, et qu’Il ordonne de tuer l’animal qui aura seulement blessé un homme. Et si Dieu a voulu inspirer à l’homme tant d’horreur du sang, c’est uniquement pour le détourner par tous les moyens du crime affreux de l’homicide, et en préserver autant son cœur que ses mains. Les homicides sont les ennemis les plus acharnés du genre humain et même de la nature ; car ils détruisent, autant qu’il est en eux, l’œuvre de Dieu, en détruisant l’homme pour lequel Il nous atteste qu’Il a fait toutes choses. » (chapitre 33 paragraphe 4)

La peine de mort a donc pour elle les Saintes Ecritures, la Sainte Tradition, et le Magistère de l’Eglise, qui tous ensemble forment l’intégralité de ce à quoi un catholique reconnaît autorité (Verbum Dei, II-10). La conclusion s’impose d’elle-même : il n’est pas permis à un catholique d’affirmer que la peine de mort est intrinsèquement immorale.
Bien entendu, l’Eglise n’a jamais affirmé qu’il était obligatoire pour les autorités légitimes de punir certains crimes par la mort. L’application ou non de la peine capitale est une question laissée au jugement de ces autorités. En revanche, que ces dernières aient le droit de recourir à la peine capitale, si elles l’estiment nécessaire au bien commun et après un jugement équitable, est l’enseignement constant et intangible de l’Eglise.


Une réticence nouvelle

Mais alors, comment interpréter les déclarations du pape François hostiles à la peine de mort sans remettre en cause l’infaillibilité pontificale et le magistère de l’Eglise ?
Cela reste possible, à condition de garder deux distinctions à l’esprit.
D’une part toutes les déclarations pontificales n’ont pas la même autorité. L’infaillibilité ne s’attache qu’aux questions touchant la foi ou la morale, et dans des conditions très restrictives (définies par la Constitution Pastor aeternus du Concile Vatican I). D’autre part l’Eglise a toujours fait la différence entre le principe de la peine de mort et son application. Le principe de la peine de mort (le fait que les autorités légitimes aient le droit d’infliger une telle peine) est une question de foi et de morale. En revanche son application est une simple question d’opportunité. Savoir si la peine de mort est un châtiment approprié dans telles ou telles circonstances est un jugement prudentiel, laissé, comme on l’a dit, à l’appréciation des pouvoirs publics. Le pape peut bien entendu avoir un avis sur cette question, mais son avis n’aura alors pas plus d’autorité que celui d’un simple particulier, et peut-être même moins dans la mesure où il est possible que le simple particulier soit mieux informé que le pape sur le sujet. Un catholique pourra donc être en désaccord avec le pape sur ce point sans contrevenir à l’obéissance qu’il doit à l’Eglise. A fortiori pourra-t-il être en désaccord avec son évêque.
Comme l’expliquait le cardinal Ratzinger, futur Benoit XVI, en 2004 :

 « Les questions morales n’ont pas toutes le même poids moral que l’avortement ou l’euthanasie. Par exemple, si un catholique était en désaccord avec le Saint-Père sur l’application de la peine capitale ou sur la décision de faire la guerre, il ne serait pas considéré pour cette raison comme indigne de se présenter pour recevoir la sainte communion. L’Eglise exhorte les autorités civiles à rechercher la paix et non la guerre et à faire preuve de modération et de miséricorde dans l’application d’une peine aux criminels. Toutefois, il peut être permis de prendre les armes pour repousser un agresseur ou d’avoir recours à la peine capitale. Les catholiques peuvent légitimement avoir des opinions différentes sur la guerre ou la peine de mort, mais en aucun cas sur l’avortement et l’euthanasie. » (« Etre digne de recevoir la sainte communion », Principes Généraux aux évêques américains)

Si nous revenons sur les déclarations du pape François au sujet de la peine de mort, nous pouvons facilement constater que celles-ci ne remplissent pas les critères de l’infaillibilité, et qu’elles ne sauraient donc contraindre les fidèles. Il est permis à un catholique d’être en désaccord, respectueusement mais fermement, avec l’idée qu’il devrait lutter pour l’abolition de la peine de mort, et même, s’il faut en croire le Saint-Père, de l’enfermement à perpétuité.
Par ailleurs, pour sauver le magistère de l’Eglise, il est nécessaire de conclure, même si cela n’est pas immédiatement apparent, que ces déclarations du pape François portaient non pas sur le principe même de la peine de mort mais seulement sur son application ici et maintenant. L’appel à lutter pour l’abolition de la peine de mort serait simplement un jugement sur le caractère aujourd’hui non indispensable de ce châtiment.
Il est aussi nécessaire de conclure que le pape François ne s’exprime pas toujours de manière très rigoureuse lorsqu’il ne parle pas ex-cathedra…
Un catholique en restera là, étant donné le respect qu’il doit au successeur de Saint Pierre. Mais rien n’interdira à un non catholique d’aller plus loin et de conclure que François raconte parfois n’importe quoi et qu’en certaines occasions, hélas pas si rares, il ferait mieux de garder le silence plutôt que d’aligner des poncifs gauchistes qui égarent ses ouailles et qui, s’ils peuvent lui valoir une popularité temporaire, font en réalité beaucoup de mal à l’Eglise.
La même distinction doit être appliquée, pour les mêmes raisons, aux déclarations de Jean-Paul II concernant la peine de mort et à son encyclique Evangelium Vitae (1995). Dans cette encyclique, on trouve le passage suivant :

« Dans cette perspective, se situe aussi la question de la peine de mort, à propos de laquelle on enregistre, dans l'Eglise comme dans la société civile, une tendance croissante à en réclamer une application très limitée voire même une totale abolition. Il faut replacer ce problème dans le cadre d'une justice pénale qui soit toujours plus conforme à la dignité de l'homme et donc, en dernière analyse, au dessein de Dieu sur l'homme et sur la société. En réalité, la peine que la société inflige « a pour premier effet de compenser le désordre introduit par la faute ». Les pouvoirs publics doivent sévir face à la violation des droits personnels et sociaux, à travers l'imposition au coupable d'une expiation adéquate de la faute, condition pour être réadmis à jouir de sa liberté. En ce sens, l'autorité atteint aussi comme objectif de défendre l'ordre public et la sécurité des personnes, non sans apporter au coupable un stimulant et une aide pour se corriger et pour s'amender.
Précisément pour atteindre toutes ces finalités, il est clair que la mesure et la qualité de la peine doivent être attentivement évaluées et déterminées; elles ne doivent pas conduire à la mesure extrême de la suppression du coupable, si ce n'est en cas de nécessité absolue, lorsque la défense de la société ne peut être possible autrement. Aujourd'hui, cependant, à la suite d'une organisation toujours plus efficiente de l'institution pénale, ces cas sont désormais assez rares, si non même pratiquement inexistants. » (section 56)

Suite à la publication d’Evangelium Vitae, le catéchisme de l’Eglise catholique a été modifié pour tenir compte de cette réticence nouvelle à appliquer la peine de mort. On peut désormais y lire :

« L’enseignement traditionnel de l’Eglise n’exclut pas, quand l’identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le recours à la peine de mort, si celle-ci est l’unique moyen praticable pour protéger efficacement de l’injuste agresseur la vie d’êtres humains. Mais si des moyens non sanglants suffisent à défendre et à protéger la sécurité des personnes contre l’agresseur, l’autorité s’en tiendra à ces moyens, parce que ceux-ci correspondent mieux aux conditions concrètes du bien commun et sont plus conformes à la dignité de la personne humaine. Aujourd’hui, en effet, étant données les possibilités dont l’Etat dispose pour réprimer efficacement le crime en rendant incapable de nuire celui qui l’a commis, sans lui enlever définitivement la possibilité de se repentir, les cas d’absolue nécessité de supprimer le coupable " sont désormais assez rares, sinon même pratiquement inexistants " (Evangelium vitae, n. 56). »

On le constate, l’encyclique de Jean-Paul II, aussi bien que le catéchisme, maintiennent ce qui a été l’enseignement constant de l’Eglise depuis deux mille ans, à savoir le caractère essentiellement rétributif de la peine, qui vient « compenser le désordre introduit par la faute » ; la nécessité d’une peine proportionnée à la faute ; et la légitimité de principe de la peine capitale.
Ce qui est nouveau, c’est l’affirmation que les cas dans lesquels la peine de mort se justifierait seraient aujourd’hui « assez rares » sinon même « inexistants ».
Cette affirmation ne peut pas être interprétée comme marquée du sceau de l’infaillibilité. Il s’agit à l’évidence d’un jugement circonstanciel, comme le montrent le « aujourd’hui » et la référence à « une organisation toujours plus efficiente de l'institution pénale ». Et il est permis à un catholique d’être en désaccord avec ce jugement. De même qu’il lui est permis d’être en désaccord avec l’affirmation du pape François selon laquelle : « les sociétés modernes ont la possibilité de réprimer efficacement le crime sans ôter définitivement à celui qui l’a commis la possibilité de se racheter » (il a même sans doute le devoir d’être en désaccord avec ce qui suit : « Le commandement « tu ne tueras point » a une valeur absolue et concerne aussi bien l’innocent que le coupable. », phrase qui prouve bien que le pape François ne s’exprime pas toujours avec toute la rigueur souhaitée, pour dire le moins).



Peine de mort et système pénal

C’est peu dire que Feser et Bessette sont en désaccords avec ce jugement sur les « sociétés modernes ».
La raison essentielle est que, comme nous l’avons vu en commençant, les notions de rétribution, de proportionnalité, et la peine de mort sont inséparables. Affirmer que même le meurtre le plus abominable ne peut jamais valoir la mort à son auteur revient à dire que nous ne pouvons jamais priver un criminel de son bien le plus précieux, la vie, quoiqu’il ait lui-même privé sa ou ses victimes de leur bien le plus précieux (ou à tout le moins le bien qui, sur cette terre, est la condition de tous les autres biens). Un criminel peut ôter la vie à de multiples victimes, il peut le faire de la façon la plus atroce et inhumaine possible (à la manière par exemple d’un Jeffrey Dahmer, qui perçait parfois le crâne de ses victimes à l'aide d'une perceuse électrique, puis leur injectait de l'acide chlorhydrique ou de l’eau bouillante dans la partie frontale de la boite crânienne alors qu’elles étaient encore en vie) mais nous ne pourrons jamais lui infliger davantage que de la prison à vie. Cela implique en vérité l’abandon de la proportion entre le crime et le châtiment, et par conséquent l’abandon de la notion de châtiment elle-même, puisque rétribution et proportionnalité sont les deux faces d’une même médaille.
C’est bien pour cela que l’expérience nous montre que l’abolition de la peine de mort est rapidement suivie d’une remise en cause de la peine de perpétuité, puisqu’avec l’abolition de la peine de mort c’est l’idée même de châtiment qui est attaquée à sa racine. Les seules justifications restantes de la peine prononcée par les tribunaux étant la protection de la société et la réhabilitation du criminel, nous n’avons pas le droit de priver même le pire assassin de « l’espérance » de sortir un jour, pour reprendre les termes du pape François, ou, pour employer le langage de la CEDH, nous avons le devoir de vérifier périodiquement si « au cours de l’exécution de sa peine, le détenu a tellement évolué et progressé sur le chemin de l’amendement qu’aucun motif légitime d’ordre pénologique ne permet plus de justifier son maintien en détention ».
Et voilà pourquoi Anders Breivik – coupable, rappelons, de l’assassinat méthodique de 77 personnes – n’a pas pu être condamné par la justice norvégienne à plus de 21 ans de prison, puisque c’était là la peine maximale prévue par le code pénal norvégien. Que Breivik ne soit vraisemblablement jamais autorisé à sortir de prison, au motif de sa dangerosité, ne change rien au fait qu’une telle condamnation est la négation de toute proportionnalité, et en fait de toute justice.
(Il n’est pas non plus étonnant que le même Breivik ait pu intenter des recours et menacer d’une grève de la faim pour obtenir une amélioration de ses conditions de détention, et notamment obtenir une PlayStation 3 « avec accès à des jeux pour adulte [qu'il] peut [lui]-même choisir » en remplacement de sa PlayStation 2, ainsi qu'un sofa en lieu et place de sa chaise de bureau « douloureuse », ou encore le doublement de sa solde pénitentiaire hebdomadaire, alors établie à 36 €. Breivik a parfaitement intégré que la société norvégienne ne se reconnaissait plus le droit de punir qui que ce soit. Dès lors, pourquoi ne pas réclamer toujours plus de confort ? Au nom de quoi le lui refuser ?)
Les sociétés modernes, tout comme les sociétés anciennes, sont soumises à cette loi d’airain qui veut qu’abolir la peine de mort ait pour conséquence d’affaiblir gravement l’ensemble du système pénal. La question n’est même pas de savoir si la peine de mort serait dissuasive. Le problème est que nier la légitimité de la peine capitale revient à nier la légitimité de tout châtiment en tant que tel. Aucune « organisation toujours plus efficiente de la justice pénale » ne changera jamais rien à cela.

Vengeance ou justice ?

Certains catholiques, qui connaissent mal leur propre religion, prétendent rejeter toute espèce de châtiment au motif de « tendre l’autre joue », « d’aimer ses ennemis », etc. Selon eux, tout désir de punir n’est rien d’autre que de la « vengeance », qui ne fait qu’ajouter de la violence à la violence, etc. Pourtant le Christ lui-même s’est mis en colère et les Pères et Docteurs de l’Eglise ont toujours soigneusement maintenu la distinction entre une colère excessive et une colère appropriée. Saint Thomas par exemple écrit :

« Chrysostome dit en commentant S. Matthieu: " Celui qui s'irrite sans motif sera coupable, mais celui qui le fait avec raison ne sera pas coupable. Car si la colère n'existe pas, ni l'instruction ne progresse, ni les jugements ne sont portés, ni les crimes ne sont réprimés. " Se mettre en colère n'est donc pas toujours un mal. (…) Désirer la vengeance pour le mal de celui qu'il faut punir est illicite. Mais désirer la vengeance pour la correction des vices et le maintien du bien de la justice est louable. L'appétit sensible peut tendre à cela sous l'impulsion de la raison. Et lorsque la vengeance s'accomplit conformément à un jugement rendu, cela vient de Dieu, dont le pouvoir punitif est l'instrument dit S. Paul (Rm 13, 4). » (Somme Théologique, II-II, 158, 1)

La colère, ou l’indignation morale, lorsqu’elle vise un objet juste, qu’elle procède d’une intention droite, et qu’elle demeure mesurée, n’est pas l’expression de nos « pires instincts », mais au contraire de certaines de nos meilleures aspirations. Elle est la condition de l’administration de la justice, du maintien de la société, et de l’instruction morale. Bien plus, comme le dit justement Walter Berns :

« La colère est l’expression de cet élément de l’âme qui est relié à la notion de responsabilité ; et en tenant certains hommes pour responsables, elle les traite avec le respect qui leur est dû en tant qu’hommes. La colère reconnait que seuls les hommes ont la capacité d’être des êtres moraux, et, ce faisant, elle reconnait la dignité des êtres humains. » (For capital punishment, p154)

En vérité, le refus absolu de châtier tourne très vite, et inévitablement, à l’indifférence envers le bien et le mal et au mépris de l’humanité ordinaire, choses absolument incompatibles avec la foi chrétienne. Nous avons le devoir d’être en colère contre Breivik et ses semblables, et d’exiger que ceux-ci soient punis à la hauteur de leurs crimes. Par conséquent, puisqu’il existe des hommes comme Breivik, la peine de mort ne peut pas être illégitime.

La dissuasion

Cependant, objecteront certains, sans abolir la peine de mort, est-il vraiment nécessaire de l’appliquer ? Les moyens « non sanglants » dont nous disposons actuellement ne sont-ils pas suffisants pour assurer la sécurité des personnes, pour reprendre les termes de l’actuel catéchisme ? Car en effet, nous savons que la peine de mort n’est pas dissuasive.
L’idée que la peine de mort ne dissuaderait pas est en effet souvent véhiculée dans les médias, et certains membres éminents de l’Eglise ne se privent pas de reprendre cette idée pour justifier leur opposition à la peine capitale. Cette affirmation se présente le plus souvent sous la forme : « Les études quantitatives montrent que la peine de mort n’a pas d’effet dissuasif ».
Pourtant la réalité est assez différente. Les études quantitatives menées aux Etats-Unis sur la peine de mort sont à peu près également divisées entre celles qui ne trouvent pas d’effet dissuasif et celles qui trouvent un effet dissuasif, de sorte que, à l’heure actuelle, la conclusion la plus appropriée est que la science sociale n’est pas capable d’éclairer le choix des autorités publiques en ce qui concerne l’usage de la peine capitale. Cet agnosticisme de la science sociale est selon toute vraisemblance destiné à durer, pour une raison simple : le faible nombre des exécutions en comparaison du nombre des homicides.
Aux Etats-Unis, depuis 1976, date à laquelle la Cour Suprême a de nouveau autorisé l’usage de la peine capitale, le nombre annuel d’exécutions n’a pas dépassé 98 et est tombé à 20 en 2016. Entre 2000 et 2015 il y a eu en moyenne 51 exécutions par an. Si nous supposons que chaque exécution sauve entre 5 et 10 vies, c’est-à-dire empêche 5 à 10 homicides de se produire (ce qui correspond à l’estimation moyenne des études économétriques qui trouvent que la peine de mort a un effet dissuasif), cela signifie que 51 exécutions auraient sauvé entre 255 et 510 vies chaque année, soit approximativement entre 4000 et 8000 vies sur une période de seize ans. Ce chiffre peut sembler considérable mais, durant la même période, 15 600 homicides ont été commis aux Etats-Unis en moyenne chaque année. Par conséquent, le total des vies sauvées ne représenterait que 1,6% du total des homicides dans l’estimation basse et 3,3% dans l’estimation haute. On le voit, même un effet dissuasif important, qui permettrait de sauver des centaines de vies chaque année, aurait bien du mal à être détecté parmi tous les homicides que la peine de mort n’aurait pas dissuadés.
Et bien entendu cet effet serait encore plus indétectable si, par exemple, chaque exécution ne sauvait qu’une seule vie. Pourtant cet effet dissuasif impossible à déceler dans les statistiques aurait pour conséquence concrète que 1400 vies innocentes auraient été sauvées par les quelques 1400 exécutions qui ont eu lieu depuis 1976.
Toutefois, la science sociale n’est pas la seule ressource dont nous disposions pour juger de l’effet dissuasif de la peine de mort. Nous avons tout d’abord à notre disposition une expérience irréfutable : la peur de la mort est une passion extrêmement puissante et pour ainsi dire universelle. Nous pouvons le sentir en nous-mêmes et le constater régulièrement autour de nous. Dès lors, comment les assassins pourraient-ils être tous insensibles à la possibilité d’être condamnés à mort ? Dire que ceux qui parmi les criminels sont susceptibles d’être condamnés à mort ne prêtent pas attention à cette possibilité revient à en faire des êtres tout à fait à part, fondamentalement différents du reste de l’humanité. Cela n’est pas crédible. Au surplus nous avons les nombreux témoignages de criminels qui, une fois arrêtés, expliquent aux policiers ou aux juges comment, en certaines occasions, la peur des conséquences légales de leurs actes leur a fait modifier leur comportement. Certains, par exemple, expliquent candidement que si, durant tel ou tel cambriolage, ils n’ont pas fait usage de leur arme ou bien ont évité d’en avoir une sur eux, c’est parce qu’ils savaient risquer la peine de mort s’ils tuaient à cette occasion.


Même des esprits particulièrement sadiques et dérangés, même des criminels qui peuvent sembler être l’incarnation du mal et être inaccessibles à toute dissuasion prouvent, par leur comportement, qu’ils ne sont pas insensibles à la perspective du châtiment. Jeffrey Dahmer, par exemple, a consacré énormément de temps et d’efforts pour que ses meurtres ne soient pas découverts par la police. Il a parfois renoncé à mettre ses plans à exécution pour ne pas attirer l’attention. Cela signifie que la perspective du châtiment (en l’occurrence seulement la prison à vie, puisque le Wisconsin où il opérait n’avait pas la peine de mort), si elle n’a pas été suffisante pour le faire renoncer à ses activités criminelles, a néanmoins ralenti leur rythme. La plupart du temps Dahmer ne pouvait pas, sous peine d’être arrêté, agir comme il l’aurait voulu. La peur du châtiment a bien eu un certain effet dissuasif, et en conséquence des vies ont été sauvées.
En fait, il est hautement probable, pour ne pas dire plus, que l’existence de la peine de mort retient certains criminels de passer à l’acte à un moment ou l’autre, et par conséquent sauve des vies, même si nous ne pouvons pas savoir précisément combien.
Surtout, la question fondamentale concernant l’effet dissuasif de la peine de mort n’est pas de savoir si la perspective d’être exécuté est susceptible de retenir le bras de ceux qui sont prêts à commettre des meurtres, mais de savoir comment faire en sorte que la seule possibilité de commettre un meurtre soit considérée avec horreur par le plus grand nombre. Le grand juriste anglais James Fitzjames Stephen a parfaitement expliqué cela : « Certains hommes, probablement, s’abstiennent de tuer parce qu’ils craignent d’être pendus s’ils commettent un meurtre. Des centaines de milliers s’en abstiennent parce qu’ils considèrent avec horreur le fait de commettre un meurtre. Une raison essentielle pour laquelle ils considèrent le meurtre avec horreur est que les meurtriers sont pendus avec l’entière approbation de tous les gens raisonnables. » En exécutant certains assassins, la loi n’instille pas seulement la peur dans l’esprit d’autres assassins potentiels, elle réaffirme aussi le caractère intolérable, haïssable, du meurtre, elle raffermit le sens moral de la communauté dans son ensemble et rappelle à tous la majesté et l’intangibilité des règles morales, dont les lois pénales ne sont que l’expression : tu ne tueras point (mais aussi, bien sûr, tu ne convoiteras point le bien ni la femme d’autrui, etc. toutes transgressions non punies par la mort, mais qui méritent un châtiment proportionné).
Autrement dit, la loi pénale ne se contente pas de punir, elle contribue aussi à l’éducation morale de l’ensemble de la population. Le gain, en termes de vies sauvées, d’une telle éducation morale n’est pas susceptible d’être mesuré par des études quantitatives, et cependant son existence ne peut pas être sérieusement mise en doute.
Concluons sur cette question de la dissuasion en remarquant qu’il ne suffit pas, pour s’opposer à l’application de la peine capitale, de dire que nous ne sommes pas certains qu’elle est dissuasive. Si nous n’avons pas de certitude concernant son effet dissuasif, il semblerait judicieux de continuer à l’employer : mieux vaut exécuter d’horribles assassins s’il existe une possibilité que cela sauve des vies innocentes, plutôt que de garder ceux-ci en vie au risque que cela ait pour conséquence la mort d’innocents. Or, à tout le moins, il impossible d’affirmer catégoriquement que la peine de mort ne dissuade pas, pour ne pas dire que la présomption qu’elle dissuade est très forte.

Le repentir

Les catholiques qui s’opposent à la peine de mort, cependant, le font également bien souvent pour une raison plus spécifiquement chrétienne, ou qui semble telle : en ôtant la vie au condamné, nous lui ôtons aussi toute possibilité de repentir, et de rédemption. Cet argument est repris par exemple par le pape François :

« Par l’application de la peine capitale, on nie au condamné la possibilité de la réparation ou de la correction du préjudice causé; la possibilité de la confession, par laquelle l’homme exprime sa conversion intérieure; et de la contrition, passage vers la repentance et l’expiation, pour atteindre la rencontre avec l’amour miséricordieux de Dieu qui guérit. » (Lettre au président de la Commission Internationale contre la Peine de Mort, 20 mars 2015).

Cet argument touche sans aucun doute une corde sensible chez les catholiques, et chez les chrétiens de manière générale, mais il ne résiste pas un examen rationnel. Saint Thomas d’Aquin, par exemple, le jugeait « sans consistance ». Il écrivait ainsi dans la Somme contre les Gentils :

« Le fait enfin que tant qu'ils vivent, les méchants peuvent s'amender, n'empêche pas qu'ils puissent être mis justement à mort, car le risque que fait courir leur vie est plus grand et plus certain que le bien attendu de cet amendement. D'ailleurs, à l'article de la mort elle-même ils ont la faculté de se convertir à Dieu par la pénitence. Et s'ils sont à ce point obstinés que jusque dans la mort leur cœur ne renonce pas au mal, on peut croire avec grande probabilité qu'ils ne reviendront jamais à résipiscence. » (III, 146)

Thomas d’Aquin souligne deux choses ici. D’une part qu’il ne suffit pas de dire qu’exécuter un méchant pourrait le priver de la possibilité de se repentir, encore faut-il comparer ce mal éventuel avec le mal qui résulterait du fait de le laisser en vie. Et nous en revenons à la question de la dissuasion et de l’éducation morale de la population. Et d’autre part, s’il est vrai que l’exécution du méchant raccourci le temps durant lequel il pourrait parvenir au repentir (quoique cet argument perde beaucoup de sa force dans un pays comme les Etats-Unis, où les multiples recours offerts aux condamnés et les précautions prises pour ne pas exécuter d’innocents ont souvent pour conséquence que la sentence de mort n’est exécutée que bien des années après avoir été prononcée. Un délai d’une vingtaine d’années n’est pas rare), il est sans doute vrai aussi que la perspective d’être exécuté pourrait grandement faciliter ce repentir. Comme le disait Samuel Johnson : « La perspective d’être pendu au petit matin concentre merveilleusement l’esprit ».
Non seulement la certitude de mourir dans un délai rapproché porte naturellement la plupart des êtres humains à penser à leurs fins dernières, et à au moins envisager l’éventualité qu’ils pourraient avoir des comptes à rendre à leur Créateur, mais le fait même de savoir qu’il va être exécuté pour ce qu’il a commis peut aider le criminel à prendre pleinement conscience de la gravité de ses actes ; et ainsi faciliter son repentir. Et de fait, le nombre de meurtriers ayant exprimé du repentir lorsqu’ils étaient dans le couloir de la mort est étonnement élevé. Seul Dieu, bien entendu, peut savoir si ce repentir était sincère. Mais ces expressions de repentir de la part d’êtres a priori abominablement dépravés et qui n’avaient, auparavant, jamais manifesté le moindre scrupule ou le moindre remords sont, à tout le moins, un indice que la peine de mort, loin d’empêcher le repentir, le facilite.
En vérité, l’accent placé par le christianisme sur le repentir comme la voie du salut, loin d’affaiblir la cause de la peine de mort, renforce plutôt celle-ci. Comme instrument de justice en ce monde, et comme instrument de salut dans l’au-delà.

L’erreur judiciaire

Dans cette même lettre datée du 20 mars 2015, le pape François avançait la considération suivante :

« La peine de mort perd toute légitimité en raison de la sélectivité défectueuse du système pénal et face à la possibilité de l’erreur judiciaire. La justice humaine est imparfaite, et le fait de ne pas reconnaître sa faillibilité peut la transformer en source d’injustices. »

La question de l’erreur judiciaire est en effet particulièrement prégnante dès lors que la peine capitale peut être prononcée. Cependant, nous ne devons pas, comme le fait le pape François, surestimer le poids de cette considération. Tout d’abord, si des erreurs judiciaires peuvent en théorie toujours être commises, il faut aussi constater que, dans les démocraties libérales, lorsque la vie de l’accusé est en jeu, un luxe de précautions est mis en œuvre pour se prémunir contre le risque de condamner un innocent, et les cas prouvés d’innocent ayant été exécutés sont fort rares. Aux Etats-Unis, par exemple, en examinant soigneusement toutes les données disponibles, Feser et Bessette parviennent à la conclusion que, sur les quelques 1400 condamnés exécutés depuis 1976, il est possible que un ou deux au maximum l’aient été pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis, et encore cela est-il loin d’être sûr. 
Cependant, dira-t-on, pourquoi risquer ne serait-ce que l’exécution d’un seul innocent ?
La réponse est : parce que, dans les conditions actuelles, le bien qui résulte de l’application de la peine de mort est supérieur au mal qui peut résulter de son application à tort.
Oui, toutes les institutions humaines sont imparfaites, y compris celles qui ont pour fonction de nous protéger contre les méchants. Nous armons par exemple, en France, plus de deux cent mille policiers et gendarmes, sans même compter les policiers municipaux, bien que nous sachions que, occasionnellement, un policier ou un gendarme utilisera son arme à mauvais escient et tuera un innocent, ou bien qu’un criminel dérobera l’arme d’un fonctionnaire et s’en servira pour tuer. Nous acceptons ce risque car nous sommes, à juste titre, convaincus que le bien qui résulte quotidiennement du fait d’armer les forces de l’ordre est supérieur au mal qui peut naitre, en de rares occasions, du mauvais usage de ces armes. Il en va de même pour la peine de mort. Cette peine sert le bien commun, mais cette contribution au bien commun a pour contrepartie inévitable le risque qu’un innocent puisse être exécuté. Il est raisonnable d’accepter ce risque, car, au sein de nos démocraties libérales la peine de mort, par la dissuasion, la neutralisation et la rétribution protège bien plus de vie innocentes qu’elle n’est susceptible d’en menacer.

***

La manière dont, depuis quelques décennies, la hiérarchie ecclésiastique, y compris au plus haut niveau, a pris position pour l’abolition de la peine de mort ne peut manquer de surprendre. Cette opposition à la peine capitale se présente en effet souvent comme une opposition catégorique, une opposition au principe même de la peine de mort, comme par exemple lorsque le pape François affirme que celle-ci serait « une offense à l’inviolabilité de la vie et à la dignité de la personne humaine qui contredit le dessein de Dieu sur l’homme et sur la société, ainsi que sur la justice miséricordieuse, et empêche de se conformer à n’importe quelle finalité juste des peines. Cela ne rend pas justice aux victimes mais fomente la vengeance. »
Or une telle opposition catégorique, appuyée notamment, comme c’est le cas ici, sur des considérations tirées de la doctrine catholique, est tout simplement intenable. Rien, ni dans les Saintes Ecritures, ni dans la Sainte Tradition, ni dans l’histoire de l’Eglise ne permet de nier la légitimité de peine capitale. Un pape qui déclarerait ex-cathedra que la peine de mort est incompatible avec l’enseignement de l’Eglise ferait inévitablement voler en éclats le dogme de l’infaillibilité, soit pour lui-même, soit pour ses prédécesseurs, et ouvrirait la voie à une remise en cause successive de toutes les positions constantes de l’Eglise, que cela soit sur l’avortement, sur l’euthanasie, le divorce, le « mariage » des homosexuels, etc.
C’est donc pour le moins un jeu très dangereux que joue en ce moment une partie de la hiérarchie catholique, et on peut se demander ce qui pousse tant d’hommes d’Eglise haut placés à embrasser de manière si imprudente la cause de l’abolition de la peine de mort.
Une raison à cela est peut-être justement que l’Eglise continue à maintenir fermement des positions hautement impopulaires, et de plus en plus mal comprises dans des sociétés largement déchristianisées, en s’opposant à l’avortement, à l’euthanasie, à la fornication, etc. Cela a pour conséquence de soumettre la hiérarchie catholique à un flot continu de critiques, de moqueries et de pressions de la part des faiseurs d’opinions, journalistes, intellectuels, activistes politiques, etc. La tentation est donc très forte de trouver au moins un point d’accord avec leurs contempteurs, de trouver un moyen d’appartenir pour une fois au camp des progressistes plutôt qu’à celui des réactionnaires. Rejoindre le camp des abolitionnistes peut sembler un bon moyen d’y parvenir.
Mais c’est une erreur, et une erreur grave.
On entend parfois, dans les rangs catholiques, affirmer de manière un peu sotte que la peine de mort serait contraire à la « culture de la vie » que l’Eglise cherche à promouvoir. Ce qui a autant de sens que de dire, par exemple, que punir les délinquants par de la prison ou des amendes serait contraire à une « culture de la liberté » ou à une « culture de la propriété ». En privant les kidnappeurs de leur liberté, nous encourageons au contraire le respect de la liberté d’autrui, en infligeant des amendes aux voleurs nous encourageons au contraire le respect de la propriété d’autrui. Et en exécutant les pires assassins, nous réaffirmons la dignité de la vie humaine. La peine de mort, loin d’être contraire à une authentique « culture de la vie », en est une partie intégrante.
On peut d’ailleurs remarquer que, en dehors des rangs de l’Eglise catholique, les abolitionnistes se recrutent presque toujours parmi les fervents défenseurs de l’avortement, de l’euthanasie, de la « liberté » sexuelle, de la dépénalisation des drogues, etc. Cela se comprend aisément, car la prémisse commune à toutes ces positions, c’est la souveraineté de l’individu et le refus de toute loi morale transcendante. Une prémisse qui est totalement incompatible avec le christianisme. Une prémisse qui est précisément ce que l’Eglise cherche, théoriquement, à combattre de toutes ses forces.

Rien que la compagnie en laquelle ils se trouvent devrait alerter les dignitaires de l’Eglise sur l’erreur grave qu’ils sont en train de commettre. Lutter pour l’abolition de la peine de mort ne sert absolument pas le bien commun. Ni le bien de l’Eglise.